SCÈNE X
RODRIGO et YAGO restent seuls.
RODRIGO
Yago !
YAGO
Quoi?
RODRIGO
Savez- vous le coup que je médite ?
YAGO
D'aller au lit dormir ?
RODRIGO
Mon âme soit maudite, Si je ne vais demain me noyer !
YAGO
Croyez-moi, Vous serez moins aimable ensuite. — Mais pourquoi Vous noyer ?
RODRIGO
C'est que vivre est une maladie Dont le seul médecin est une main hardie.
O lâche ! sur ce monde et sous ces larges cieux, Depuis cinq fois sept ans je promène mes yeux, Et je n'ai pas encor résolu ce problème De trouver un mortel qui sût s'aimer soi-même. Si jamais une femme a causé mon trépas, J'approuve de grand cœur qu'on ne m'enterre pas.
RODRIGO
Que faire ? Je rougis d'être épris de la sorte ; Mais j'ai beau l'exciter, ma vertu n'est pas f<
forte.
YAGO
La vertu ! mot oiseux. C'est de soi qu'on dépend,
Comme un sillon du grain que la main y répand.
Nous récoltons ainsi l'orge pure ou l'ivraie.
Écoutez, Rodrigo, ma parole est la vraie.
Ce que vous appelez amour n'existe pas ;
C'est un bouillonnement du sang impur et bas
Qui nous emporterait jusques à la démence,
Sans la volonté. — Là, notre règne commence.
Soyons hommes. — Devant une femme ployer !
S'arracher les cheveux et pleurer ! se noyer !
Ce sont de jeunes chats aveugles que l'on noie.
Mais vous ! levez la tête ; allons, que je vous voie
Agir en gentilhomme. Emportez de l'argent,
Embarquez- vous ; un temps de guerre est exigeant.
Je le répète encor : de l'argent dans la bourse.
Avant peu vous verrez se tarir dans sa source
Leur grande passion. Un violent début
Se ralentit ; bientôt vous atteindrez le but.
Mais de l'argent ! — L'amour d'un More est très frivole,
Et sa flamme brûlante au bout d'un mois s'envole.
Pour sa femme, elle est jeune ; elle devra changer,
Elle le doit. Un fou peut donc seul s'affliger.
Vous voulez vous damner ? Du moins, allez au diable
Plus gaîment que par eau. L'enfer est supportable
Quand on a fait son coup. — Mais de l'argent ! — Allez.
Déshonorez, trompez, désolez, accablez
Le noir hideux. Je vois que tout dans cette proie
Sera bonheur pour vous, pour moi vengeance et joie ;