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LETTRE PARISIENNE AU JOURNAL L'AVENIR

Le caractère du moment actuel est la stupeur... Je vis, un jour, un dogue furieux briser son collier et s'élancer sur deux enfants tout effrayés, je les crus perdus ; mais, une fois libre, il resta stupéfait, et, après avoir tourné sur lui-même, il se coucha. Il ne savait plus que faire, n'ayant plus rien à briser. Sa chaîne lui manquait. La nation est toute pareille à ce terrible dogue, je veux dire pour ce moment où nous sommes, et je laisse aux autres à parler de l'avenir, ne voulant que constater les dispositions publiques à l'heure présente.

Ne croyez pas que cette révolution ait produit, comme beaucoup s'y attendaient, des haines ouvertes, des querelles violentes, des duels acharnés, des attaques d'homme à homme. Rien de cela. Ce n'est plus le temps des Montluc, des des Adrets et des d'Aubigné. Les salons, comme les cafés, renferment les paisibles ennemis de chaque classe. On s'observe, on s'attend. Quelquefois, on se touche la main, comme ci-devant, sans beaucoup de rancune. Il y a eu quelques bals cet hiver (rares il est vrai), mais où régnait beaucoup d'indulgence, une sorte d'union apparente, même au faubourg Saint-Germain si décrié par les journalistes qui

ne le connaissent pas. Il n'est point du tout ce qu'un vain peuple pense. A lire presque toutes les feuilles publiques, à voir nos ignobles caricatures, à entendre les parodies grotesques de la scène, vous croiriez ce faubourg un repaire de douairières édentées, agenouillées devant de vieux portraits de famille, ou furetant des parchemins poudreux. Il serait bien temps d'en finir avec ces billevesées. J'aurais honte d'en parler et de vous en écrire, si tous les jours je ne voyais, dans presque tout Paris, une sorte de conviction naïve, une foi toute sincère dans l'existence de ce monde décrépit et fabuleux, qu'on a façonné à l'usage des petits enfants, des bonnes et des écoliers. Lorsque vous viendrez à Paris, vous verrez que ce faubourg a d'autres mœurs que celles auxquelles on s'efforce de faire croire la France et les étrangers. Union dans les familles nombreuses, charité et piété modestes, instruction rare, amour très éclairé des arts, politesse de manières égale pour tous et, en ce sens, très libérale, indépendance totale d'opinions et grande franchise, fierté et brusquerie même à les exprimer lorsqu'elles devaient déplaire au pouvoir actuellement déchu ; voilà ce que j'y ai toujours vu. Tout cela est si vrai, si réel, si incontestable, que les artistes, dont le besoin éternel est de trouver qui les sente et les comprenne, avaient fini par se réfugier dans les salons de ce faubourg que l'on croit si antique, parce qu'ils ne trouvaient que sécheresse d'accueil, que sécheresse d'âme et nullité de goût, que hauteur de parvenus dans quelques maisons de la banque et du haut commerce. Croyez-moi. Le faubourg Saint-Germain a ses jeunes gens, ses jeunes femmes,

ses jeunes personnes et ses enfants. Il a produit et produira des hommes très capables de rivaliser avec les avocats de la tribune ; ses hommes ont tous servi le pays, la plupart aux armées, beaucoup sans avancement et sans faveurs, quoi qu'on die, et presque à leurs frais, à l'ancienne manière. C'est, en vérité, je crois, la faute des architectes si Ton a fait de ce quartier une nation dans la nation, une cité dans la ville ; il ne mérite ni effroi, ni aversion, ni surtout exclusion. Ses richesses sont moins grandes qu'on ne veut avoir l'air de le croire ; ses préjugés sont depuis longtemps éteints. Chacun porte son nom sans y penser, sans en parler surtout, ce qui serait de bien mauvais goût, et ce qu'on ne manque jamais de mettre sur la scène, portraits d'imagination, il est vrai. Beaucoup d'hommes de ce faubourg sont d'anciens soldats d'Austerlitz et de la Moskowa, et passent les nuits au corps de garde national, avec de braves et de bons artisans, leurs voisins, qui souvent les commandent, en sont strictement obéis, et les trouvent dès longtemps façonnés à l'égalité par la discipline et, surtout, par l'éducation moderne. Je n'ai jamais pu trouver que dans quelques vieillards, il y a seize ans de cela, de rares modèles des marquis de l'Œil-de-bœuf, type entièrement éteint et ridicule parmi ses propres enfants. A ces hommes a succédé une race qui ne le cède à aucune en vigueur, et en laquelle je vois peu de dispositions à fuir, à s'isoler et à rien dédaigner, le fusil surtout. Ne croyez donc pas aux prétendues peintures de mœurs de nos vaudevilles et même de nos comédies ; elles sont faites par des hommes, en général, fort jeunes, et qui ont beaucoup de souplesse à

