‹ Théâtre à la maison et à la pensionChapitre 102 sur 109 · SCÈNE IV Les Mêmes, CONSTANCE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV Les Mêmes, CONSTANCE

CONSTANCE, qui a entendu les derniers mots. — Si, SI,

c'est vrai, c'est bien vrai. J'ai demandé à Marie, à Catherine, à Etienne, ils ont dit que c'est vrai.

LOLOTTE ET DODO, pleurant. — Oh ! oh ! oh !

CONSTANCE. — Tout le monds en est instruit depuis longtemps; il n'y a que nous qui ne savions rien.

GEORGES. — C'est un peu fort. Pourquoi ne nous a-t-on rien dit?

LA FIN DU MONDE

CONSTANCE. — ParcG que nos parents avaient défendu qu'on nous en parlât.

GEORGES. — Je vais demander à papa ce qu'il en est.

CONSTANCE. — 11 est sorti avec maman.

GEORGES. — Sorti avec maman?... Si c'était la fin du monde, crois-tu que nos bons parents s'en seraient allés au lieu de rester avec nous?

CONSTANCE. — Ils sout pcut-êtrc allés chez grand-père qui est tout seul.

GEORGES. — C'est juste; alors ils reviendront bientôt et ils l'amèneront pour que nous mourions tous ensemble. (// retourne à la fenêtre.) On abcau dire, ça n"a pas l'air d'un jour de fin du monde.

CONSTANCE. — Pourtant le ciel est bien noir.

LOLOTTE. — Ohl oui, bien noir, bien noir.

GEORGES. — Eh ! il va faire un orage.

CONSTANCE, tristement. — A qUOi SCrt, GcOrgCS,

de s'illusionner, il va faire la fin du monde.

GEORGES. — Mais enfin, est-on sûr que c'est pour aujourd'hui?

CONSTANCE. — C'cst aunoucé.

GEORGES. — Par qui?

coNST.\>^'CE. — Je ne sais pas; par les savants, je pense; c'est bien triste.

GEORGES. — Oui, ma foi! s'en aller en été quand il fait si bon vivre, et penser qu'on ne verra pas la vendange, qu'on ne mangera pas de raisins.

CONSTANCE. — C'cst vrai, il vaudrait mieux que ce fût en hiver.

GEORGES , vivement. — Par exemple ! et le patinage I et les promenades en traîneau !

CONSTANCE. — Et les bals d'enfants, c'est vrai, je n'y pensais pas !

GEORGES. — Et Noël et les étrennes !

LOLOTTE. — Oh oui ! les poupées ! les ménages !

GEORGES. — Les polichinelles, les beaux livres, les sabres, les bonbons.

DODO. — Oh ! les bonbons ! {Il regarde d'un air expressif la console où Constance a mis la boite.)

GEORGES. — Non, non, pas la fin du monde en hiver.

DODO. — La fin du monde, zamais !

LOLOTTE, doucement. Si le boU DicU VCUt...

DODO. — Dodo veut pas.

GEORGES, sérieusement. C'cst UU honUCUr pourtant de voir la fin du monde, mais je m'en passerais bien.

CONSTANCE. — Moi aussl.

LOLOTTE. — Moi aussi.

GEORGES. — Encore si ça arrivait un jour dô leçon, mais un jeudi !... Tiens, par exemple, je ne vais pas apprendre ma fable pour demain, c'est toujours ça de gagné.

CONSTANCE. — Moi qui ai fait tous mes devoirs ce matin, si j'avais su...

LOLOTTE. — Comment ça se fera, dis, Georges?

LA FIN DU MONDE. M

GEORGES. — Quoi?

LOLOTTE. — La fia du monde?

GEORGES. — Je ne sais pas; peut-être il y aura un tremblement déterre.

coNSTANXE. — ISe cFois-tu pas, Georges, que ce sera plutôt un déluge?

GEORGES. — Oui, peut-être.

LOLOTTE. — Alors OU Sera noyé?

DODO. — Dodo pas peur! Fido tiré Dodo de l'étang, Fido bien tirer Dodo du déluze. Pas,

Fido? {Il embrasse son chien.)

