LES DIFFÉRENTES TRIBUS DE PARIÀHS
Les Indous confondent tous les pariahs dans le même mépris, et n'établissent entre eux aucunes distinctions de race ou de provenance ; mais ces derniers, suivant les provinces qu'ils habitent et les occupations auxquelles ils se livrent, portent des noms différents, et, quoiqu'ils soient également odieux et suspects aux gens des castes élevées, tracent entre eux, de tribu à tribu, des lignes de démarcation, aussi profondes que celles qui les séparent des autres Indous.
La classe la plus répandue dans le sud de l'Inde est celle des couroubarous ; ses membres se livrent à une foule de métiers, réputés infâmes par la superstition, religieuse, et, comme aucun homme de bonne caste ne voudrait les exercer, ils y trouvent
quelques ressources qui pourraient les conduire à l'aisance, si l'ivrognerie et la tache indélébile de leur race, ne leur enlevaient tout goût d'épargne.
Par une dérogation au préjugé commun, les objets spéciaux que les couroubarous sont autorisés à vendre, ne sont pas impurs, quoique sortis de leurs mains, et les soudras et les vaysias sont autorisés à s'en servir, mais jamais dî les xchatrias, ni les brahmes ne peuvent en faire usage.
Les uns transportent sur des- ânes, dans Tintérieur, le sel qu'ils vont chercher sur la côte malabare ou de Coromandel ; avec le prix qu'ils en retirent, ils achètent du riz et des menus grains qu'ils vendent aux gens de leur condition.
Les autres font des corbeilles et des natte» d'osier et de bambou ; ils sont obligés de voyager sans cesse afin de se procurer de l'ouvrage ; dès qu'ils arrivent près d'un village, le thasildar ou chef du lieu \&wt indique un emplacement dans des terrains vagues, où ils sont autorisés à camper tout le- tempe que dure leur commerce d'échange ; quand tout te moaéfe est pourvu de leurs marchandises, ils doivent quitter la place et aller chercher fortune ailleurs.
Les couroubarous, dit I>ubois, sont les diseurs ée bonne aventure du pays.
Ils possèdent à cet effet un langage qui leur est particulier et inintelligible pour les autres Indous*
et ont, par leurs mœurs, leurs habitudes, leurs usages, les plus grands rapports avec les gens qui composent les bandes errantes» connues en Europe sous le nom de gypsies, bohémiens et tziganes. Ce sont leurs femmes qui disent la bonne aventure à ceux qui les consultent et les payent pour cela. Tandis que la personne qui veut savoir son horoscope, assise en face de la devineresse, lui tend la main, celle-ci, frappant sur un petit tambour, fait l'évocation de ses dieux et esprits familiers, et prononce tout haut avec précipitation une longue suite de mots baroques; cette préparation faite, elle suit avec une attention scrupuleuse tous les linéaments de la main d u sot crédule qui la consulte et finit par lui prédire le bien et le mal qui doit lui arriver.
On a hésité longtemps sur l'origine qu'il fallait donner à ces troupes de nomades qui parcourent l'Europe en disant la bonne aventure et en exerçant les métiers les plus singuliers, la linguistique est venue éclairer l'obscurité de l'histoire, et en démontrant les affinités des idiomes en usage parmi ces nomades avec les langues du Deccan^ les a définitif veinent rattachés aux émigrations de l'Inde.
Ce sont aussi les femmes des couroubarous qui
impriment, par le tatouage, les fleurs, les oiseaux et les figures symboliques dont les jeunes Indoues aiment à orner leurs bras.
Dans leur' jeunesse, toutes s'adonnent à la prosti-* tution; la bonne aventure et l'art du tatouage, sont les ressources de leur âge mûr.
Une autre tribu, fort répandue aussi, dans les forêts et les montagnes de la côte malabare, est celle des kolla-bantrous, qui se font gloire de n'avoir d'autres ressources que le vol et les rapines. Dès le plus bas âge, les parents apprennent à leurs enfants tous les principes de l'art de voler adroitement, ils les habituent également à supporter les mauvais traitements et même la torture, sans avouer leurs méfaits. Il n'y a pas longtemps que la question a disparu du code pénal anglais dans l'Inde, et l'on peut encore voir nombre de gens de cette classe misérable à qui les magistrats ont fait couper le nez, les oreilles ou le poignet droit, punition édictée par Manou contre les voleurs, et qui montrent avec ostentation leurs membres mutilés comme un témoignage de bravoure.