lier de petites actions par de petits nœuds et de petites cordes les plus fines possible, mais qui manquent d'observation des relations sociales, d'aptitude à les examiner, et aussi de goût à en chercher l'occasion. On sort de l'école, on sait son Molière et son Regnard ; on charpente sa comédie ; on a ses effets, ses entrées et ses sorties, son crescendo, son dénouement : c'est tout ce qu'il faut. A défaut de tuteurs et de Mondors, on prend courtisans et jésuites, chambellans séducteurs, solliciteurs à plat ventre. — Ce qu'ils disent? Eh! qui ne se le figure bien ? Est-il besoin de les connaître, de les voir ? Fi donc ! cela se devine. — Qu'est-ce qu'un duc, par exemple ? Voyons : cela ne peut être qu'un grand gaillard effronté, qui entre chez tout le monde, à toute heure et d'autorité, qu'on annonce : le Duc, qui boit du Champagne, qui se fait porter les armes partout et naquit général. Les femmes qu'il va voir ne peuvent guère parler que de leurs quatorze quartiers et de leur amour pour les antichambres où, sans doute, elles passent leur vie. Le maître de la maison doit haïr son épouse ; ses filles, ou plutôt ses demoiselles, pour être poli, doivent dédaigner de danser avec un vilain, puisque c'était ainsi au xme siècle. A l'œuvre ! peignons cela ; on rira bien. En effet, on rit.

Il y a dans ces fausses peintures moins de méchanceté que d'ignorance de la vie du monde. C'est un des dangers de notre époque que cet éloignement des salons, et même des réunions de famille, dans lequel vivent beaucoup de jeunes gens. Dix siècles de monarchie, à peine interrompue, nous avaient fait parvenir à ce degré de

politesse que l'Europe enviait et cherchait à imiter. Cette politesse gêne, elle est à charge aujourd'hui à beaucoup d'hommes ; s'astreindre à quelques formes de langage et de costumes, écouter quelquefois ; renoncer aux jurons, à la colère, à la pipe, c'est pesant. On s'éloigne, on ne voit plus que de bons compagnons et de joyeux convives ; on fait de la rudesse, de la franchise, de la bonhomie à grands coups de poing sur l'épaule, entre le punch et l'écarté. Tout paraît bien fade auprès de cela ; s'en tirer n'est pas facile ; il est plus court de faire de ses habitudes une vertu ; on se croit tout Romain ; on se dit rude et sauvage de caractère ; on prend la place publique pour un Forum ; peu à peu on se sent poindre au cœur une petite haine pour le monde qu'on regrette et dont on ne veut plus être. Alors, que fait-on ? On veut le peindre malicieusement, on le fait maladroitement : ce monde rit ; la seconde fois on calomnie : tout cela mène bien loin. — J'ai entendu quelques-uns de mes amis, fatigués autant que moi de voir croître ce défaut à Paris, en venir à regretter l'élégance des mœurs de la Régence ; car le monde d'alors portait en tous lieux les mêmes formes, le même ton, les mêmes égards qui conduisent à l'union et à la bienveillance plus qu'on ne| veut le croire, et il pourrait bien se faire que, dans1 leurs petites maisons et leurs petits soupers, nos! pères eussent, en ce temps, certains sentiments d'honneur un peu trop oubliés à présent.