CONSTANCE, à la fenêtre. — Oui, Oui, Ce Sera UU

déluge ; le ciel est de plus en plus sombre.

LOLOTTE. Un éclair! {Elle se bouche les oreilles .)

GEORGES. — Et de grosses gouttes de pluie. Ça commence.

{Pendant que Georges, Constance et Lolotte regardent la pltde^ Dodo porte sans bruit une chaise devant la console, saisit la boite, redescend et va dans un coin manger ses chocolats en grande hâte.)

GEORGES. — Tiens, le facteur, {iwappeiie.) Facteur! est-ce vrai que c'est la fin du monde?

LE FACTEUR, s'approchant. — Dame, monsicur, ils le disent; moi je ne sais pas, on verra bien.

GEORGES. — Vous portcz VOS Icttrcs tout de même?

LE FACTEUR. — Faut faire son devoir jusqu'au

bout. {Il s éloigne.}

GEORGES. — Faire son devoir jusqu'au bout...

A ce compte il faudrait que j'apprisse ma fable.

(// reprend son livre en faisant la grimace.]

« La mort ne surprend point le sage... »

Eh bien! non, étudier des fables un jout de fin du monde, c'est trop dur. [ii jette son Uvre.)

[Grondement de icnnerrç très rapproché, les enfants se précipitent au fond de la chambre, à l'exception de Georges.)

CONSTANCE. — Georges! Georges! ferme la fenêtre; maman le veut, tu sais.

GEORGES, d'un air découragé. — Dans Ics oragcs Ordinaires! mais puisque c'est la fin du monde...

CONSTANCE. — Ça ne fait rien, ferme toujours.

LOLOTTE ET DODO. — Ferme! ferme!

GEORGES, il obéit, puis reste un instant le front collé aux

vitres. — Il pleut à torrcuts, c'est bien un déluge.

CONSTANCE, se rapprochant. — Oui, Oui, c'cst UU

déluge.

GEORGES. — La place est déjà comme un lac.

CONSTANCE. — Et la pluic tombe toujours plus fort.

GEORGES. — C'est égal, il y a encore un bon moment avant que l'eau arrive jusqu'ici.

CONSTANCE. — Et puis uous mouterous au grenier.

GEORGES. — Voilà Jean qui passe là-bas en courant.

CONSTANCE. — C'cst UU bravc garçon, c'est très bien à lui de t'avoir rendu ta toupie.

LA FIN DU MONDE. 13

GEORGES. — Ça aurait été encore mieux de ne pas avoir à la rendre.

CONSTANCE. — Bien sûr; mais il a toujours réparé sa faute. {Sérieusemeni.) Georges, si nous faisions comme lui?

GEORGES, indigné. NoUS u'aVOUS rien pris à

personne, que je sache.

CONSTANCE. — Non,mais... nous ne sommes pas toujours bons les uns pour les autres.

GE0RGES,vive7nent. — Ça, c'cst vrai, l'autre jour tu n'as pas voulu recoudre des boutons à mes gants.

. CONSTANCE, piquée. — Ni toi m'aidcr à faire mon problème d'arithmétique.

LOLOTTE. — Georges a jeté ma poupée par terre, exprès; elle s'est cassé le nez.

DODO. — Et Lolotte a renversé mon château de cartes qui était grand, grand, grand; et puis encore elle m'a pincé. Et puis Georges n'a pas voulu me dire une histoire, et puis Constance

m'a pris mes choc... (ils arrête prudemment.)

LOLOTTE. — Et Dodo m'a mordue, lui.

GEORGES. — Et, si Fido pouvait parler, il dirait que Dodo ne fait que lui tirer les oreilles. DODO, consterné. — C'est vrai. Pardou, Fido, je

ne le ferai plus. {Il se met à genoux.)

CONSTANCE. — Faisous comme Dodo, reconnaissons nos torts; nous en avons tous, et c'est la fin du monde.

GEORGES, soupirant. — C'est vrai, c'est la fin du monde.

CONSTANCE. — Eh bien, pardonnons-nous tous

de bon cœur et embrassons-nous. (Les enfants s'embrassent avec effusion.)

