‹ [Théâtre]Chapitre 220 sur 262 · AUTRE FRAGMENT · texte numérisé non relu

AUTRE FRAGMENT

Je ne copie des légendes ni ne contrefais des chroniques, ceci est une histoire que je fais et que je veux écrire pour les hommes de mon temps avec le langage et l'esprit de mon temps, et s'il se peut au profit de mon temps. Me laissant aller souvent à des réflexions qui seront miennes et dont je puis porter tout le blâme, s'il y a lieu, car je ne les emprunterai à personne, préférant de beaucoup nies propres idées sur toute chose à celles des autres quelque bonnes que celles-là puissent être ; je dirais volontiers ce que je ne sais plus quel noble jeune homme dit à Henri IV : «J'aime mieux être le fils légitime d'un pauvre gentilhomme que le bâtard d'un roi. » Est-il rien de si bâtard que la pensée d'un illustre ancien ou d'un célèbre moderne, habillée à la façon du jour ? Cette façon dont je fais du reste peu de cas, n'aimant que le fond, cette façon, dis-je, change au moins tous les dix ans et n'empêche point que l'on ne devine sous elle le corps étranger. J'aime que l'on voie avec ses yeux, fût-on louche ou myope. Il y a des peintres qui disent là-dessus de bonnes choses, prétendant que le bleu que voit un homme n'est point le même bleu qui se reflète dans les prunelles d'un autre homme. Eh bien ! que chacun peigne à

sa manière, l'un sombre, l'autre clair, un troisième rude et âpre, un quatrième pâle et doux, celui-ci rubéfiant comme Rubens, celui-là pur et angélique comme Raphaël, hommes auxquels (soit dit en passant) la fortune semble avoir donné de propos délibéré les noms de leur génie ; que chacun donc peigne comme il voit, et aussi parle comme il pense, crée comme il sent ; c'est la permission que je prends, sans la demander, convaincu que l'humanité ne peut perdre à savoir ce qu'un homme a éprouvé et dit dans la sincérité de son cœur. J'aime tant cette familière causerie que dans cet instant même je ne puis me sevrer de poursuivre et d'ajouter que j'ai pris, dès l'âge où l'on commence à réfléchir, la coutume de m'examiner moimême et m'analyser avec autant de soin que je ferais un autre homme ; étant convaincu qu'une expérience morale faite sur un individu peut conduire à de justes inductions sur la masse. J'ai connu un habile médecin qui était tellement de mon avis sur ce point qu'il faillit s'étouffer en expérimentant sur lui-même combien de temps on pouvait rester dans un four, heureux qu'il fut d'être délivré par son domestique; c'est un des plus honnêtes nommes de France et des plus instruits. Je fais volontiers de même, avec moins de danger, sur mon âme, et cent fois par jour je dis le plus grand mal de moi-même à mes amis, non sans un grand triomphe de ma part quand ils me confessent qu'ils se sentent même faiblesse ou pareil défaut.

Je dois donc dire que j'ai cru démêler en moi deux êtres bien distincts l'un de l'autre, le moi dramatique y qui vit avec activité et violence,

éprouve avec douleur ou enivrement, agit avec énergie ou persévérance, et le moi philosophique, qui se sépare journellement de l'autre moi, le dédaigne, le juge, le critique, l'analyse, le regarde passer et rit ou pleure de ses faux pas comme ferait un ange gardien. Les deux personnes parleront tour à tour dans ce livre et je me persuade qu'on reconnaîtra facilement le son de leur voix ; l'histoire viendra toute du premier et les réflexions du second, digression quelquefois, mais on le pourra bien passer et j'aurai soin qu'on les reconnaisse de loin à quelque signe pareil à ces lampions qu'on pose la nuit sur le bord des fossés, pour empêcher les voyageurs d'y tomber.

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