UNE TRAGÉDIE SUR L'ADULTÈRE
Quoiqu'on ait abusé de ce crime, on n'en a pas encore sondé la profondeur, les supplices de l'amant, sa honte devant l'époux trahi.
Mardi 27 juillet 1830.
Aujourd'hui commencent les soulèvements populaires. — Les ordonnances du 25 en sont la cause. — Le roi va à Compiègne et laisse les ministres faire feu sur le peuple. On l'entend pendant que j'écris. — Je me sens heureux d'avoir quitté l'armée ; treize ans de services mal récompensés m'ont acquitté envers les Bourbons. — Dès l'avènement de Charles X, j'avais prédit qu'il tenterait d'arriver au gouvernement absolu. — Il hait la Charte et ne la comprend pas. Les vieilles femmes de la cour et les favoris le gouvernent. — Il est arrivé à mettre M. de Polignac au ministère et veut l'y maintenir malgré tout. — Il s'est cru insulté par le renvoi des deux cent vingt et un à la Chambre ; il croit pouvoir faire le Bonaparte. Bonaparte était debout derrière ses canons à Saint-Roçh. Charles X est à Compiègne. Il a dit : « Mon frère a tout cédé, il est tombé ; je résisterai et ne tomberai pas. » Il se trompe. Louis XVI est tombé à gauche et Charles X à droite. C'est toute la différence.
Mercredi 28.
Je ne puis plus traverser Paris. Les ouvriers sont lâchés, brisent les réverbères, enfoncent les
boutiques, tuent, et sont fusillés et poursuivis par la garde. — Le 50e de ligne a (dit-on) refusé de faire feu sur le peuple.
J'ai approuvé le ministère du duc de Richelieu ; celui de M. de Martignac. — La seule manière de réconcilier la Restauration et la Révolution, ces deux éternelles ennemies, était de gouverner avec les deux centres et d'écraser de leur poids les extrêmes. — Aujourd'hui, un extrême l'emporte. Désordres. Illégalité. — Les ministres sont oui laws, hors la loi, et y ont placé le roi. — Pourquoi n'est-il pas à Paris ? Pourquoi le Dauphin est-il absent ?...
L'article 14 de la Charte, qui a servi de prétexte aux ordonnances, dit :
«Le roi... fait les règlements et ordonnances nécessaires pour V exécution des lois et la sûreté de l'État. »
Il est évident que le membre de phrase la sûreté de l'État est le complément du premier. L'État, c'est la loi armée ; la sûreté de l'État est la sûreté de la loi dans son cours. — Cela ne peut être entendu autrement que par une escobarderie de jésuite ou d'avocat.
De mercredi à jeudi 29.
Depuis ce matin, on se bat. Les ouvriers sont d'une bravoure de Vendéens ; les soldats, d'un courage de garde impériale : Français partout. Ardeur et intelligence d'un côté, honneur de l'autre. — Quel est mon devoir ? Protéger ma mère et ma femme. Que suis-je? Capitaine réformé. J'ai.
quitté le service depuis cinq ans. La cour ne m'a rien donné durant mes services. Mes écrits lui déplaisaient ; elle les trouvait séditieux. Louis XIII était peint de manière à me faire dire souvent : Vous qui êtes libéral. J'ai reçu des Bourbons un grade par ancienneté, au 5e de la garde, le seul, car j'étais entré lieutenant. Et pourtant, si le roi revient aux Tuileries et si le Dauphin se met à la tête des troupes, j'irai me faire tuer avec eux. — Le tocsin. — J'ai vu l'incendie de la fenêtre des toits. — La confusion viendra donc par le feu. — Pauvre peuple, grand peuple, tout guerrier !