GEORGES, s'essuyant les joues. Ce Dodo m'a tOUt

barbouillé.

CONSTANCE. — Commeut ça? {Elle examine Dodo et découvre la boîte qu'il cachait derrière lui.) Oh 1 il a Vidé

toute la boîte de chocolats.

DODO. — Puisque c'est la fin du monde, Dodo voulait pas en laisser, bien sûr.

LOLOTTE. — Fi! le gourmand!

GEORGES. — Fi ! l'égoïste ! qui mange tout seul.

DODO. — Dodo pas goïste, pas gourmand ! (//

retire un chocolat de sa bouche et d'un air piteux le présente aux autres enfants.) TeUCZ.

CONSTANCE. — Ne le chagrinons pas, ce pauvre Dodo, c'est la fin du monde.

GEORGES. — C'est vrai; ne pleure pas, Dodo. DODO. — Alors Dodo peut manger chocolat? LES AUTRES. — Oui ! oui !

DODO, remettant le chocolat dans sa bouche. — Dodo

pas gourmand, Dodo très saze.

LES AUTRES. Om,Bodoirèssa,^e. {IlsTembrassent.)

CONSTANCE. — Si papa et maman revenaient, que nous puissions aussi leur demander pardon de tous les chagrins que nous leur avons faits si souvent.

LA FIN DU MONDE. IH

GEORGES. — Oh ! ils sont si bons ! je suis sûr qu'ils nous pardonnent bien sans que nous l'ayons demandé. Mais il y a monsieur...

CONSTANCE. — Notrc maître ; oui, nous l'avons tant tourmenté.

GEORGES. — Encore hier nous avons bien mal travaillé.

CONSTANCE. — Si uous lui écrivions?

GEORGES. — Qui porterait la lettre?

CONSTANCE. — Étieunc donc, monsieur ne demeure pas si loin.

GEORGES. — Tu crois qu'Etienne voudra sortir par le déluge?

LOLOTTE. — Oh! oui, il est très brave.

DODO. — Il a peur de rien, Etienne.

CONSTANCE. — Gcorgcs, écris.

GEORGES, s'asseyant à la table et prenant du papier.

Qu'est-ce qu'il faut mettre?

CONSTANCE. — Tu sauras bien

GEORGES, écrivant. — « Mousieur, UOUS sommes bien fâchés de vous avoir fait de la peine...

CONSTANCE. C'cst Ça.

GEORGES, continuant. — « Nous VOUS demandons pardon; et nous voudrions de tout notre cœur être sages et bien étudier toujours et vous satisfaire en tout: mais nous ne pourrons pas, c'est la fin du monde.

Vos ÉLÈVES DÉVOUÉS

CONSTANCE. — A présent, signons.

LOLOTTE. — Attends, Georges... C'est que s'il veut donner des leçons dans l'autre monde.. .

GEORGES, riant. — Petite sotte, 11 n'y a pas besoin de livres dans l'autre monde, ni de maîtres, ni de plumes, ni de rien de ce qu'il faut pour tourmenter les enfants. On sait tout...

LOLOTTE. Ah! tant mieux. {Tous signent, à l'exception de Dodo.)

GEORGES. — Il faut envoyer Etienne à présent. — Ah! mais, il ne pleut plus.

CONSTANCE ET LOLOTTE. — Comment? comment? — C'est vrai, il ne pleut plus.

DODO, battant des mains. — Il pleut pluS... Oh!

l'arc-en-ciel !

TOUS. — L'arc-en-ciel!... Mais alors, ça n'est peut-être pas la fin du monde.

CONSTANCE. — Il uc faut pcut-être pas envoyer la lettre à monsieur, parce que...

GEORGES. — C'est juste : il se croirait en droit d'exiger de nous une sagesse...

LOLOTTE. — Non, ce n'est pas la fin du monde, l'arc-en-ciel est trop beau, trop beau. — C'est Dodo qui est attrapé, ce n'est pas la fin du monde, et il n'a plus de chocolats.

DODO. — Ça fait rien, marraine veut assez m'en donner d'autres.

LA Fl.N DU MONDE. 17

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