‹ [Théâtre]Chapitre 137 sur 262 · APERÇUS GÉNÉRAUX A CLASSER · texte numérisé non relu

APERÇUS GÉNÉRAUX A CLASSER

La sévérité froide et un peu sombre de mon caractère n'était pas native.

Elle m'a été donnée par la vie.

— Une sensibilité extrême, refoulée dès l'enfance par les maîtres, et à l'armée par les officiers supérieurs, demeura enfermée dans le coin le plus secret du cœur. — Le monde ne vit plus, pour jamais, que les idées.

— Le Docteur Noir seul parut en moi, Stello se cacha.

J'étais malade en 1819, je crachais le sang. Mais comme, à force de jeunesse et de courage, je me. tenais debout, marchais et sortais, il fallut continuer le service jusqu'à la mort. Ce n'est que lorsqu'un homme est mort qu'on croit à sa maladie dans un régiment. — Après son enterrement, on dit : « Il paraît qu'il était vraiment malade. » — S'il est au lit, on dit : «Il fait semblant. » — S'il est malade de la poitrine et sort pour prendre l'air, on dit : « C'est se moquer de ses camarades et leur faire faire son service. » — Cette dureté se gagne. On se moque de vous si vous avez pitié d'un soldat. Là, vous avez horreur d'un homme qui se brûle la cervelle ; on croit que cette résolution ressemble à la révolte contre l'autorité. On devient impassible et dur.

Je pris ce parti contre moi-même et je dis :

«J'irai jusqu'à la fin. » — Je marchai une fois

d'Amiens à Paris par la pluie avec mon bataillon,

crachant le sang sur toute la route et demandant

du lait à toutes les chaumières, mais ne disant rien

de ce que je souffrais. Je me laissais dévorer par

le vautour intérieur.

Les drames et les romans médiocres tendent à présent à faire de l'intérêt et des rencontres surprenantes en inventant des rapports accumulés, inimaginables : ainsi, si un ouvrier rencontre à un bal champêtre une grande dame, il se trouvera qu'il est justement chargé de faire son bracelet et de le lui porter, et qu'il est aussi le fils de son mari, et qu'il est aussi l'assassin d'un sot qui va faire de la rivalité avec lui dans son grenier.

Une actrice vraiment inspirée est charmante à voir à sa toilette avant d'entrer en scène. Elle parle avec une exagération ravissante de tout ; elle se monte la tête sur de petites choses, crie, gémit, rit, soupire, se fâche, caresse, en une minute ; elle se dit malade, souffrante, guérie, bien portante, faible, forte, gaie, mélancolique, en colère ; et elle n'est rien de tout cela, elle est impatiente comme un petit cheval de course qui attend qu'on lève la barrière, elle piaffe à sa manière, elle se regarde dans la glace, met son rouge, l'ôte ensuite ; elle essaye sa physionomie et l'aiguise ; elle essaye sa voix en parlant haut, elle essaye son âme en passant par tous les tons et tous les sentiments. Elle s'étourdit de l'art et de la scène par avance, elle

s enivre.

Je me rappelle, en travaillant, un trait fort beau que la princesse de Béthune me conta un soir.

M. de X... savait fort bien que sa femme avait un amant. Mais, les choses se passant avec décence, il se taisait. Un soir, il entre chez elle ; ce qu'il ne faisait jamais depuis cinq ans.

Elle s'étonne. Il lui dit :

« Restez au lit ; je passerai la nuit à lire dans ce fauteuil. Je sais que vous êtes grosse, et je viens ici pour vos gens 1 .»

Elle se tut et pleura : c'était vrai.

1 C'est de cette anecdote qu'Alfred de Vigny tira sa comédie Quitte pour la peur.

Le génie épique a la place d'étendre ses ailes dans le grand roman. Dans le drame, il faut qu'il se réduise à de trop étroites proportions. Comme je trouve l'histoire à la gêne même dans les drames de Shakespeare ! comme il a senti qu'il étouffait !

Bonaparte meurt en disant : Tête d'armée, et repassant ses premières batailles dans sa mémoire ; Canning, en parlant d'affaires ; Cuvier, en s'analysant lui-même et disant : La tête s'engage.

Et Dieu ? Tel est le siècle : ils n'y pensèrent pas !