J'ai préparé mon vieil uniforme. Si le roi rappelle tous les officiers, j'irai. — Et sa cause est mauvaise ; il est en enfance, ainsi que toute sa famille : en enfance pour notre temps qu'il ne comprend pas. — Pourquoi ai-je senti que je me devais à cette mort ? — Cela est absurde. Il ne saura ni mon nom ni ma fin. Mais mon père, quand j'étais encore enfant, me faisait baiser la croix de Saint-Louis, sous l'Empire : superstition, superstition politique, sans racine, puérile, vieux préjugé de fidélité noble, d'attachement de famille, sorte de vasselage, de parenté du serf au seigneur. Mais comment ne pas y aller demain matin s'il nous appelle tous ? J'ai servi treize ans le roi. Ce mot : le roi, qu'est-ce donc ? Et quitter ma vieille mère et ma jeune femme qui comptent sur moi ! Je les quitterai, c'est bien injuste, mais il le faudra.
La nuit est presque achevée. — Encore le canon.
Jeudi 29.
Ils ne viennent pas à Paris, on meurt pour eux. Race de Stuarts ! Oh ! je garde ma famille.
Attaque des casernes de la rue Verte et de la Pépinière. Bravoure incomparable des ouvriers serruriers. J'ai mis la tête à la fenêtre pour voir si quelque blessé de l'un des deux partis venait se réfugier à ma porte. On vient de faire feu sur moi, on a cru que je voulais tirer de la fenêtre. Les trois balles ont cassé la corniche de ma fenêtre. — En vingt minutes, les deux casernes prises.
Vendredi 30.
Pas un prince n'a paru. Les pauvres braves de la garde sont abandonnés sans ordres, sans pain depuis deux jours, traqués partout et se battant toujours. — O guerre civile, ces obstinés dévots t'ont amenée !
Chassés de partout. Paris est libre.
Samedi 31.
Donc, en trois jours, ce vieux trône sapé !
J'en ai fini pour toujours avec les gênantes superstitions politiques. Elles seules pouvaient troubler mes idées par leurs mouvements d'instinct. — Si le duc d'Enghien eût été là ou seulement le duc de Berry, j'y serais mort. C'eût peut-être été dommage. Qui sait ce que je ferai !
22b JOURNAL D'UN POÈTE
Du Ier août.
Le duc d'Orléans est froidement accueilli par le peuple. Ses partisans ont pensé que son nom de Bourbon lui faisait tort. Ils impriment qu'il n'appartient pas aux Capets-Bourbons, mais qu'il est Valois.
10 août.
Couronnement de Louis-Philippe Ier. Cérémonie grave. — C'est un couronnement protestant. — Il convient à un pouvoir qui n'a plus rien de mystique, dit le Globe. J'y trouve le défaut radical que le trône ne s'appuie ni sur l'appel au peuple ni sur le droit de légitimité : il est sans appui.
On ferait une bonne comédie des chefs de parti qui l'ont été malgré eux dans les trois premières journées.
ii août.
On ne parle pas des officiers de la garde qui ont fait de nobles traits de bravoure. — Un lieutenant au 6e de la garde, ayant reçu l'ordre de faire feu, a refusé parce que la rue était pleine de femmes et d'enfants. Le colonel réitère l'ordre de faire feu et le menace de le faire arrêter ; il prend un pistolet et se brûle la cervelle.
Le Motteux, capitaine au Ier régiment, avait envoyé sa démission le jour des ordonnances folles de M. de Polignac. Le soir, on se bat ; il va trouver
son colonel et le prie de regarder sa démission comme non avenue. — Sa compagnie est traquée à la Madeleine, dans les colonnes de l'église que Ton élève ; on lui crie de se rendre, il refuse et est tué.
Ces deux exemples peuvent servir de symbole parfait pour exprimer la situation d'âme de la garde royale. Elle a fait noblement son devoir, mais à contre-cœur. — Tant qu'une armée existera, l'obéissance passive doit être honorée. — Mais c'est une chose déplorable qu'une armée.
21 août.
En politique, je n'ai plus de cœur. Je ne suis pas fâché qu'on me l'ait ôté, il gênait ma tête. Ma tête seule jugera dorénavant et avec sérénité. Hélas !
La Fortune en jetant ses dés n'avait pas encore amené la royauté démocratique. Nous allons voir ce que c'est.
J'ai organisé la 2e compagnie du 4e bataillon de la ire légion de la garde nationale, en nommant sur-le-champ mon sergent-major et le chargeant de la comptabilité ; j'ai moi-même parcouru, inscrit et commandé trois rues.