Ces voleurs sont si adroits qu'ils entrent en rampant la nuit dans les maisons et les dévalisent entièrement sans réveiller lçs habitants, ils parviennent même à voler les bijoux que les femmes portent sur elles.
Un de mes amis, qui voyageait dans le Maïssour, fut une nuit dévalisé de tout ce qu'il possédait pendant qu'il dormait dans sa voiture à bœufs, le re-
volver au poing, par quelques-uns de ces mauvais sujets ; le plus curieux de l'aventure fut la soustraction d'une bague de prix qu'il portait au petit doigt de la main gauche; le lendemain matin, il se ressouvint vaguement avoir ressenti quelques démangeaisons au petit doigt qui l'avaient à demi éveillé, mais sans y prendre garde il s'était rendormi, et l'adroit filou avait pu mener à bonne fin son entreprise.
Ces gens -là choisissent habituellement pour accomplir leurs méfaits les heures de la nuit, où une fraîcheur relative commence à se faire sentir, et où, le corps énervé par la chaleur du jour, chacun goûte avec bonheur quelques moments de repos.
Une autre classe de voleurs est celle des kanodjys, mais celle-là ne s'adresse qu'au riz, cambous, millet, sorgho, et autres grains.
Ils viennent, une belle nuit, quand les épis sont mûrs, en assez grand nombre pour moissonner le champ qu'ils ont choisi, et le lendemain le propriétaire qui vient visiter sa récolte ne trouve plus sur la terre que des tiges de paille/
Il est une tribu très-redoutée dans le Travencor et le Maïssour, celle des lambad ys; nous n'en avons vu que quelques membres, et n'avons pu étudier leurs refuges par nous-môme, la police anglaise les ayant, depuis quelques années, repoussés du côté
des montagnes, mais voici la description qu'en donne M. Dubois de Jaucigny :
« On ne connaît pas bien l'origine de cette tribu, les individus qui la composent ont une religion, des usages, des mœurs, et un langage différent de ceux des autres castes de l'Inde. Cependant, les traits de ressemblance qu'ils ont avec les Mahrattes autorisent à penser que c'est chez ce peuple de maraudeurs qu'ils prirent naissance, et qu'ils ont reçu d'eux ce naturel enclin à la rapine et au pillage qui les porte à ne respecter aucune propriété, lorsqu'ils se croient les plus forts ou à l'abri des poursuites de la justice. Cependant les punitions sévères qu'on leur a imposées dans ces derniers temps dans plusieurs districts leur ont inspiré un peu plus de retenue, et ils n'osent guère maintenant se livrer ouvertement au pillage, mais malheur au voyageur qu'ils rencontrent seul dans un lieu isolé, surtout s'ils s'attendent à taire sur lui quelque butin.
Les armées des petits rajahs, non encore soumis, surtout celles où il règne le moins de discipline; sont leur rendez-vous ordinaire en temps de guerre, ils y arrivent de toutes parts, dans l'espérance de profiter du désordre et de la confusion pour se livrer impunément au pillage et ils viennent vendre aux soldats les provisions qu'ils ont pillées dans la marche.
Quelquefois ils 9e louent à celle des deux parties belligérantes qui les paye le mieux, pour transporter leurs bœufs dont ils ont des troupeaux considéra* blés, les vivres et attirails de l'armée.
C'est ainsi que dans leur dernière guerre avec le sultan du Maïssour, les Anglais les employèrent, au nombre de plusieurs mille, à transporter leurs provisions. Ils eurent cependant lieu de se repentir dans la suite d'avoir pris à leur solde des gens sans foi et sans discipline, lorsqu'ils les virent ravager tous les pays par où ils passaient, et causer à eux seuls plus de maux que n'aurait pu en faire toute l'armée ennemie, sans que les punitions fréquentes et sévères infligées à leurs chefs fussent capables de contenir cette troupe de bandits que le seul espoir du pillage avait attirés et qui ne comptaient pour rien le salaire et les autres avantages qui leur avaient été accordés.
En temps de paix ces brigands se livrent en apparence au commerce des grains et du sel qu'ils transportent sur leurs bœufs d'un endroit à un autre , mais au moindre bruit de guerre ou à la moindre apparence de trouble dans le pays, ils sont aux aguets, prompts à profiter du premier moment de confusion pour se livrer au pillage; aussi n'est-ce pas l'invasion d'une armée ennemie que les pauvres habitants redoutent le plus, c'est ^'irruption
soudaine des lambadys qui parcourent le pays.