Oui, tel est le siècle. — C'est que la raison humaine est arrivée en ces hommes et doit arriver en tous à la résignation de notre faiblesse et de notre ignorance. Soyons tout ce que nous pouvons être, sachons le peu que nous pouvons savoir. C'est assez pour si peu de jours à vivre. La résignation qui nous est la plus difficile est celle de notre ignorance. Pourquoi nous résignons-nous à tout, excepté à ignorer les mystères de l'éternité ? A cause de l'espérance qui est la source de toutes nos lâchetés. Nous inventons une foi, nous nous la persuadons, nous voulons la persuader aux autres, nous les frappons pour les y contraindre. — Et pourquoi ne pas dire :

« Je sens sur ma tête le poids d'une condamnation que je subis toujours, ô Seigneur ! mais, ignorant la faute et le procès, je subis ma prison.

J'y tresse de la paille pour l'oublier quelquefois : là se réduisent tous les travaux humains. Je suis résigné à tous les maux et je vous bénis à la fin de chaque jour lorsqu'il s'est passé sans malheur. — Je n'espère rien de ce monde et je vous rends grâce de m'avoir donné la puissance du travail, qui fait que je puis oublier entièrement en lui mon ignorance éternelle. »

On ne peut trop mettre d'indulgence dans ses rapports avec les jeunes gens qui consultent. Je pense qu'il faut toujours les encourager, les vanter, les élever à leurs propres yeux, tirer d'eux tout ce que renferme leur cerveau et l'exprimer comme un grain de raisin jusqu'à la dernière goutte.

J'étais lieutenant de la garde royale, en garnison à Versailles, en 1816, je crois, lorsque je fis une assez mauvaise tragédie de Julien V Apostat, que j'ai brûlée dernièrement. — Telle qu'elle était, je la montrai à M. de Beauchamp, qui avait fait quelques livres d'histoire. Après avoir entendu la préface et le premier acte, il me serra la main vivement et me dit : « Souvenez-vous de ceci : à dater d'aujourd'hui, vous avez conquis votre indépendance. » Ce fut un des encouragements qui me touchèrent le plus, et l'un des premiers, car je n'osais rien lire à personne. — Peut-être que, s'il m'eût dit le contraire, je me fusse livré à l'instinct de paresse si puissant sur l'homme, que la principale occupation des hommes qui sont au pouvoir est toujours de le combattre.

Ceci me remet en mémoire un homme d'esprit, mon cousin le comte James de Montrivault. Je lui reprochais un jour qu'il fatiguait les soldats du régiment dont il était colonel et où j'étais capitaine. « Mon ami, me dit-il, il faut toujours exiger des hommes plus qu'ils ne peuvent faire, afin d'en avoir tout ce qu'ils peuvent faire. » C'était un bon principe militaire venant d'un bon officier.

Bossuet met par trop de simplicité dans les explications de chaque mot de Y Histoire universelle. On sent trop qu'il écrit pour un enfant. Il ne peut dire : Anachronisme, sans ajouter sur-le-champ : « Cette sorte d'erreur qui fait confondre le temps. »

Je n'ai jamais lu deux Harmonies ou Méditations de Lamartine sans sentir des larmes dans mes yeux. — Quand je lis tout haut, les larmes coulent sur ma joue. — Heureux quand je vois d'autres yeux plus humides encore que les miens !

Larmes saintes ! larmes bienheureuses ! d'adoration, d'admiration et d'amour !

Si quelque chose ne me repoussait, je ferais un hymne à la duchesse de Berry, qui vient, comme une madone,

Son enfant dans ses bras et son lys à la main !

Mais quoi ! faire la cour à une infortune aussi belle, c'est se confondre avec ceux qui se préparent des faveurs pour l'avenir. Je n'ai point d'enthousiasme pour sa cause ; sans quoi, je serais allé combattre, et non chanter.

L'élégante simplicité, la réserve des manières polies du grand monde, causent non seulement une aversion profonde aux hommes grossiers de toutes les opinions, mais une haine qui va jusqu'à la soif du sang.

La presse dévorera l'éloquence : elle Ta déjà mangée à demi. — Dans l'antiquité, qui perdait une représentation de Cicéron perdait tout ; aujourd'hui, on se dit :

« Je ne l'ai pas entendu ce matin, qu'importe ! je le lirai demain. »

Quelquefois, notre langue a embelli ce qu'elle a touché ; cela est rare, il est vrai. — J'aime mieux Michel- Ange que Michelangelo, et Florence que

Firenze.

Le véritable citoyen libre est celui qui ne tient pas au gouvernement et qui n'en tient rien. — Voilà ma pensée et voilà ma vie.

L'amélioration de la classe la plus nombreuse et 1 accord entre la capacité prolétaire et l'hérédité propriétaire sont toute la question politique

cLCtU6ll6.