L'espèce dominante dans le Paris d'aujourd'hui, c'est l'écolier. Nous en avons de toutes sortes. Écoliers-conspirateurs en plein vent ; écolierscritiques qui jamais d'eux-mêmes ne produisirent ;

écoliers-grands capitaines, historico-tacticiens, que prodigieusement embarrasserait un bataillon, voire même un peloton ; écoliers-orateurs à vieilles phrases et idées ; écoliers-dictateurs, élus au sortir du vaudeville après boire; enfin, écoliers-ministres, iconoclastes et visiteurs domiciliaires. C'est une grande calamité ; mais cela passera quand ils seront grands. Il est vrai qu'il y en a quelques-uns qui sont noués.

Tout cela fatigue infiniment la saine partie de la France, qui a coutume de se laisser gouverner et de regarder les troupes d'hommes politiques, qui viennent jouer au pouvoir, comme des troupes d'acteurs ambulants. Or, il y a pouvoir et pouvoir. On a pouvoir de la rue, et pouvoir du cabinet. Tout le monde en veut un peu, et tout le monde en peut prendre, à son tour ou tout à la fois ; c'est une fureur. O toute divine liqueur du pouvoir, qu'il faut que tu sois enivrante, à en juger par les lèvres que tu altères ! Il n'y en a pas de si grossières qu'elles ne se pressent à ta coupe et, toute souillée qu'elle est, des lèvres délicates y viennent.

Je prends en grand 'pitié ces hommes politiques !

a dit un poète. — Un poète, grand Dieu ! en ce temps-ci ! Ah ! parlons des poètes, cela nous reposera. En voici deux sous ma main.

Oui. Il a surgi deux poètes nouveaux, de la révolution de Juillet, et, chose curieuse, tous deux satiriques. M. Barbier est venu le premier. Le poème de la Curée est son coup d'essai. Il a réussi ; la justesse de la comparaison des intrigants actuels aux chiens de chasse, l'âpreté sauvage et jusqu'à l'impureté rabelaisienne de ses expressions popu-

laires, la forme rude de Y ïambe d'André Chénier, qu'il semble affectionner ; tout cela vient de saisir le public d'une sorte d'effroi et de plaisir, qui va bien à notre temps. Il a, depuis, publié une seconde satire, la Popularité, qui a moins séduit la foule, mais a satisfait les âmes poétiques et les esprits généreux qui craignaient de voir un beau talent esclave de cette sainte canaille (selon son mot), qu'il avait louée, en empruntant à la langue qu'elle parle quelques expressions plus que hardies.

L'autre est M. Antoni Deschamps. Le caractère de ses satires est tout différent. Ce ne sont plus des comparaisons largement développées comme celles de la Meute, du Lion et de la Mer, de M. Barbier ; ce sont des vers laconiques, sévères, nerveux ; des mots d'un esprit infini, des images vivement jetées, mais dans lesquelles il ne se complaît pas et passe outre sur-le-champ ; des traits mélancoliques tombés comme un soupir et qui s'impriment dans la mémoire, tels que celui-ci :

l'ambition,

Cette épouse qu'on prend quand on n'a plus d'amante;

des maximes graves, bien placées, bien encadrées, naturellement amenées et qui ont leur prix sans le cadre, sans la chaîne, sans la place réservée ; des mouvements de bile et de fiel, à la manière de Dante ; car Dante est le premier fleuve où ce nouveau poète se soit trempé comme dans le Styx, en traduisant la Divina Commedia.

Grâces soient rendues mille fois aux hommes généreux qui nous parlent des arts, et qui les cultivent et les adorent ! Grâces à ces bienheureux sceptiques qui, dédaignant d'avoir foi aux nouvelles

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croyances politiques, n'appliquent leur intelligence et ne dépensent leur temps qu'à alimenter le feu sacré des Muses, le foyer des Dieux lares ! Ennemis du Forum, comme Test M. Antoni Deschamps, ils voient d'un coup d'œil à quel but vise cet orateur verbeux et quel emploi politique est la péroraison de son discours ; quelle égalité rêve ce joueur désespéré qui donne à tous la main, parce qu'il était prêt à la tendre ; quelle liberté invente cet admirateur imberbe de Saint- Just et de Robespierre, qui laisse couler des paroles de sang d'une lèvre toute fraîche encore du lait maternel, et qui ferait, en riant, le sacrifice de quelques millions de modérés, comme hier il faisait celui des mouches de son papier d'école.

