‹ ThéâtreChapitre 48 sur 210 · QUI SE TROUVAIT EN TETE DE 1. EDITION DE I · texte numérisé non relu

QUI SE TROUVAIT EN TETE DE 1. EDITION DE I

Les grandes ressources que j'ai cru apercevoir dans le sujet de Lucrèce, et particulièrement la physionomie neuve et singulière de Brutus , m'ont entraîné à faire cette tragédie.

Quelques personnes ont voulu y voir un ouvrage de parti : quelques personnes se sont trompées.

Je me plais à déclarer ici que l'esprit de parti ne m'a pas dicté un seul hémistiche ; que j'ai mis courageusement clans la bouche de chaque personnage les discours que j'ai crus conformes à son caractère ; qu'enfin je n'ai recherché ni l'animadversion ni la reconnaissance de ceux dont j'ai pu contrarier ou flatter les opinions.

e®«ee&e»9

La tragédie de Lucrèce , représentée un an après celle de Marius à Minturnes , avait été composée dans cet intervalle.

Sous prétexte de défendre la monarchie pure et la monarchie tempérée, deux partis préludaient alors en France à des combats qui peut-être ne sont pas encore terminés. Les uns voulaient relever l'ancien despotisme, les autres établir une franche république.

L'auteur de Lucrèce , qui pensait que d'une part on exigeait trop , et que de l'autre on n'accordait pas assez , conçut l'idée de mettre en scène l'expulsion des Tarquins. Indépendamment de ce que le spectacle de cette grande catastrophe lui parut devoir être une leçon utile pour les partisans de l'ancien régime , il lui sembla que , dans les discussions auxquelles le développement d'un tel sujet devait nécessairement donner lieu , on pourrait énoncer et démontrer des vérités méconnues de ceux des Français qu'un amour irréfléchi de la liberté entraînait vers l'anarchie.

Cette tragédie , ouvrage de circonstances sous certains rapports, n'était donc pas un ouvrage de parti; mais, en la composant dans ce système , M. Arnault se mit dans la situation la plus fausse : flattant et blessant tour à tour les deux factions , il fut près de déplaire absolument à l'une et à l'autre; aussi les passages politiques dont Lucrèce est remplie n'étaientils jamais applaudis que par la moitié de la salle, mais ils l'étaient avec fureur.

Nous devons dire cependant que la principale conception que l'on trouvera dans cette tragédie, celle du personnage de Bru tus , a eu son plein effet. C'était au moins une idée originale, que celle de montrer le fondateur de la liberté romaine conduisant à fin sa sublime entreprise, sous l'apparence et à l'aide de la folie.

Cette création rappellera peut-être un jour Lucrèce au théâtre. Elle promet de grands succès à l'acteur qui s'en saisirait. Saint-Prix avait obtenu de justes applaudissements dans le rôle de Brutus : il s'y est montré sublime en plus d'un endroit. On peut s'étonner que Talma, dans l'emploi duquel ce rôle entre aujourd'hui, n'ait pas songé à s'en emparer.

Le reproche fait le plus communément à l'auteur de Lucrèce porte sur ce qu'il a montré cette héroïne amoureuse. L'amour est, disait-on, incompatible avec le caractère de Lucrèce : la peindre agitée de cette passion, c'est la peindre tout autre qu'elle a été , c'est ôter toute excuse à sa mort , et donner toute raison à l'amant qui l'a outragée. Cela est plausible , sans doute ; mais ne pourrait-on pas être d'une opinion différente et avoir raison ?

Ce n'est pas son insensibilité qui a rendu Lucrèce à jamais célèbre, mais sa chasteté. Outragée par un amant, elle a cru ne plus pouvoir vivre avec son époux. Cela prouve à quel point elle portait le respect du nœud conjugal ; et c'eût été dénaturer son caractère que de lui prêter sur la scène d'autres principes.

Mais est-ce le dénaturer que de le rendre compatible avec des sentiments tendres dont elle triomphe ? Lucrèce qui résiste à une passion est-elle moins forte que Lucrèce qui n'en éprouve aucune ? Cette passion même ne rend-elle pas sa si-

tuation plus pathétique , sa vertu plus éminente , sa mort plus héroïque.

Sans l'amour de Lucrèce pour Sextus , ni lui ni elle ne pouvaient être mis au théâtre. En atténuant le crime du fils de Tarquin , cet amour le rend excusable , comme il rend Lucrèce intéressante en lui prêtant une faiblesse, et conséquemment des combats. Sans cet amour, ni Sextus ni Lucrèce ne seraient des personnages dramatiques : le théâtre ne vit que de passions.

J. J. Rousseau, qui avait songé à mettre en drame le sujet de Lucrèce, en avait jugé comme M. Arnault.

Plusieurs poètes se sont essayés sur le sujet de Lucrèce. Le seul d'entre eux dont le nom se trouve encore sur le répertoire du théâtre français est Duryer, connu par sa tragédie de Scévole, à laquelle celle de Lucrèce est bien inférieure. Ce n'est guère qu'une série de scènes liées sans combinaisons , et formées de pensées bizarres , exprimées en vers barbares ; en voici un échantillon :

Crois , quand il dissimule et qu'il feiut de la sorte , Qu'il cache d'une main le feu que l'autre porte ; Et, pour dire à quel point mon cœur en est gêné , Tarquin n'est à mes yeux qu'un serpent couronné.

Quand Brutus débite de pareils vers, ce n'est pas à passer pour fou qu'il s'expose. Au reste , nous le répétons , l'idée du délire de Brutus et les formes données à ce délire sont des créations de M. Arnault.

Le cours des représentations de Lucrèce fut interrompu , en août 1792 , par la terrible révolution que signale à jamais le 10 de ce mois, révolution qui amena bientôt une

catastrophe que l'auteur semblait avoir prédite dans les vers

suivants :

Contemplez Servais; voyez dans quels abîmes

L'avait jeté l'oubli de ees sages maximes :

Tous les rangs confondus , tout ordre interverti ;

Avec la royauté , l'état anéanti :

On l'avait avilie , afin de la détruire.

Il mourut.

Lucrèce, acte I, scène ir.

6«8I«««ii

PERSONNAGES

TARQUIN LE SUPERBE , roi de Rome.

SEXTUS, fils de Tarquin.

Page 1