‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 1 sur 109 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

EUGÉNIE tenant une raquette, CATHERINE

CATHERINE. — Eh bien, mam'zelle Eugénie, est-ce qu'on se plaît à Charny?

EUGÉNIE, faisant la moue. — Pas trop, Catherine. La ville n'est pas jolie, et puis, cette grande, grande maison où nous sommes toujours seules, grand'mère, toi et moi, elle n'est pas très gaie.

TDÉATRE A LA MAISON.

CATHERINE. — Dame! c'est justement pour l'égayer qu'on vous a fait venir.

EUGÉNIE. — Je ne sais pas si je l'égayerai, mais pour sûr elle m'attristera.

CATHERINE. — Par exemple ! On vous traite comme une petite reine; on vous a donné la plus belle chambre de la maison.

EUGÉNIE. — Elle est trop grande; j'y ai peur.

CATHERINE. — Ça uc VOUS cmpêchc pas d'y dormir à poings fermés ; on a fièrement de peine à vous réveiller.

EUGÉNIE. — Certainement, on dort toujours; mais je n'aime pas cet immense lit, je m'y sens perdue. Je faisais de bien plus jolis rêves dans mon dodo de mousseline, à côté de la chambre de maman.

CATHERINE. — Avccçaquc les rêves regardent à la grandeur du lit; en voilà une idée ! Enfin, mam'zelle, c'était la chambre et le lit de votre maman.

EUGÉNIE. — Avec maman je m'y plairais; mais elle ne peut quitter Paris à cause de papa.

CATHERINE. — C'cst cc qui fait qu'elle vous envoie à sa place apporter un peu de joie à votre bonne grand'maman. Et vous vous ennuyez chez nous! C'est mal, ça, mam'zelle Eugénie! Nous vous aimons tant que vous devriez nous aimer un peu.

EUGÉNIE. — Je vous aime aussi, grand'maman

et toi, et, si tu crois que je l'amuse, je m'ennuierai avec plaisir ; mais je ne trouve pas du tout qu'elle soit plus gaie que quand je suis arrivée.

CATHERINE. — QuB si, quB si... Ça ne paraît pas, mais ça est.

EUGÉNIE. — Le soir, je voudrais causer avec elle, lui faire la lecture ou jouer avec elle à ce qu'elle voudrait, mais elle s'endort tout de suite.

CATHERINE. — Je sais bien.

EUGÉNIE. — Toi, tu t'endors dans ta cuisine sur ton tricot, et moi, qui suis éveillée, tu comprends...

CATHERINE. Oui, Oui... {Elle soupire.) Il y a

seulement trois ans, madame ne s'endormait pas, ni moi non plus... Nous n'étions pas si seules tous les soirs, c'était le bon temps ; mais. . . il n'y faut plus penser... Après tout, mam'zelle Eugénie,vous n'êtes pas si malheureuse ; on vous fait assez de crèmes, de gaufres, de tartelettes.

EUGÉNIE. — Oui, tout cela est bon; mais...

CATHERINE. — Vous voulez peut-être dire que vous n'êtes pas du tout gourmande?

EUGÉNIE. — Si, je sais que je le suis un peu; mais je ne suis pas que cela, et j'aimerais à jouer, à m'amuser...

CATHERINE. — Eh bien, est-ce que ce jardin-là n'est pas assez grand?

EUGÉNIE. — Il n'est que trop grand pour y être toute seule!... D'ailleurs, je ne le trouve

pas très joli, notre jardin; je suis sûre que celui d'à côté est plus beau.

CATHERINE, brusquement. — PaS du tOUt.

EUGÉNIE. — Tu ne vois donc pas ce joli cerisier, là, au-dessus du mur? En a-t-il des fruits ! Elles doivent être délicieuses, ces belles cerises.

CATHERINE, bourrue. — Non, c'cst unc mauvaise

espèce.

EUGÉNIE, allant à une porte qui est dans le mur qui sépare

les deux jardins. — C'cst une portc de communication?

CATHERINE. — Elle cst condamuée.

EUGÉNIE. — Pourquoi?

CATHERINE. — Pourquoi, pourquoi... parce que chacun aime à être chez soi, donc!

EUGÉNIE. — Alors, pourquoi l'avait-on faite?

CATHERINE, à part. — Les cufants sont insupportables avec leurs questions ! {Haut.) Parce que... parce que... parce que... enfin, c'est bon.

EUGÉNIE. — Tu peux bien me le dire.

CATHERINE, avec impatience. Eh bien, parce

que, autrefois. M"" Labarthe et son beau-frère, le capitaine Tilmont, qui avait perdu sa femme, la sœur de madame, presque en même temps que madame est devenue veuve, étaient restés de grands amis et que ça leur était commode d'aller l'un chez l'autre sans sortir dans la rue.

EUGÉNIE. — Et à présent?

CATHERINE. — A présent, ils sont brouillés.

ENTRE PARE.NTS.

EUGÉNIE. — Pourquoi?

CATHERINE. — Esl-ce que je sais!... Ce qui est sûr, c'est que madame avait raison, et que le capitaine Tilmont avait tort.

EUGÉNIE. — Quel genre d'iiomme est-ce que le capitaine Tilmont?

CATHERINE. — C'cst uu Capitaine, quoi !

EUGÉNIE. — Est-ce qu'il a des enfants?

CATHERINE. — Nou ; mais il a un neveu qu'il aime comme son fils, et ce garçon est à f*aris, au collège. Il vient passer ses vacances ici, et, mèmement, il a dû arriver hier.

EUGÉNIE. — Est-il gentil? Quel âge a-t-il?

CATHERINE, d'un ton maussade. — Je ne Sais paS,

onze ou douze ans... Cela ne me regarde pas. {Après un silence.. Il était asscz gentil autrefois.

EUGÉNIE. — Et à présent?

CATHERINE. — A présent, je ne peux plus le souffrir. Mais je perds mon temps, mam'zelle, sans penser que j'ai mon dîner à faire. Madame est très mécontente quand on n'est pas prêt juste à l'heure. Faut que j'aille à mes fourneaux. [Elle rentre dans la maison.)

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