Z* Docteur Noir, c'est la vie. Ce que la vie a de réel, de triste, de désespérant doit être représenté par lui et par ses paroles, et toujours le malade doit être supérieur à sa triste raison de tout ce qu'a la poésie de supérieur à la réalité douloureuse qui nous enserre ; mais cette raison selon la vie doit toujours réduire le sentiment au silence, et le silence sera la meilleure critique de la vie. ^

sujet ; l'habeas corpus, le vide des lois

{pour la troisième consultation du Docteur Noir).

Le Docteur Noir rencontre un homme en qui 1 orgueil d'être nommé le premier législateur de son temps est devenu une vraie maladie. Il était avocat, et avocasse du matin au soir.

Le Docteur lui montre le défaut de toutes les lois en le menant près du lit d'un homme qui meurt en prison, où il a été laissé préventivement neuf mois. Il est reconnu innocent, absous, et meurt à l'audience. Dans son agonie, il s'écrie : « Rendez-moi ma santé, mon temps, ma famille,

mon bonheur perdu par cette prison. Si je suis innocent, pourquoi donc m'avez- vous tué ! Si je suis innocent, ai- je pu être tué sans que vous soyez des assassins ? Si vous êtes des assassins, pourquoi n'y a-t-il pas quelqu'un qui ait le droit de vous mettre en accusation ? »

D[octeur noir]. — Nous en sommes venus à ce point que le pouvoir n'a plus ni force ni grâce aux yeux des hommes. Que lui reste-t-il ?

D. — Les Médicis et les nobles ont été bien pour les arts parce que la noblesse était à peine un pouvoir et n'était qu'un nom élégant donné à l'opulence héréditaire et à la gloire des aïeux.

D. — Poussez votre idée en avant — encore bien. Remarquez que les scélérats excitent plus d'intérêt que les hommes purs. — Pour peu qu'ils aient eu une petite qualité on leur en sait un gré infini.

S[tello], — Pourquoi le travail de la pensée donne-t-il l'air cruel au visage ?

D. — C'est la renonciation au présent pour la contemplation du passé et de l'avenir. La séparation est cruelle.

Stello. — Profondément blessé, mais trop fier

pour me plaindre, a été l'épigraphe de toute ma

vie.

L'ordre social est mauvais et le sera toujours. Pendant le temps que Dieu lui-même a daigné habiter la terre, il lui eût été facile de nous indiquer une forme de gouvernement parfaite. Le genre humain a manqué là une bien bonne occasion qu'il ne retrouvera plus. Il faut donc se résigner à ne rien voir de stable, malgré le cri : « Cette fois c'est pour toujours », ce cri que jettent en chœur tous les législateurs, à mesure qu'ils ont fait une constitution.

L'ordre moral est toujours mauvais. De temps en temps il est seulement supportable. Du mauvais au supportable la dispute ne vaut pas une goutte de sang. C'est une théorie d'assassin. C'est celle des Septembriseurs et des Inquisiteurs et de Ravaillac et de Louvet.

Le ç Thermidor. — Le 8, André de Chénier mourut. (Thiers.) Ce fut une lutte entre la Convention et la Commune. — Henriot voulait faire feu. Le refus des canonniers fixa le sort du 9 Thermidor. — Si un canonnier eût approché sa mèche, la face du monde eût changé.

Robespierre, avocat froid, méchant et lâche.

Thiers appelle les œuvres d'André Ch[énier] d'admirables ébauches ! — Ce sont des tableaux parfaits.

Ceux qui attaquèrent succombèrent : Ce fut la première fois dans la Révolution. A ce signe on voit que le mouvement ascendant était fini. (Mignet.) — Bien vu.

Nodier dans ses souvenirs (à la fin) dit ceci : «On dit que j'ai étendu Robespierre sur le lit de Procuste : cela est possible, mais j'ai peur de Vy avoir grandi. »

Il est noble de l'avoir grandi sous la Restauration et de s'en accuser en 1832.

— Moi je ne le grandirai pas, par esprit d'opposition ; je voudrais le peindre tel qu'il fut. Je ne suis pas content des Souvenirs de Nodier. — Il gâte ce qu'il y a de bien dans les observations sur les hommes et [sur le] temps, par des fables trop romanesques et trop composées et empesées.

L'amour physique et seulement physique pardonne toute infidélité. L'amant sait ou croit qu'il ne retrouvera nulle volupté pareille ailleurs et, tout en gémissant, s'en repaît.,

Mais toi, amour de l'âme, amour passionné, tu ne peux rien pardonner.

Pour l'homme qui sait voir, il n'y a pas de temps perdu.

Ce qui serait désœuvrement pour un autre est observation et réflexion pour lui.

Le charlatanisme est à son comble. Je ne sais ce qui peut le faire cesser si ce n'est son excès; j'espère en lui beaucoup.

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