VALERIUS, MUTIUS, HORACE, ALBIN
CONJURÉS; BRUT US, qui les écoute et les observe eu silence.
V A L É R I TJ S.
Vous, en qui la prudence au courage est unie, Enfants de Rome , armés contre la tyrannie , Impétueux Horace, indompté Mutins, Aquilius , Albin , Curion , Décius , Et toi, Brutus, quel piège en ce palais rassemble Des conjurés surpris de s'y trouver ensemble ? De Rome ici mandés par un secret avis, Doit-on nous y servir, ou sommes-nous trahis? Le tyran , d'un seul coup , veut-il finir la guerre Qu'allait déclarer Rome aux tyrans de la terre ?
ALBIN
Je n'en saurais douter, nous sommes découverts;
LUCRÈCE. 141
Romains, il faut s'attendre aux plus affreux revers.
L'héritier de Tarquin, digne en tout de son père,
De nos vastes desseins pénétrant le mystère,
La menace à la bouche , égaré , furieux ,
Avant le jour naissant est sorti de ces lieux.
Dans l'horrible transport qu'il appelle justice,
Sans doute il nous réserve au plus affreux supplice.
L'horreur, à ce récit, vous a pénétrés tous :
Vous frémissez , Romains ; j'ai frémi comme vous.
Ecraser les tyrans au péril de sa vie.,
A son dernier soupir affranchir la patrie ,
Du trépas à ce prix qui ne serait jaloux ?
Mais , inutile à Rome , il est affreux pour nous.
mutiu s.
Oubliez-vous, Albin, que Rome nous contemple, Qu'à la postérité nous servirons d'exemple? Ce trépas, qu'un tyran me fait envisager, N'est qu'un forfait de plus que Rome doit venger ; Mais le feu du bûcher, avant qu'il nous consume, Pourrait bien dévorer le bourreau qui l'allume. Si nous sommes trahis , si la rigueur du sort Ne nous a plus laissé que le choix de la mort , Vous en étonnez-vous ? et votre âme abusée Crut-elle ne former qu'une entreprise aisée ? D'un honneur sans péril vous seriez-vous flatté ; Et, moins sûr du succès, auriez-vous moins tenté? Certes , de nos deux cœurs grande est la différence : Quand Mutius de Rome embrassa la vengeance ,
i4-2 LUCRÈCE.
Bien loin d'être ébloui de ce hardi dessein ,
Il en vit les dangers , le succès incertain.
Il prévit que le monstre , à notre haine en butte .
Pourrait , même en tombant , l'écraser sous sa chute ;
Et l'aspect du trépas qui vous trouble aujourd'hui
N'a rien de surprenant ni de nouveau pour lui.
Mourons ; mais sans souffrir que , du tyran complice ,
Le licteur insolent nous entraîne au supplice,
Qu'on nous mène à la mort, où nous pouvons courir.
Mourons ; mais en héros, mais sans nous avilir,
Sans soumettre à la hache une tête flétrie ;
Et méritons du moins les pleurs de la patrie.
Même au sein des dangers renaissants sous nos pas,
Ne pourrait-on trouver un utile trépas ?
C est en vain que leur foule en ce jour me menace ;
Je sens avec leur nombre augmenter mon audace.
C'est quand tout est perdu qu il faut tout espérer " !
Amis, quittons ces lieux; et, sans plus différer,
Tandis qu'à nous surprendre à Rome on se prépare ,
Au milieu de son camp surprenons un barbare.
De ce trône usurpé , que son crime insulta ,
Que sanglant il descende , ainsi qu'il y monta.
A ma juste fureur il n'est plus de limites :
Seul , j'irai le chercher parmi ses satellites ,
L'immoler à leurs yeux ; et , quel que soit mon sort ,
Un tel succès n'est pas trop payé par la mort.
En expirant, du moins j aurai délivré Rome;
Et le salut de tous n aura coûté qu'un homme.
WTK V, SCENE I. i4o