Cette odieuse tribu est de toutes les classes de pariahs celle dont les manières sont les plus brutales. Leur air dur et farouche, leurs traits rudes et grossiers, tant chez les hommes que chez les femmes, décèlent assez leur caractère et leurs inclinations. Sur tous les points de la presqu'île ils sont l'objet d'une surveillance spéciale delà police, parce que partout on a de justes raisons pour se méfier d'eux.
Leurs femmes sont la plupart très-difformes et d'une malpropreté révoltante; néanmoins, entre autres vices notables, on les accuse d'être portées très-naturellement à la lubricité, et l'on assure qu'elles se réunissent quelquefois en troupe pour aller à la recherche des hommes qu'elles contraignent de satisfaire leurs désirs.
Une coutume encore plus atroce qu'on impute aux lambadys, c'est d'immoler des victimes humaines. Lorsqu'ils doivent faire cet horrible sacrifice, ils enlèvent furtivement, dit-on, la première personne qu'ils rencontrent, et l'ayant conduite dans quelque lieu désert, ils l'enterrent toute vive jusqu'au cou, ils forment ensuite, avec de la pâte de farine, une espèce de grande lampe qu'ils lui mettent sur la tête, ils la remplissent d'huile et y allument quatre mèches : après quoi les hommes et les femmes se pren-
nent tous par la main et, formant un cercle, dansent autour de la victime en poussant de grands cris.
Parmi les coutumes particulières à cette odieuse tribu, il en est une dont nous n'avons pu pénétrer le sens qui les oblige à ne jamais boire que de l'eau des sources ou des puits, et à s'abstenir de celle des rivières ou des étangs ; lorsqu'il y a nécessité absolue, ils creusent un petit puits sur le bord d'un étang ou d'une rivière et y puisent ensuite l'eau qui y filtre et qui est censée devenir par là de l'eau de source. »
Depuis que les guerres ont cessé, avec la chute de l'indépendance ' de la plupart des rajahs de l'Inde, la plupart des groupes qui composent la grande tribu des larabadys ne peuvent plus se livrer aussi facilement à leurs habitudes de pillage, mais ils n'en vivent pas moins isolés de la société, avec laquelle n'ont de rapports que pour les besoins les plus indispensables. Ces nomades mènent la vie errante des anciens pasteurs du Deccan, et leurs chefs ont quelquefois des troupeaux de bétail considérables, consistant en bœufs, buffles et ânes. Ils voyagent par bandes de dix, vingt, trente familles ou davantage ; ils logent toujours sous des tentes d'osier et de bambous qu'ils portent partout avec eux.
Chaque famille a sa tente longue de sept ou huit
pieds, large de quatre ou cinq et haute de trois ou quatre, dans laquelle les pères, les mères, les enfants, les poules et quelquefois les cochons logent ou plutôt s'entassent pêle-mêle, car c'est là leur seul abri contre les mauvais temps et les injures de l'air; ils choisissent, pour asseoir leur camp, les bois ou les lieux isolés, afin que personne ne puisse savoir ce qui se passe parmi eux.
Outre leurs nattes d'osier et leurs effets de campement, ils ont soin de se munir de petites provisions de grains et de tous les ustensiles de ménage nécessaires pour préparer et faire cuire leurs grossiers aliments. Ceux qui ont des bétes de somme les chargent de la plus grande partie de leurs bagages ; mais ceux qui n'ont pas cette ressource sont obligés de porter sur leur dos tout ce qu'ils possèdent.
Chaque groupe de ces nomades a ses habitudes, ses lois, ses coutumes et ses usages particuliers; chacun forme une petite république tout à fait indépendante, se gouvernant par des règlements qui lui sont propres.
Nous aurons occasion bientôt de faire connaître leurs idées sur la justice civile et criminelle.
On ne sait jamais rien, dans le public, de ce qui se passe parmi eux. Les chefs de chaque tribu sont élus et destitués à la pluralité des voix. Ces chefs sont chargés, pendant tout le temps que dure leur auto-
rite, de faire exécuter les règlements, de terminer les différends et de faire punir les délits et les crimes qui n'ont, hâtons-nous de le dire, rien de commun avec les actes qui portent ces noms dans les pays civilisés.
Errants sans cesse d'un pays à un autre, ces vagabonds ne payent aucuns tributs au gouvernement ; la plupart, ne possédant rien, n'ont besoin d'aucune protection contre les spoliations; se faisant justice à eux-mêmes, ils ne font point retentir les tribunaux de leurs réclamations, et, en butte à l'universelle réprobation, ils n'ont pas à solliciter des grâces et des faveurs qui ne leur seraient pas, du reste, accordées.