29 août.
Revue de la garde nationale au Champ de Mars. J'ai commandé assez militairement le 4e bataillon de la ire légion. Le roi Louis-Philippe Ier, après avoir passé devant le front du bataillon, a arrêté son cheval, m'a ôté son chapeau et m'a dit:
«Monsieur de Vigny, je suis bien aise de vous voir et de vous voir là. Votre bataillon est très beau, dites-le à tous ces messieurs de ma part, puisque je ne peux pas le faire moi-même. »
Je l'ai trouvé beau et ressemblant à Louis XIV, — à peu près comme madame de Sévigné trouvait Louis XIV le plus grand roi du monde, après avoir dansé avec lui.
Si je faisais le roman que je projette de la Vie et la Mort d'un soldat. Pensée. — L'obéissance passive. — Le martyre d'un soldat. — Je placerais entre lui et le second personnage une actrice qui le suit partout et qui lui raconte la vie de son frère, qui a suivi une carrière politique d'avocat toute magnifique, et toute pleine de trahisons et de récompenses.
Le jour où il n'y aura plus parmi les hommes ni enthousiasme, ni amour, ni adoration, ni dévouement, creusons la terre jusqu'à son centre, mettons-y cinq cents milliards de barils de poudre,
et qu'elle éclate en pièces comme une bombe au milieu du firmament.
Enterrement de Benjamin Constant. — Je ne l'ai vu qu'une fois l'hiver dernier chez madame O'Reilly. — Il y fut d'une coquetterie charmante à mon égard, disant à côté de moi qu'il me regardait comme le plus grand des jeunes écrivains. — Quand je lui parlai de l'acharnement avec lequel on poursuivait la poésie dans le côté gauche de la Chambre, il me dit que c'était affaire de bonne compagnie, que c'était crainte de paraître vouloir briser toutes les chaînes, qu'on voulait conserver les plus légères, celles des règles littéraires... J'engageai avec lui une sorte de petite querelle polie sur ce sujet, et il se laissa battre, avec Walstein, très complaisamment.
C'était un homme d'un esprit supérieur. Il combattit toujours sans récompense : ce que j'estime. Mais je crois qu'il avait son but d'ambition très élevé, qu'il n'a pas atteint. — Il n'eût pas été satisfait d'être pair de France ou premier ministre ; peut-être lui fallait-il une république et en être président. — La dynastie des Bourbons l'importunait, il a contribué à la renverser ; et la tristesse qu'il a confessée à la tribune lui est venue de l'impuissance où il se sentait plongé de rien fonder sur les ruines qu'il nous a faites.
Il avait un assez noble profil, des formes polies et gracieuses, il était homme du monde et homme de lettres, alliance rare, assemblage exquis. Je crois qu'il avait un cœur froid et nulle imagination.
Les Français ont de l'imagination dans Faction, et rarement dans la méditation solitaire.
Le monde a la démarche d'un sot, il s'avance en se balançant mollement entre deux absurdités : le droit divin et la souveraineté du peuple.
Il est dit que jamais je ne verrai une assemblée d'hommes quelconque sans me sentir battre le cœur d'une sourde colère contre eux, à la vue de l'assurance de leur médiocrité, de la suffisance et de la puérilité de leurs décisions, de l'aveuglement complet de leur conduite.
Oh ! fuir, fuir les hommes et se retirer parmi quelques élus, élus entre mille milliers de mille !
Paris est inondé de feuilles périodiques dont les écrivains se jettent l'un à l'autre au visage d'ignobles et violentes injures, et tout couverts de cette boue trouvent encore le moyen de se
sourire, de se prendre la main et de vivre ensemble familièrement. Avocats insolents de causes auxquelles ils ne croient pas. Tandis que Ton a vu des officiers ainsi partagés dans les deux camps, accomplir en silence leurs devoirs rigoureux et faire de chaque côté leur manœuvre mortelle en respectant le nom et l'honneur de leur ennemi fraternel. Vous vouliez bien vous tirer mais non pas vous flétrir.