Les artistes véritables voient au delà et audessus, et travaillent encore en silence. Attendons leurs œuvres. Puisse le ciel veiller sur leur retraite et leur conserver le courage et la paix !

Une des meilleures preuves que l'on puisse donner du goût qui se conserve encore à Paris pour les beaux-arts, est l'accueil fait à Paganini.

Il était précédé d'une telle réputation, que tout autre en eût été écrasé. Il a été plus grand par sa présence que par son absence, chose qui n'arriva peut-être jamais à aucune célébrité du monde. Paganini, avec son violon, a fait plus de bruit que l'empereur Nicolas avec ses deux cents pièces de canon de gros calibre. Du reste, il faut l'avouer, il n'y avait que la musique qui pût ainsi lutter de face avec l'action palpitante, l'action terrible, l'action générale et gigantesque de nos événements. Et puis on avait préparé la venue de Paganini d'une façon toute parisienne ; on lui avait fait ses

petites terreurs, ses mystères, ses cachots, son inceste, son assassinat ; car il nous faut toujours ici certain petit parfum de crime et de désespoir, pour être bien reçu dans le monde. Il est pâle, il est dévasté, décharné, il ne lui manque rien. Mais, mettez à part certaine dose de charlatanisme, qui tient du bouffe et de l'escamoteur, il reste le plus prodigieux talent qui ait jamais été entendu. C'est le maître et le roi de l'instrument. Il est sans rivaux au dire de ceux qui auraient pu se croire tels une heure avant de l'avoir entendu. Tout s'incline, et les maîtres de violon plus bas que tout le monde.

L'agitation est grande dans les théâtres. Quelques-uns tombent en ruines, d'autres s'élèvent, d'autres attendent la chute des plus grands pour se former sur leurs débris.

Je ne vous dirai qu'une chose du premier Théâtre-Français, c'est qu'il est le dernier. Il doit cela à ses dissensions intestines, il porte la peine de ses haines d'acteur à acteur, de sociétaire à sociétaire, des intrigues inouïes des comédiens contre les pièces même qu'ils jouaient et qui les alimentaient ; ils mordaient le sein de leur nourrice, à présent ce sein n'a plus de lait. Depuis neuf mois, des hommes de beaucoup de talent (car ce théâtre en compte encore un grand nombre, qui possèdent un ensemble introuvable ailleurs) sont réduits à vivre de ressources étrangères à leur bel art, qu'ils ont trop oublié pour le métier, et qu'il était de leur devoir d'ennoblir. Mademoiselle Mars est malade ou veut l'être, et semble avoir désespéré du salut de cette république aristocratique ; elle se retire sous sa tente, et l'armée se meurt.

Un théâtre ambitieux mérite que j'en parle longtemps, par son activité et sa double action. C'est la Porte-Saint-Martin. — Là, point de médium, haut ou bas, high or low. En deux heures vous passez de la haute tragédie, du premier drame, à la plus ignoble pantalonnade de cabaret ; aussi, le public suit-il. Tel jour, le boulevard est encombré d'équipages ; les heiduques et les laquais ouvrent à grand bruit les portières et les portes ; les loges se parfument et se parent d'une foule élégante, étincelante, qui passe du thé au théâtre et ira du théâtre au bal. La conversation est douce, à demi-voix ; les saluts silencieux, l'attente patiente et intelligente ; on se connaît, on se devine, on se montre ou l'on se cache à propos ; on se parle à l'oreille, on médit en souriant, avec indulgence : c'est un salon. Le lendemain, la garde lutte à coup de crosse contre une armée de faubouriens, sans habits et sans chapeaux, qui inonde les escaliers, renverse les portes et s'y entasse en jurant ; les hurlements et les sifflets anticipés jettent l'effroi au delà de la toile ; les quolibets s'échangent du haut en bas, du paradis au parterre, enfer véritable ; quelque casquette ignoble est jetée sur une jeune femme tout épouvantée ; on la redemande aux quatrièmes, dixièmes galeries, je crois ; on se querelle, on se bat ; des bouchons de bière, des pommes, des oranges sont échangés : c'est une taverne, une caverne parfois.

