‹ ThéâtreChapitre 208 sur 210 · VA RAME · texte numérisé non relu

VA RAME

Mon sort à sa fureur est-il assez en butte ?

ALDÉE.

Crois qu'il est des succès plus honteux que ta chute , Ta chute est glorieuse.

VARAME.

Elle a fait ton malheur.

ALDÉE.

C'est le crime du sort et non de ta valeur.

VARAME.

Tu me veux consoler.

ALDÉE.

Je prétends davantage.

VARAME.

Sais-tu quelque remède à mes maux?

ALDÉE.

Le courage.

VARAME.

Celui de l'infortune est de savoir mourir.

ALDÉE.

Celui de l'héroïsme est de savoir souffrir.

38o ZENOBIE.

VARAME.

L'héroïsme a marqué le terme de ma vie;

Il soutient le malheur et non l'ignominie.

Ma force est au-dessus de mes propres revers;

Mais elle m'abandonne à l'aspect de tes fers.

Mon opprobre, étendu sur celle que j'adore,

A ses yeux comme aux miens doit m'avilir encore.

Oui : sois sincère, Aidée, et parle sans détour :

De quel œil désormais peux-tu voir mon amour ?

De quel œil désormais recevoir les hommages

D'un amant qui, déjà flétri par tant d'outrages,

Quelque affront qu'il endure et qu'il ait éprouvé ,

Au plus sanglant de tous est encor réservé ?

Sais-tu pourquoi ces cris ? sais-tu l'horrible fête

Qu'à mon vainqueur ce peuple , en son ivresse , apprête?

De tous côtés , sais-tu que de mes étendards

L'injurieux trophée insulte à mes regards ?

Au char même où Sapor , croyant dans un seul homme

Triompher de la terre en triomphant de Rome ,

Fit voir Valérien à ses pieds enchaîné

Et par un empereur un monarque traîné2,

Sais-tu que le vainqueur des héritiers d'Arsace 3

De l'esclave romain m'a réservé la place ?

Et, courbé sous le joug, d'un peuple injurieux

Je pourrais consentir à repaître les yeux !

Non , non ; je ne veux pas attendre de la honte

La mort, que j'ennoblis en la rendant plus prompte.

Prévenons ces moments d'infamie et d'effroi;

ZÉN0B1E. 38i

Mourant un jour plus tôt , mourons digne de toi , Digne de ton amour jusque dans ma disgrâce : Parmi les noms fameux reprenons notre place ; Laissons ma gloire entière au milieu des malheurs : Romain, j'y survivrais; je suis Perse, je meurs.

ALDÉE.

Ce désespoir me plaît; il te sied; et j'admire, Jusque dans son excès, la vertu qui t'inspire. D'un courage invaincu ce transport m'est garant : Peut-être, plus heureux, paraîtrais-tu moins grand. Mais, tout en t'approuvant, souffre que je t'éclaire : Le malheur qu'on redoute aisément s'exagère ; Ton esprit, abusé par les maux qu'il ressent, Se fait un avenir trop semblable au présent. Tu veux mourir ; tu veux , par un trépas illustre , Reconquérir ta gloire et lui rendre son lustre ; Tu veux , par un seul coup , laver et prévenir Et ta honte passée et ta honte à venir. Varame, quelle honte a donc souillé ta vie? On voit tomber le faible avec ignominie , Varame, et sa ruine à la postérité Atteste son malheur moins que sa lâcheté : Mais entre deux guerriers égaux par le courage , Quel que soit le succès , la gloire se partage. Tous deux sont admirés ; le caprice du sort Nomme le plus heureux, sans nommer le plus fort. Tous deux en s'éprouvant ont acquis leur estime : Par intérêt enfin, le vainqueur magnanime

38s ZÉNOBIE.

Rehausse encor sa gloire en se montrant l'appui

D'un rival moins puissant, mais non moins grand que lui.

Tel Varame eût été , tel Nicanor doit être ;

S'il est ce qu'à mes yeux il a voulu paraître,

Si de dehors trompeurs il n'est pas revêtu ,

Le courage n'est pas son unique vertu :

Je l'ai vu, dans ces lieux par lui-même conduite,

S'attendrir sur l'état où le sort m'a réduite ,

M'offrir, me prodiguer ces soins consolateurs,

Ces égards, qu'un grand homme accorde aux grands malheurs

Il ne saurait souscrire à ce qui se prépare.

Il ne permettra pas cette pompe barbare

Qui , honteuse au vainqueur , par ses cruels apprêts ,

Avilit les revers bien moins que les succès.

Notre gloire n'est qu'une : ah ! crois , tant que je t'aime,

Avoir toujours le droit de t'estimer toi-même.

Sois juste envers mon cœur qui te garde sa foi;

Respecte en toi celui qu'il sent digne de moi.

Attends de mon amour l'exemple qu'il faut suivre.

Lorsque je mourrai, meurs; quand je vis, tu dois vivre.

SUR

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