J'aurais l'air d'un trembleur ou d'un hypocrite si je poussais la France à la République ; et pourtant elle est en démocratie depuis 1789.
23 décembre 1831.
Naître sans fortune est le plus grand des maux. On ne s'en tire jamais dans cette société basée sur For.
Je suis le dernier fils d'une famille très riche. — Mon père, ruiné par la Révolution, consacre le reste de son bien à mon éducation. Bon vieillard à cheveux blancs, spirituel, instruit, blessé, mutilé par la guerre de Sept ans, et gai et plein de grâces, de manières. — On m'élève bien. On développe le sentiment des arts que j'avais apporté au monde. — J'eus, pendant tout le temps de l'Empire, le cœur ému, en voyant l'empereur, du désir d'aller à l'armée. Mais il faut avoir l'âge ; d'ailleurs, le grand homme est détesté ; on éloigne de lui mes idées, autant qu'il se peut. — Vient la Restauration. — Je m'arme à seize ans de deux pistolets, et je vais, une cocarde blanche au chapeau, m'unir à tous les royalistes qui s'annonçaient faiblement. — J'entre dans les compagnies rouges à grands frais. — Un cheval me casse la jambe. Boitant et à peine guéri, je pris la déroute de Louis XVIII jusqu'à Béthune, toujours à l'arrière-garde et en face des lanciers de Bonaparte. — En 1815, dans la garde royale, après un mois dans la ligne. J'attends neuf ans que l'ancienneté me fasse capitaine. — J'étais indépendant d'esprit et de parole, j'étais
sans fortune et poète, triple titre à la défaveur. — Je me marie après quatorze ans de services et ennuyé du plat service de paix. — On vient de faire sans moi une révolution dont les principes sont bien confus. — Sceptique et désintéressé, je regarde et j'attends, dévoué seulement au pays dorénavant.
31 décembre, minuit.
L'année est écoulée. — Je rends grâces au Ciel qui a fait qu'elle se soit passée comme les autres, sans que rien ait altéré l'indépendance , de mon caractère et le sauvage bonheur de ma vie.
Je n'ai fait de mal à personne. Je n'ai pas écrit une ligne contre ma conscience, ni contre aucun être vivant ; cette année a été inoffensive comme les autres années de ma vie.
Étant malade aujourd'hui, j'ai brûlé dans la crainte des éditeurs posthumes : une tragédie de Roland, une de Julien V Apostat et une d'Antoine et Cléopâtre, essayées, griffonnées, manquées par moi de dix-huit à vingt ans.
Il n'y avait de supportable dans Roland qu'un vers sur Jésus-Christ :
Fils exilé du ciel, tu souffris au désert.
Je sors d'une longue maladie qui avait les symptômes du choléra.
Je suis étonné de n'être pas mort. J'ai souffert en silence des douleurs honibles, je croyais bien me coucher pour mourir.
Mon sursis est prolongé, à ce qu'il me semble.
La deuxième consultation sut le suicide. Elle renfermera tous les genres de suicide et des exemples de toutes leurs causes analysées profondément.
Là, j'émettrai toutes mes idées sur la vie. Elles sont consolantes par le désespoir même.
Il est bon et salutaire de n'avoir aucune espérance.
L'espérance est la plus grande de nos folies.
Cela bien compris, tout ce qui arrive d'heureux surprend.
Dans cette prison nommée la vie, d'où nous partons les uns après les autres pour aller à la mort, il ne faut compter sur aucune promenade, ni aucune fleur. Dès lors, le moindre bouquet, la plus petite feuille, réjouit la vue et le cœur, on en sait gré à la puissance qui a permis qu'elle se rencontrât sous vos pas.
Il est vrai que vous ne savez pas pourquoi vous êtes prisonnier et de quoi puni ; mais vous savez à n'en pas douter quelle sera votre peine : souffrance en prison, mort après.
Ne pensez pas au juge, ni au procès que vous ignorerez toujours, mais seulement à remercier le geôlier inconnu qui vous permet souvent des joies dignes du ciel.
Tel est l'aperçu de l'ordonnance qui terminera la deuxième consultation du Docteur Noir.