La raison de cette disparate, la voici dans le nom des pièces. Beaumarchais à Madrid. — Quelle personne bien élevée et lettrée n'aimerait à voir souffrir, dépérir et mourir la douce Marie Beaumarchais, venue à Paris du théâtre allemand de

Gœthe, cette charmante figure toute pâle, toute faible, toute tendre, toute amour et bonté ; mourante, frappée au cœur et ne se plaignant pas, appelant son frère à tout propos, parce qu'il est son seul appui ; cueillant des fleurs au jardin comme un enfant, lorsqu'elle se croit heureuse ; déchirant ses habits, comme Magdeleine, lorsqu'elle est abandonnée ? C'est Madame Dorval, c'est la tragédie. — Trestaillons ! Ah ! quel forçat libéré n'ira vendre, à moitié prix, un couvert d'argent volé, pour voir comment je ne sais quel duc (car le duc est important) apporte du pavillon Marsan l'ordre à Trestaillons d'assassiner le maréchal Brune qu'il ne vit jamais? ou comment (en dernier lieu), comment une incendiaire est formée, façonnée au crime par un archevêque, chose toute simple et fréquente comme chacun sait ; comment il lui fait jurer ce crime, dans la sacristie, sur le Christ ! jetant, lui, archevêque tout musqué, de grands cris mélodramatiques et menaçants, le tout pour la mieux persuader ; comment son amant, philosophe, se soucie peu de l'absolution qu'elle désire ; comment un curé, philosophe, abonné au Constitutionnel, forme une agréable opposition à ce scélérat d'archevêque, qui a une nièce en robe de velours, et qui prend du café après dîner : le monstre ! comment un petit scélérat de séminariste est nommé curé, il est tout maigre et porte une robe toute noire, incontestables signes de jésuitisme ; comment le bon curé confesse l'incendiaire, et veut absolument confesser l'archevêque qui se débat comme un diable en un bénitier ; comment l'incendiaire est prise d'une sorte de vertigo qui la fait courir à la rivière où elle se jette la tête la

première, et comme quoi l'archevêque en rit d'un rire méphistophélique au grand ravissement des ex-compagnons d'armes de Vidocq ? L'impiété est telle que j'en ai vu des protestants et des juifs scandalisés.

Pourquoi faut-il qu'une grande actrice et qu'un habile comédien soient condamnés à rendre digne d'admiration, dans le détail, ce qui, dans l'ensemble, est si digne de mépris, et vous condamnent à voir la pièce ? — Bocage est d'une simplicité, d'une bonhomie, d'un bon ton extrêmement rares dans le rôle du curé ; il a une amitié caressante et toute patriarcale pour ses paroissiens ; il leur tape sur la joue, les mène éteindre le feu, bavarde avec eux, leur tire l'oreille, sait le nom de leur chat et de leurs chevaux de ferme ; c'est un bon ministre d'Auguste Lafontaine. Madame Dorval fait une sorte de miracle, car elle met des paroles plates et totalement insignifiantes, sur un ton si pathétique, si passionné, si chaleureux, que l'on se figure avoir compris et l'on pleure sur sa parole ; on gémit à cause de sa pantomime, la scène de la confession en est un merveilleux exemple ; l'auteur aurait écrit, au lieu du récit, l'histoire de Childebert ou la complainte de Fualdès ou des 0 et des a seulement, que c'eût été même chose ; on eût pleuré tout autant' avec une telle actrice.

