VA RAME
Mon sort à sa fureur est-il assez en butte ?
ALDÉE.
Crois qu'il est des succès plus honteux que ta chute , Ta chute est glorieuse.
VARAME.
Elle a fait ton malheur.
ALDÉE.
C'est le crime du sort et non de ta valeur.
VARAME.
Tu me veux consoler.
ALDÉE.
Je prétends davantage.
VARAME.
Sais-tu quelque remède à mes maux?
ALDÉE.
Le courage.
VARAME.
Celui de l'infortune est de savoir mourir.
ALDÉE.
Celui de l'héroïsme est de savoir souffrir.
38o ZENOBIE.
VARAME.
L'héroïsme a marqué le terme de ma vie;
Il soutient le malheur et non l'ignominie.
Ma force est au-dessus de mes propres revers;
Mais elle m'abandonne à l'aspect de tes fers.
Mon opprobre, étendu sur celle que j'adore,
A ses yeux comme aux miens doit m'avilir encore.
Oui : sois sincère, Aidée, et parle sans détour :
De quel œil désormais peux-tu voir mon amour ?
De quel œil désormais recevoir les hommages
D'un amant qui, déjà flétri par tant d'outrages,
Quelque affront qu'il endure et qu'il ait éprouvé ,
Au plus sanglant de tous est encor réservé ?
Sais-tu pourquoi ces cris ? sais-tu l'horrible fête
Qu'à mon vainqueur ce peuple , en son ivresse , apprête?
De tous côtés , sais-tu que de mes étendards
L'injurieux trophée insulte à mes regards ?
Au char même où Sapor , croyant dans un seul homme
Triompher de la terre en triomphant de Rome ,
Fit voir Valérien à ses pieds enchaîné
Et par un empereur un monarque traîné2,
Sais-tu que le vainqueur des héritiers d'Arsace 3
De l'esclave romain m'a réservé la place ?
Et, courbé sous le joug, d'un peuple injurieux
Je pourrais consentir à repaître les yeux !
Non , non ; je ne veux pas attendre de la honte
La mort, que j'ennoblis en la rendant plus prompte.
Prévenons ces moments d'infamie et d'effroi;
ZÉN0B1E. 38i
Mourant un jour plus tôt , mourons digne de toi , Digne de ton amour jusque dans ma disgrâce : Parmi les noms fameux reprenons notre place ; Laissons ma gloire entière au milieu des malheurs : Romain, j'y survivrais; je suis Perse, je meurs.
ALDÉE.
Ce désespoir me plaît; il te sied; et j'admire, Jusque dans son excès, la vertu qui t'inspire. D'un courage invaincu ce transport m'est garant : Peut-être, plus heureux, paraîtrais-tu moins grand. Mais, tout en t'approuvant, souffre que je t'éclaire : Le malheur qu'on redoute aisément s'exagère ; Ton esprit, abusé par les maux qu'il ressent, Se fait un avenir trop semblable au présent. Tu veux mourir ; tu veux , par un trépas illustre , Reconquérir ta gloire et lui rendre son lustre ; Tu veux , par un seul coup , laver et prévenir Et ta honte passée et ta honte à venir. Varame, quelle honte a donc souillé ta vie? On voit tomber le faible avec ignominie , Varame, et sa ruine à la postérité Atteste son malheur moins que sa lâcheté : Mais entre deux guerriers égaux par le courage , Quel que soit le succès , la gloire se partage. Tous deux sont admirés ; le caprice du sort Nomme le plus heureux, sans nommer le plus fort. Tous deux en s'éprouvant ont acquis leur estime : Par intérêt enfin, le vainqueur magnanime
38s ZÉNOBIE.
Rehausse encor sa gloire en se montrant l'appui
D'un rival moins puissant, mais non moins grand que lui.
Tel Varame eût été , tel Nicanor doit être ;
S'il est ce qu'à mes yeux il a voulu paraître,
Si de dehors trompeurs il n'est pas revêtu ,
Le courage n'est pas son unique vertu :
Je l'ai vu, dans ces lieux par lui-même conduite,
S'attendrir sur l'état où le sort m'a réduite ,
M'offrir, me prodiguer ces soins consolateurs,
Ces égards, qu'un grand homme accorde aux grands malheurs
Il ne saurait souscrire à ce qui se prépare.
Il ne permettra pas cette pompe barbare
Qui , honteuse au vainqueur , par ses cruels apprêts ,
Avilit les revers bien moins que les succès.
Notre gloire n'est qu'une : ah ! crois , tant que je t'aime,
Avoir toujours le droit de t'estimer toi-même.
Sois juste envers mon cœur qui te garde sa foi;
Respecte en toi celui qu'il sent digne de moi.
Attends de mon amour l'exemple qu'il faut suivre.
Lorsque je mourrai, meurs; quand je vis, tu dois vivre.
SUR