Une autre classe nomade est * celle des otters ou creuseurs de puits ; ces gens sont obligés de changer constamment de pays pour trouver de l'ouvrage, ils réparent également les canaux et digues des étangs ; de mœurs brutales et grossières, ils sont les fléaux des lieux où ils campent, et d'où ils sont immédiatement chassés dès qu'on n'a plus besoin de leurs services. Il y a, dans le sud du Carnatic, une tribu dont les membres portent le nom de pakanattys et parlent le telinga. Il n'y a pas encore deux siècles qu'ils faisaient partie d'une caste reconnue, celle des gollavarous ou bergers, qui est une subdivision de la caste soudra; ils exerçaient
l'agriculture ; lorsqu'ils embrassèrent le genre de vie que leurs descendants mènent encore et qui paraît avoir pour eux tant de charmes qu'il serait impossible de les accoutumer à une vie sédentaire et réglée.
La cause qui provoqua leur scission, ce fut une insulte grave qu'un de leurs chefs reçut du gouverneur de la province où ils vivaient ; n'ayant pas obtenu une réparation proportionnée à l'offense, ils ne crurent pouvoir mieux se venger qu'en désertant tous en masse de la province et abandonnant entièrement les travaux de l'agriculture.
Depuis ce temps ils n'ont jamais eu l'idée de reprendre leur ancien genre de vie, et ils errent sans cesse d'un lieu à un autre sans se fixer nulle part. Quelques-uns de leurs chefs, avec lesquels j'ai conversé, m'ont assuré que cette tribu errante était composée d'environ deux mille familles dont une partie parcourait le pays telinga, et l'autre le Miassour. Les chefs s'assemblent de temps en temps pour terminer les différends qui s'élèvent souvent entre leurs subordonnés. Cependant cette caste des pakanattys est la plus tranquille et la moins malfaisante de toutes les tribus nomades ; il y règne une excellente police; quoique les individus qui la composent aillent toujours par bande, le vol et le pillage sont inconnus parmi eux; et si quelqu'un s'en
LE PARIAH DANS L'INDE. Gi
rendait coupable, il serait trèsHsévèrement puni. Ils sont tous* plongés dans la plus grande misère; les plus aisés possèdent quelques buffles et quelques vaches dont ils vendent le lait. La plupart sont herboristes, et, dans les divers pays qu'ils parcourent, ils font des collections de plantes, de racines et de substances médicinales ou propres à la teinture, ou employées comme médicaments pour les animaux; ils vendent ces simples aux mestrés ou médecins indigènes, et ce petit bénéfice les aide un peu à vivre. Ils suppléent à ce qui leur manque par la chasse, la pêche et la mendicité.
Quoique les membres de cette tribu n'aient plus de caste, les Indous n'éprouvent point pour eux la répulsion que leur inspirent les véritables pariahs ; on se souvient des motifs qui les ont poussés à se retrancher eux-mêmes du sein de la société, et je ne mets pas en doute que si l'envie leur prenait d'y rentrer, la caste des bergers ne les repousserait pas.
Parmi les êtres dégradés qui sont le rebut de la société indoue, il faut encore ranger les dombers, qui texercent dans les lieux habités seulement par les pariahs les professions de jongleurs, de charlatans, de bateleurs, d'escamoteurs, de faiseurs de tours de force et de danseurs de corde. Aux gains qu'ils se procurent de la sorte, leurs femmes ajou-
tent la prostitution celles sont à la discrétion de quiconque veut les payer, mais ce hidttox métier augmente peu leur bien-être, car leurs femmes ne sont guère tarifées qu'à quelques caches, c'est-àdire à quelques centimes.
Quelques-uns de ces vagabonds embrassent la profession de comédiens ambulants : on les rencontre souvent par troupe considérable représentant, dans les villages de basses castes, les dix avataros ou incarnations de Vischnou.
La plupart d'entre eux jouent dans les rues, montés sur des tréteaux, des farces dialoguées les plus obscènes et les plus ridicules; souvent aussi ils ont des marionnettes, auxquelles ils font exécuter les postures les plus obscènes et les plus indécentes. Les spectacles sont parfaitement accommodés au goût et au génie de la multitude stupide qu'ils attirent, et qui est composée en majeure partie de tisserands, de pêcheurs et d'oiseleurs, gens de caste tellement infimes qu'ils ne sont pas beaucoup plus estimés que les pariahs.