Faisons deux pas de plus sur le boulevard, et nous verrons l' Ambigu-Comique jouer le Collier de la Reine ; de la reine Marie-Antoinette, la plus gracieuse et la plus parfaite des femmes ; le collier de Boëhmer et du cardinal de Rohan, le scandaleux collier qui n'orna jamais le col de la victime. Ici du moins les bienséances ont été gardées. Si la

reine est grande et gauche, du moins est-elle vertueuse ; si le roi est empesé et parle comme un perruquier endimanché, du moins est-il honnête homme ; si la pièce est médiocre, du moins il est certain que nul n'en sortira qu'avec un sentiment de vénération pour les personnages qu'elle ose singer. Cependant, c'est une malheureuse spéculation que celle qui se fonde sur de pareils ouvrages. On les appelle ouvrages de circonstances, ce n'est pas flatter le temps présent. Dî meliora fiiis ! Lorsqu'on contemple ces costumes bleus et roses, de velours, de soie et de dentelles ; quand l'on entend des acteurs se donner gaiement, toute la soirée, des noms de martyrs ; quand on cherche des ressemblances et qu'on se demande où sont tombées ces têtes parfumées, ce n'est pas une ritournelle qu'on attend, mais le roulement d'un tombereau.

Il était une fois un vaudeville tout petit, tout gentil, tout frétillant et tout pimpant, brodé, galonné, poudré, guirlande, la bourse sur l'épaule, Tépée au côté et le chapeau sous le bras.

Quelque ignorant sorcier lui fit honte de sa gentillesse, et lui dit qu'à présent il ne convenait pas d'avoir une allure légère et sans façon, qu'il fallait faire la grosse voix, froncer le sourcil, porter grand manteau, grand chapeau, bonnet rouge et triple cocarde ; parler de hache, de sang et de bourreau : aussi fit-il. Il se laissa métamorphoser en drame lugubre, monta sur une guillotine pour se grandir, s'appuya d'un côté sur l'exécuteur des hautes œuvres, de l'autre sur les Polonais, et fit le gros mélodrame de toute sa force et de tous ses poumons ; mais il arriva qu'un sifflet magique, ah ! quel sifflet ! le frappa d'un souffle si prolongé, si obstiné, mais en même temps si flûte, si harmonieux, si rempli d'égards pour ce qu'il y avait en lui de gracieux, que le joli petit vaudeville reprit sa forme gentille, retomba sur ses pieds au bruit de tous ses grelots, et demeura pour toujours ce qu'il était sous le nom de Jeanne Vaubemier. Oui, ce n'était autre chose, on le voit à présent, et on ne peut toujours le voir ; mais si le drame eût duré un jour de plus, on n'eût jamais revu le vau-

1 Revue des Deux Mondes , 1832.

deville selon toute apparence, et en vérité c'eût été dommage.

Je crois que cette petite pièce, en passant de Tétat forcé d'histoire à l'état d'anecdote qui lui était naturel, a gagné en durée de représentations et de réputation, autant à proportion qu'il perd en durée d'actions. Grâces soient rendues aux hommes vraiment courageux, qui ont ainsi coupé à leur jolie grisette l'extrémité traînante de sa queue par trop longue.

La grisette marchera maintenant plus légèrement et ne laissera d'autres impressions au public que celles qui sont vraies, justes, simples et bien saisies, et non les craintes communes et usées que l'on avait tentées dans les deux derniers actes supprimés, et qui auraient infailliblement tué la pièce, si une pièce quelconque pouvait tomber quand son premier rôle est joué avec autant de perfection que l'a été celui de la Dubarry.

Dans la quantité d'auteurs qu'a le bonheur de posséder cette pièce naguère biographique, il est impossible de démêler à qui appartient le mérite du sacrifice ; mais le public, qui l'a obtenu par le moyen magique dont j'ai parlé, jouit à présent, chaque soir, paisiblement d'une anecdote en trois actes, dont nous allons dire un mot.

