IG THÉÂTRE A LA MAISO
le bruit, les cris, les rires, les sifflets, les tambours, les masques, les orgues de Barbarie, les ménageries, les chiens savants, les somnambules, les funambules, les bonnes mains forcées, et tout ce tas de compliments où il n'y ariehdevrai, rien de senti. Je ne m'étonne pas qu'on ait peint Janus avec un double visage.
LE DOCTEUR. — Voîlà votrc misanthropie qui vous reprend; ou plutôt, non, elle ne vous quitte jamais. Il n'y apasmal de fausseté dans le monde, j'en conviens; mais il y a aussi des sentiments vrais.
MONSIEUR GRIMA RD. Non.
LE DOCTEUR. — L'amitié...
MONSIEUR GRIMARD. Sottise.
LE DOCTEUR. — La reconnaissauce.. .
MONSIEUR GRIMARD. — HypocHsie.
LE DOCTEUR. — Vous déraisonucz, mais laissons cela. Comment vous sentez-vous aujourd'hui?
MONSIEUR GRIMARD. — Mal. Toutcs VOS drogucs ne me font rien.
LE DOCTEUR. — Cela ne me surprend pas; c'est votre esprit qui est malade, et vous refusez les remèdes qui seuls pourraient le guérir.
MONSIEUR GRIMARD. — Qucls rcmèdes?
LE DOCTEUR. — Je VOUS l'ai assez dit : l'affection et le travail.
MONSIEUR GRIMARD. — Il cst écrit quc tout le
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monde me fera de la morale. Savez-vous que mon domestique me disait tout à l'heure la même chose!...
LE DOCTECR. — Il avait raison
MONSIEUR GRiMARD. — S'occuper, s'occuper... à quoi ?
LE DOCTEUR. — Que sais-je ! On étudie quelque «cience.
MONSIEUR GRIMARD. — La scicnce humaine qui, à toutes nos questions, répond par des « peut-être », vaut assurément bien la peine d'être approfondie !
LE DOCTEUR. — AloTS, OU fait nimporte quoi. On écrit ses boutades ; on bêche son jardin.
MONSIEUR GRIMARD. — Grand merci ! je n'ai pas assez de vanité pour me faire auteur, et pas assez de force pour me faire jardinier.
LE DOCTEUR. — Aimcz donc, c'est moins fatigant.
MONSIEUR GRIMARD. — Aimer qui? aimer quoi?
LE DOCTEUR. — Qui ? tout le monde.
MONSIEUR GRDiARD. — Tout le iiioude ! vous êtes charmant !
LE DOCTEUR. — Nous dcvous de la bienveillance à tous les hommes. C'est un groupe intéressant malgré ses défauts, et dont nous faisons partie, après tout.
MONSIEUR GRIMARD. — Eh! morblcu, je n'en fais pas partie, moi.
LE DOCTEUR. — Vous n'êtes pas un homme? Ah ! ah ! ah !
MONSIEUR GRiMARD. — Je ne suis pas, du moins, nn homme comme les autres.
LE DOCTEUR. — H Y a du vrai. Peu de gens vous ressemblent, en effet.
MONSIEUR GRIMARD. — Vous voulez dire que je suis pire que les autres?
LE DOCTEUR. — Au Contraire, vous êtes meilleur que beaucoup, meilleur surtout que vous ne voulez le paraître. Vous tenez à honneur de passer pour un égoïste.
MONSIEUR GRIMARD. — J'en suis un.
LE DOCTEUR. — Poiut du tout. Lcs égoïstes pensent à se satisfaire, et vous vous ennuyez à périr.
MONSIEUR GRIMARD. — Je ne m'ennuie pas.
LE DOCTEUR. — Si, VOUS dis-jc, et c'est votre seul mal. Je répète mon ordonnance : attachezvous à quelqu'un.
MONSIEUR GRIMARD. — Pour être encore dupe comme je l'ai été. Non, mille fois non. Si vous saviez, docteur, les déceptions que j'ai eues et combien mon cœur a souffert, vous trouveriez que j'ai été sage de le chloroformer.
LE DOCTEUR. — Nullement. Le cœur est fait pour souffrir ; c'est son métier. Quant à vos déceptions, je ne les ignore pas. Quoique vous ne me l'ayez pas contée, je sais votre histoire
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sur le bout du doigt. Je suis au courant des biographies de tous mes malades. Cela me sert. — Dans votre jeunesse, vous avez eu un ami et une fiancée. Le premier a pris la seconde. Si tous ceux à qui pareille chose est arrivée se mettaient à haïr le genre humain, le monde serait peuplé de misanthropes. Trahi par l'amitié vous vous êtes rejeté sur la famille. Vous avez obligé des beaux-frères qui se sont montrés ingrats ; vous avez élevé un neveu orphelin, vous l'avez aimé ; vous vous êtes bercé de l'espoir qu'il ne vous quitterait jamais, qu'il se marierait à votre gré, qu'il serait votre bâton de vieillesse. Or ce neveu s'étaitépris d'une femme qui ne vous semblait pas réunirles quahtés que vous vouliez dans votre nièce. Vous avez désapprouvé cette union, et votre fils adoptif s'est marié malgré vous.
MONSIEUR GRiMARD. — Oui, malgré moi, son bienfaiteur, son meilleur ami, malgré moi qu'il semblait aimer . Vous êtesbien renseigné, docteur.
LE DOCTEUR. — Je sais encore que vous l'avez banni ; qu'il a vainement et à plusieurs reprises tenté d'obtenir son pardon. Vous avez été inflexible.
MONSIEUR GRIMARD. VoUS VOUS trOmpCZ,
.j'ai pardonné. Il est mort.
LE DOCTEUR. — Loiu de vous, dans la pauvreté. Sa femme aussi est morte : ils ont laissé une petite orpheline que vous abandonnez.
MONSIEUR GRiMARD. — Moi ! Je l'ai fait mettre en pension. Elle y est bien soignée. Je pourvois à tout ; je la doterai.
LE DOCTEUR. — Mais vous ne voulez pas la voir.
MONSIEUR GRIMARD. — Nou ; si je la voyais (on dit qu'elle est gentille), je l'aimerais peutêtre et je ne veux plus aimer.
LE DOCTEUR. — Vous avez tort.
MONSIEUR GRIMARD. — De quoi VOUS mêlezvous?
LE DOCTEUR. — De VOS affaires qui me regardent, puisque je suis votre ami. Il vous serait facile d'être heureux en attirant à vous cette affection enfantine.
MONSIEUR GRIMARD. — BrisOUS là.
LE DOCTEUR. — Je le veux bien, d'autant que j'ai nombre de visites à faire. Adieu.
MONSIEUR GRIMARD. — Nou pas , au revoir. Vous déjeunez avec moi ; c'est la coutume.
LE DOCTEUR. — Je uc l'ai pas oubliée.
MONSIEUR GRIMARD. — A ouze heures, et soyez: exact.
LE DOCTEUR. — Je le serai, {ii sort.)