Notons encore les kahdouskourouvers, qui vivent de culture dans les jungles et les forêts, mais qui ne restent dans chaque contrée que le temps de semer et de faire la moisson.
Les soligourous, qui pratiquent la médecine, mai» seulement pour les pariahs ; leur art consiste dans
l'application plus ou moins raisonnée des simples, à laquelle ils joignent les invocations auxboutams ou démons, pour obtenir d'eux la guérison de leurs malades.
Je dois dire cependant que j'ai vu un solîgourou guérir un Indou d'une lèpre parfaitement déclarée. Or, quand on sait que cette affreuse maladie est rebelle à tous les traitements de la science européenne, on se demande si ces gens, qui passent toute leur yie au milieu des bois et des jungles, sans cesse occupés à triturer des herbes et à fabriquer des emplâtres végétaux et des breuvages, ne sont pas réelment en possession de nombreux et utiles remèdes purement végétaux, que le hasard ou l'expérience ont pu leur faire découvrir.
Il y aurait là certainement une étude des plus intéressantes à faire pour un médecin qui, par amour de la science, consentirait à vivre pendant plusieurs années dans la solitude, en compagnie de ce» étranges confrères.
Sur divers points de la côte malabare, on trouve unie tribu connue sous le nom de malai-condiairiou qui, quoique également sauvage, se rapproche cependant un peu plus que les précédentes de la vie sociale. Elle habite les forêts ; et la principale occupation de ceux qui la composent est ^extraire le jus de palmier, dont ils boivent une partie et ven-
dent le reste. Ce sont leurs femmes qui grimpent sur les arbres, et elles le font avec une extrême agilité.
Les individus de cette caste vont nus, les femmes seules ont pour se couvrir un petit chiffon qui voltige au vent, et ne cache que très-imparfaitement la partie du corps qu'il est destiné à voiler. Lors d'une invasion que fit dans ces montagnes le dernier rajah du Maïssour, ayant rencontré une peuplade de ces sauvages, il parut très-choqué de l'état de nudité dans lequel il les vit -, car, quelque dépravés que soient les musulmans de l'Inde dans leur vie privée, il n'y a peut-être pas de peuple qui les égale pour la décence et la modestie qu'ils observent en public; ils se scandalisent de la moindre indécence, du moindre signe immodeste, surtout de la part des femmes. Le rajah ayant donc fait venir auprès de lui les chefs malai-condiairious, leur demanda quelle était la cause pour laquelle, eux et leurs femmes ne se couvraient pas le corps plus décemment.
Ces derniers s'excusèrent en alléguant leur pauvreté et l'usage de leur tribu. Tipou-Saëb répliqua qu'il exigeait qu'ils portassent des vêtements comme les autres habitants du voisinage, et que s'ils n'avaient pas le moyen de s'en procurer, il leur fournirait gratis tous les ans, les toiles nécessaires pour cela.
Ces sauvages, ainsi pressés par le souverain, lui firent d'humbles remontrances pour qu'il les dispen-
sât de rembarras de vêtements ; et finalement ils lui dirent que si, en opposition à leurs usages, il voulait les contraindre à en porter, ils quitteraient tous le pays plutôt que de se soumettre à une pareille vexation, et iraient habiter quelque autre forêt éloignée où on leur permettrait de suivre tranquillement leurs coutumes dans la manière de vivre et de se vêtir. Le rajah fut obligé de céder.
Nous terminerons cette énumération des différentes tribus pariahs de l'Inde parcelle des yerousvarous, qui, quoique livrée à la vie sauvage, est beaucoup moins corrompue que les autres.
Elle habite le Courga et les pays circonvoisins, les hommes qui la composent forment plusieurs peuplades dispersées dans les bois; quoique pariahs, ils profitent dece que le préjugé contre euxestmoins fort dans les pays qu'ils habitent pour demander leur subsistance au travail des champs pour le compte d'autrui.
Lorsqu'ils ont besoin de nourriture, ils quittent leurs cabanes, se rapprochent des lieux habités et s'engagent chez les cultivateurs du voisinage qui, pour quelques mesures de riz ou de millet, les chargent des travaux les plus pénibles de l'agriculture.