Au premier acte, Jeanne est assise au milieu de ses compagnes, joue au gage touché, perd, et raconte son histoire, celle de son couvent, de ses amitiés, d'un petit amour aussi pour un petit niais nommé Mathon, qui l'invite à un bal bourgeois au quatrième étage, tandis que le comte Jean Dubarry médite de la faire inviter au bal de la cour. Jeanne est déjà fille autant qu'on peut

l'être dans son ton, ses allures, son impertinence, son mépris pour le sentimental jouvenceau et son amour du plaisir. Elle persifle une ancienne compagne devenue marquise de Saint-Sorlin ; puis prend le bras de l'intrigant Toulousain, ce comte Jean qui l'enlève au comptoir pour la jeter dans un carrosse, et de là à la cour. — Voilà ce qu'on appelle un acte. — Madame Dorval y est de l'originalité la plus imprévue ; sa gaîté sérieuse fait rire sans qu'elle sourcille, par la brusquerie des reparties, le ton, le geste hardi, la franche bonhomie, le laisser-aller de la démarche et toute l'insouciance d'une joyeuse grisette prête à tout ce qu'on veut, pourvu qu'on l'amuse.

Or, pendant la métamorphose du vaudeville en drame, disons tout bas qu'on avait fait paraître dans cet acte, à travers les vitres, la figure d'un jeune et joli bourreau, mais n'en parlons plus, il n'en est plus question, c'est fini, tout est oublié.

Le second acte est la première entrevue de Jeanne et du roi.

Sous le masque, la nuit et les charmilles, elle continue la conversation commencée par madame de Saint-Sorlin, et lui souffle le cœur royal. La petite bourgeoise paraît encore sous ses beaux habits et son panier de grande dame, et tout effrontée qu'elle est, elle est tentée de s'enfuir lorsqu'il s'agit de parler à Louis XV ; elle se hasarde enfin, et alors elle parle son petit langage piquant et hardi. Il n'y a rien de bien remarquable dans ce que la pièce lui fait dire, mais le ton qu'elle y met est d'une nouveauté et d'un esprit qu'on ne saurait trop louer. Certes, si le roi m aimait, je serais ravie, enchantée ; mais je voudrais que de

son côté, le roi fût aussi ravi, en~ hanté. Ceci est une citation. Cela n'est pas fort à la lecture, il le faut confesser, mais allez l'entendre, et vous verrez comme l'habileté consommée d'une actrice fait quelque chose de rien.

Au troisième acte, arrive enfin une scène dramatique. — Il était temps.

La Dubarry est en pied ; et, avec un admirable sang-froid, mène de front l'amour généreux du roi et l'amour intéressé du duc d'Aiguillon. Un billet qu'elle écrit à celui-ci tombe en mains ennemies, comme mille billets de comédie, et entre les mille celui des fausses confidences ; d'Aiguillon, venu mal à propos, est caché comme dans Tartufe sous cette éternelle table que vous savez, placée à droite, près du fauteuil de velours. La Dubarry lui passe plume et encre, et il écrit, là-dessous, la lettre dont le billet est censé la réponse. — Le roi est convaincu, trompé et content.

Le faible Louis XV qui l'avait élevée à lui, comblée de faveurs, entourée d'adorations, est trahi par elle, et livre le portefeuille et les destinées qu'il contient à celui qui partage avec lui sa populaire maîtresse. — Voilà la morale ; en faûait-il une autre ?

Et pourtant, faut -il l'avouer? avant le coup magique auquel nous devons tant, on voyait encore la présentation de la Dubarry, la mort de Louis XV, annoncée par une petite bougie éteinte ; puis on sautait à la vieillesse de la favorite ; Zamore était devenu une sorte de Marat (le pauvre garçon, je l'aime bien mieux à présent !) ; il faisait périr sa maîtresse pour se venger de ce qu'on l'avait appelé nègre, parce qu'il avait la peau

noire. Il est vrai que sa maîtresse avait des angoisses de terreur telles qu'on n'en a peut-être jamais vu de plus naturelles sur la scène ; elle courait d'un sans-culotte à l'autre, criant, plaidant, pleurant ou riant avec un ton de bon compagnon pour les familiariser à elle ; elle leur disait la cachette de ses bijoux ; leur prenait les mains, elle aurait bu de l'eau-de-vie et trinqué avec eux pour se sauver. C'était beau ! c'était très beau de la part de l'actrice, mais courtisans, nègre, marquise, bourreau, juges, tout était trop mauvais pour ne pas être emporté par le souffle violent et salutaire qui a laissé le gracieux vaudeville tel qu'il est aujourd'hui, riant, jouant et parfumant de la bonne odeur de sa poudre les planches étonnées de l'Odéon, qui n'est plus désert.

