‹ [Théâtre]Chapitre 206 sur 262 · CHATEAUBRIAND · texte numérisé non relu

CHATEAUBRIAND

3 mai.

Il était seul à écrire dans son cabinet, onze heures du matin.

J'ai été frappé, en le revoyant, de son attitude infirme ; il était juché sur un fauteuil de travail de hauteur ordinaire d'où ses pieds ne touchaient pas la terre et pendaient à quatre pouces de dis-

tance. Ses jambes fort courtes, ses épaules hautes et la droite très grosse, sa tête énorme et son nez long et pointu ; — ses manières pleines de bonne grâce du monde.

« Eh bien, monsieur, m'a-t-il dit, vous vous présentez pour l'Académie ? Vous êtes le plus beau nom d'à présent, vous avez réussi dans tous les genres et vous êtes le seul ayant des succès aussi sûrs, de poème, de théâtre et de livres historiques et de philosophie. Votre place est à l'Académie et vous devez y être un jour, et un jour prochain. »

Ici, j'ai pris la parole.

«Ce jour-là, monsieur, lui ai-je dit, serait peutêtre déjà arrivé, si j'avais voulu me présenter, et j'en ai été vivement sollicité par des hommes qui ne sont pas les moins célèbres de l'Académie. Mais, ici, j'aurais trouvé quelque convenance à remplacer monseigneur d'Hermopolis ; j'ausais aimé à parler de sa vie, et je l'aurais fait avec sympathie, moi qui n'ai servi que sous la cocarde blanche. Je ne sais s'il conviendra bien que cet éloge soit fait par M. Pasquier, qui n'a cessé de le combattre et de le poursuivre. »

Il dansait sur son petit fauteuil et croisait ses petites jambes sous sa chaise. Il rougissait comme un enfant, visiblement très embarrassé.

« Eh ! monsieur, m'a-t-il dit, vous avez bien raison, M. Pasquier n'a rien que d'hostile à cette mémoire-là. M. Pasquier n'a rien de commun avec les lettres ; mais je le connais depuis quarante ans, il voit souvent madame de Chateaubriand, il est fort aimable avec nous. »

Puis, en souriant :

«D'ailleurs, autrefois, il m'a fait exiler, on n'oublie pas de ces services-là.

— Il est généreux d'oublier, lui ai-je dit.

— Oh! j'y tiens peu, et je n'irais pas à cette élection, si je ne devais pas voter pour le second fauteuil en même temps et mon pauvre Ballanche ; il y a soixante ans que je connais Ballanche.

— Je conçois et je connais votre amitié, dis- je ; mais la meilleure façon de lui assurer le second fauteuil est de ne pas nommer M. Pasquier au premier.

— Je crois, monsieur, reprit-il, que vous causerez une lutte très longue et très obstinée dans l'Académie. — J'irai, et nous verrons dans le combat ce qui peut arriver. Je ne dis pas qu'il y ait dans le combat telle combinaison possible qui amène des chances pour vous ; — d'ailleurs, je vous donne ma parole pour toutes les élections futures ; vous êtes, je le répète, le plus beau nom actuel.

— Monsieur, je ne bois à la mort de personne, et j'espère que, d'ici à vingt ans, il n'y aura plus une place vacante.

— Vous pourriez l'attendre, vous ; mais nous ?... »

Ici, il a pris son bras droit de sa main gauche et s'est tordu douloureusement sur son fauteuil ; ce bras droit était paralysé et il le soulevait avec l'autre bras. En ce moment, avec son dos voûté et son air morose, il me rappela Kean lorsqu'il jouait cette scène de Shakespeare où Richard III gémit de ce qu'une sorcière a jeté un sort sur son bras.

« Nous avons trop vécu ; les hommes de mon âge doivent vous faire place, messieurs, c'est juste ; nous devons disparaître de la scène, nous l'avons

occupée trop longtemps. Je suis prêt, je suis tout prêt, moi ; la Providence n'a qu'à ordonner.