Cependant, telle est l'apathie de ces sauvages, que, tant qu'il reste dans leurs huttes une seule mesure de graines, ils refusent obstinément de travail-
1er, et ne se remettent à l'ouvrage qu'après que leurs petites provisions sont entièrement épuisées. Malgré cela, les autres habitants sont obligés, de les ménager, parce que. ce sont eux qui font les travaux les plus durs, et, s'il leur arrivait d'en mécontenter un seul par de mauvais traitements ou autrement, tous les individus qui composent, la peuplade, prendraient fait et cause pour l'insulté,, abandonneraient en masse leur séjour ordinaire, se cacheraient dans les forêts, et les habitants, auxquels ils sont indispensables, ne pourraient les engager à reprendre leurs occupations qu'après avoir fait les premières avances et consenti à leur accorder des dédommagements. Ces peuplades agrestes, ayant beaucoup de peine à se procurer les choses nécessaires à la vie, ne pensent guère à. tous ces objets de fantaisie, tels que bijoux, bétel, tabac, huile pour oindre la tête, et tant d'autres dont la. plupart des Indous se sont fait un besoin ; elles ne paraissent pas même leur en envier la, jouissance et .c'est assez, pour elles, si elles peuvent obtenir, un peu de sel et de poivre rouge pour assaisonner les racines et. les plantes insipides dont elles, font .leur principale nourriture. .
Tous ces saaivages' sont d'un naturel doux et paisible, ils ne connaissent l'usage d'aucune espèce d'arme j et la vue senle d'un étranger suffit quelquefois pour, mettre, en: fuite tout^ une. tribu.
Leur caractère timide, paresseux et indolent, se ressent du climat qu'ils supportent. Bien différents des autres peuples, ils ne savent pas ce que c'est que la guerre,, et ils paraissent ignorer la vengeance.
Les Indous leur reprochent cependant de s'occuper de sorcellerie, et ils passent pour nuire à leurs ennemis par la voie des maléfices et des enchantements.
Cachés dans les forêts ou. dans les antres des rochers, que la plupart, d'entre eux habitent, ils ne redoutent rien tant que l'approche ou la vue de l'homme civilisé et, bien loin d'envier le bonheur que ce dernier se vante d'avoir trouvé dans la vie sociale, ils évitent toute fréquentation avec lui, dans la crainte qu'il ne pense à leur ravir l'indé*» pendance et la liberté pour les assujettir à cette civilisation, qui est à leurs yeux, l'esclavage.
Cependant ces yerous-varous, à rencontre des autres pariahs v conservent encore quelques-uns des principaux liens sociaux des autres Indous. lis observent entre eux la distinction des castes ; ils ne mangent jamais de chair de bœuf,. et enfin ils posr sèdent les mêmes idées de souillures et de purification communes à tous les Indous et en observent les principaux règlements.
Selon toutes probabilités, nous so'mmes également en présence non de pari ahs rejetés horsdu sein de
la société pour des crimes civils ou religieux, mais de gens qui ne sont tombés au niveau de ces proscrits que parce qu'ils ont d'eux-mêmes abandonné leurs castes pour retourner à' la vie sauvage.
En résumé, à cette exception près qui ne va pas cependant jusqu'à enlever toute tache originelle aux malai-condiairious, toutes ces tribus nomades sont surtout odieuses aux autres Indous, à cause du genre de vie qu'elles mènent, du peu de cas qu'elles font de la plupart des pratiques sévèrement observées par les membres des castes reconnues, et des vices grossiers qui régnent dans leur sein.
On leur reproche surtout avec fondement leur gloutonnerie et leur excessive intempérance dans le boire et le manger, la chaire de vache exceptée, parce que le meurtre d'une vache serait immédiatement suivi de la mort du pariah qui l'aurait tuée; on s'y nourrit sans discernement de toute autre espèce de viande, même des plus dégoûtantes, telles que celles du renard, du chat, du rat, des serpents, des corbeaux, des chacals, pour laquelle tous les autres Indous éprouvent une insurmontable aversion.
Hommes et femmes boivent avec excès le callou, ou jus fermenté du cocotier, ainsi que l'arak ou eau-de-vie de riz et en général de toutes les liqueurs enivrantes qu'ils peuvent se procurer et, de plus, il n'est pas d'homme dans ces tribus misérables qui
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se fasse le moindre scrupule de vivre de la prostitution de sa femme.
Toutes ces raisons, ajoutées au préjugé religieux, font qu'il n'y a pas un Indou qui ne préférât mille fois la mort à l'introduction d'un pariah dans sa famille. Bien plus, la preuve faite d'un commerce passager avec une femme pariah, suffit pour faire chasser un homme de sa caste.