‹ [Théâtre]Chapitre 148 sur 262 · AU MAINE-GIRAUD · texte numérisé non relu

AU MAINE-GIRAUD

Novembre.

Il n'y a qu'aux poètes qu'il arrive de pareilles choses. Mes pères aimaient ce château féodal. C'est une petite forteresse entourée de bois de chênes, d'ormes, de frênes, et de vertes prairies rafraîchies par des fontaines et des sources pures. Les rentes féodales et les prises seigneuriales lui donnaient beaucoup de valeur et épargnaient presque toute culture. On se promenait à l'ombre des bois et au bord des eaux ; le revenu arrivait tout seul. — La Révolution vient et fait la soustraction de tout revenu. Il me reste donc de grands bâtiments et un grand parc à entretenir, et des bois que je n'ai pas le courage de couper parce que les vieux arbres ressemblent à de grands parents, et que leur absence ôterait tout charme à l'habitation.

Si tout cela, du reste, ne rapporte rien, il y a un dédommagement : c'est que les impositions en sont énormes et me donnent le droit d'être député. — Or c'est justement ce que je ne veux pas être.

Mon âme et ma destinée seront toujours en contradiction. — C'était écrit.

Cette terre est une sorte de cheval que je nourris chèrement et que je monte une fois en sept ans.

Le 7, mercredi.

Je reçois la nouvelle de la perte de mon beaupère.

Dans la crainte qu'elle ne tombe malade ici, où je suis loin des secours et des médecins, je la cache à Lydia. Ma pauvre enfant, vous dormez pendant que je souffre pour votre avenir des inquiétudes mortelles. ■ — La destinée a juré de m'empêcher de travailler. A peine je repose ma tête, qu'elle me secoue par le bras et me force de souffrir et partir. Ma lutte contre la vie est perpétuelle et fatigante. La vie me lasse et ne me donne de plaisir nulle part ; je n'en avais depuis deux mois qu'à voir la gaieté de Lydia revenue avec la paix de la campagne. Il faut qu'un chagrin pour elle vienne m'y frapper. Je retarde le coup qu'il faudra bien lui donner. — J'ai ressenti un tremblement nerveux et un frisson de fièvre toute la nuit. Votre calme, votre sommeil, ma chère Lydia, ma seule amie, me déchire le cœur.

Les lettres ont cela de fatal, que la position n'y est jamais conquise définitivement. Le nom est, à chaque œuvre, remis en loterie et tiré au sort pêle-mêle avec les plus indignes.

Chaque œuvre nouvelle est presque comme un début.

Aussi n'est-ce pas une carrière que celle des lettres !

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