THÉÂTRE A LA MAIS0:N
EUGÉNIE. — C'est toi le neveu de M. Tilmont?
MAURICE. — Comme ça se rencontre ! je ne m'attendais guère à te retrouver ici.
EUGÉNIE. — Ni moi.
MAURICE. — Nous pourrons nous amuser !
EUGÉNIE, tristement. — Ah ! mais nou, il uc le faut pas.
MAURICE. — Tiens, pourquoi ça?
EUGÉNIE. — Puisque nos parents sont brouillés.
MAURICE. — Mais nous ne sommes pas brouillés, nous.
EUGÉNIE. — 11 paraît qu'il faut que nous le soyons.
MAURICE. — Tu crois?
EUGÉNIE. — Catherine le dit. Il faut que nous nous détestions.
MAURICE. — Je ne te déteste pas du tout. Estce que tu me détestes, toi?
EUGÉNIE. — Toi, le frère de ma chère Berthe! Tu sais, c'est le volant qu'elle m'avait donné, celui que tu m'as rendu. Mais non, Maurice, je ne te déteste pas, pas encore du moins, mais peut-être que ça viendra. Essayons, veux-tu?
MAURICE. — Non, car je sens que je n'y réussirais pas. Et puis, ces haines de famille, c'était bon au moyen âge, et en Italie encore. 11 y avait bien des gens qui se détestaient comme tu Tentends : parents, enfants, domestiques; à Vérone,
entre autres, on les appelait les Capulets et les Montaigus.
ECGÉNiE. — Je sais. Justement. Eh bien, il paraît qu'il nous faudra faire comme ça.
MAURICE. — Ce n'est plus la mode.
EUGÉNIE. — Plus à Paris, mais ici...
MAURICE. — Mon oncle ne m'a rien dit de pareil, lui!
EUGÉNIE. — Oh! Catherine y tient. Il faut absolument que nous nous détestions.
MAURICE. — Je te dis que ça ne se peut pas. Nous sommes trop bons amis pour cela. Quand on a été élevés presque ensemble...
EUGÉNIE. — On fait comme si on ne s'était jamais vu. On joue à se détester; c'est un jeu comme un autre. Il faut ne plus nous parler ou bien nous dire des injures.
AL\URiCE. — Des injures!
EUGÉNIE. — C'est très facile. Quand on n'est pas brouillé, on est poli, on se garde bien de se dire ses vérités. Nous allons nous les dire. Nous nous reprocherons nos défauts. Je commence : vous en avez.
MAURICE. — Vous aussi.
EUGÉNIE, piquée. — Naturellement ; tout le monde en a. D'abord, vous ne dansez pas en mesure.
MxVURicE. — Ce n'est pas un défaut, ça.
EUGÉNIE. — Je ne pense pas que ce soit une qualité.
14 THEATRE A LA MAISOZÎ.
MAURICE, à part. — 11 faut aussi lui dire quelque chose de mortifiant; mais quoi? Ah! je sais. {Haut.) 11 vaut mieux ne pas danser en mesure que de se moquer des autres à tort et à travers, comme une demoiselle que je connais.
EUGÉNIE. — Qui donc?
MAURICE. — Et qui minaude quand elle est au bal, et qui prend des airs de dame, et qui tient son mouchoir comme ceci, son éventail comme cela... {Il fait des mines ridicules.) et qui se regarde toujours dans tous les miroirs.
EUGÉNIE. — Quel malhonnête vous faites! Je ne danserai plus avec vous jamais, jamais.
MAURICE. — Ça vous sera d'autant plus facile que je ne vous inviterai jamais, jamais.
EUGÉNIE. — C'est trop désagréable de danser avec un lourdaud.
MAURICE. — C'est trop ennuyeux de danser avec une prétentieuse.
EUGÉNIE. — Taisez-vous, sot et méchant!
MAURICE. — Taisez-vous, petite laide!
EUGÉNIE. — Laide ! C'est trop fort ! Nous voilà brouillés.
MAURICE. — C'est ce que vous vouliez.
EUGÉNIE. — Et pour de bon. Je vous déteste! je vous déteste! je vous déteste!., et pour mon compte à moi, et plus du tout pour le compte de grand'maman.
MAURICE, — Je dis la même chose. Adieu.
(// descend du mur.)