— Eh ! grand Dieu ! monsieur, lui ai- je dit, qu'il n'y ait plutôt plus d'Académie que de voir un homme comme vous regardé de côté par ceux qui épient sa place. »

Il s'est calmé et a souri de nouveau ; je me levai en lui répétant que je me contentais de la promesse qu'il me donnait pour les places à venir, que j'espérais qu'elles tarderaient et que je les attendrais fort patiemment. — Il m'a reconduit en me répétant qu'on ne savait pas ce que la lutte amènerait, qu'il irait et qu'il me répétait sa parole.

THIERS Lundij y février

Dans une maison de la rue Saint-Georges, qui ressemble à une jolie petite maison de campagne, arrangée avec goût, j'ai trouvé l'auteur de Y Histoire de la Révolution. On m'a introduit dans un cabinet orné d'objets d'art, de tableaux et de bronzes, qui en font un séjour élégant, reposé et gracieux. ■ — Le maître de la maison est monté ; il était en habit noir et non en négligé et en robe de chambre; cela m'a plu, j'ai senti l'homme d'action prêt de bonne heure, et l'homme d'affaires, dressé à l'habit noir du procureur. J'ai causé une heure avec lui, d'abord de l'élection, puis du sens général des élections académiques, auxquelles je reprochais d'être trop politiques ; puis de l'étude, de la retraite, puis enfin de ses travaux historiques sur Napoléon, travaux sur lesquels il s'est étendu.

J'ai trouvé en lui, dès l'abord, la tête la plus saine que j'eusse rencontrée dans les académiciens et l'homme le plus sûr de lui dans la conduite de ses idées à travers les phases de la conversation rapide que nous avons eue. L'article du National intitulé les Parques le préoccupait, et il a commencé par s'excuser de connaître les vieilles femmes qui dirigent l'Académie par leurs intrigues. — Il m'a dit qu'il était loin de ces influences ridicules et m'a déclaré que, dans son opinion, fêtais le premier qui devait passer à l'Académie, qu'il était temps de sortir des nullités et des médiocrités ; que ce corps savant était devenu trop politique, il en convenait, mais qu'il ne fallait pas trop s'en alarmer, que cela ne continuerait pas et qu'il allait montrer à l'Académie même le bonheur qu'il aurait à y voir mon nom, si, comme il l'espérait, on se divisait sur Ballanche, lequel cependant l'intéressait par sa misère.

Sur l'histoire de Napoléon, — parle beaucoup des lettres à ses ministres par Napoléon, trésor inappréciable et sur lequel il basera ses travaux ; pense que l'empereur a mal calculé les forces de la nation, et que le manque d'équilibre entre les forces et les entreprises fut sa plus grande faute.

Il me promet sa voix pour la troisième élection et toutes les autres, jusqu'à ce que je sois nommé, s'il ne peut ici, à propos de ces deux fauteuils, faire surgir un incident heureux.

5 mars.

Il arriva, lorsque la bataille de trois jours fut

finie, que le colonel Fabvier fit inscrire les noms des héros de juillet 1830 et le nombre d'hommes qu'ils avaient tués.

L'un disait vingt, l'autre cent, plus ou moins. — Le relevé donna cinquante-cinq mille hommes de la garde royale. Or, il n'y en avait que six mille en garnison à Paris.

C'est ainsi qu'il m'arrive, dans le dénombrement des huit académiciens qui m'ont donné leurs voix, de ne plus pouvoir en trouver jamais moins de quatorze. Chacun me dit qu'il a voté pour moi. Lamartine me l'assure et ajoute que cela ne pouvait être autrement.

Aujourd'hui, le bon Ballanche me dit que sa voix est à moi lorsqu'il aura le droit de voter. — Il cause en paix et agréablement avec moi. Honnête et bon vieillard, il a l'air satisfait et heureux.

«Dans un salon, dit-il, sur quarante hommes, chacun prend le sien ; je ferai de même, et vous aussi, à l'Académie ; nous prendrons les nôtres. »

17 mars.

Condamné par la mort de Roger à recommencer mes visites, le mal de cœur me prend au moment d'écrire tout ce qui m'est dit de niais et de ridicule.

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