Après tout, ce qui restera de cette pièce, soit biographique, soit anecdotique (l'un vaut l'autre à peu près), c'est la création originale du rôle de la Dubarry, comme l'a conçu et exécuté Madame Dorval. La meilleure actrice dans la meilleure comédie n'a jamais fait mieux. Il n'y a qu'un esprit observateur et juste qui puisse sortir aussi complètement de la routine théâtrale et entrer aussi hardiment dans la vraie, franche et bonne nature. On n'avait fait que la soupçonner comédienne, on l'a vue cette fois et elle a été redemandée, applaudie avec transport par ce jeune public du vieux faubourg Saint-Germain qui, au sortir de ses études sérieuses, vient les continuer dans ses plaisirs même, en examinant de près ces acteurs du boulevard, dont les travaux ont été très grands et sont enfin appréciés. Formés dans un genre dédaigné, ils ont su être vrais, naturels et touchants

dans des ouvrages faux de style, exagérés de situation, et où il n'y avait de bien qu'une sorte de libretto banal et flottant, que Ton aurait presque toujours pu faire tourner du sérieux au plaisant, sans changer une syllabe, comme Y Auberge des Adrets. Ce qu'il a fallu de sentiment profond du vrai et du pathétique, pour sortir de là par des créations sans nombre, est très rare et très digne d'éloges et d'estime, dans l'examen sérieux de l'art dramatique. D'un autre côté, il est heureux pour ces mêmes acteurs d'être vus de près et, pour ainsi dire, pesés de sang-froid, par un public très sévère sur les détails, qui ne se laisse pas facilement éblouir par des coups violents, de grands bras et de gros cris ; mais écoute la prononciation de chaque syllabe et lorgne à la loupe l'expression des plus délicates sensations, retracées par les plus fins mouvements du visage.

Ceux des acteurs émigrants qui travaillent sérieusement auront beaucoup à gagner sur cette scène, où d'ailleurs ils sont, matériellement parlant, plus exposés aux regards et plus détachés sur l'avantscène comme sur un piédestal. Ce que la négligence du public de la Porte-Saint-Martin, qui est beaucoup moins artiste, leur aurait pu faire négliger aussi, dans les détails, leur sera imposé par cette nouvelle assemblée. Pour les premiers acteurs, il peut résulter de là une grande perfection, pour tous un heureux progrès. Ils peuvent voir avec quel enthousiasme est reçu tout ce qui est vrai et naturel, quel triomphe de tous les soirs Madame Dorval remporte dans les rôles de Madame d'Hervey et Marion Delorme, où elle est toujours également belle ; car il faut aussi remarquer en

elle le don si précieux à la scène de conserver une inspiration, et une façon de dire un mot de manière à la reproduire toujours invariablement notée.

Le mélange des deux troupes a été d'autant plus heureux cette fois, dans Jeanne Vaubernier, qu'il a donné l'occasion au public de revoir dans Fer ville tout le bon ton d'autrefois, les manières nobles, lentes et pourtant naturelles, l'expression de protection affable et tendre dont Fleury a été le dernier modèle sur la scène.

Au résumé, cette pièce mutilée, qui ne fut et ne sera jamais rien par elle-même, toute pleine qu'elle est de gros lieux communs et de petites sottises, comme la scène que vient faire un mari à Louis XV, ou comme les fanfaronnades éternelles sur la Pologne, quand le silence serait à présent plus décent ; telle qu'elle est, cette bagatelle ne vaut pas qu'on en parle plus sérieusement. C'est un de ces ouvrages qu'on pourrait nommer pièces d'acteurs, qui ne sont guère que des canevas propres à faire ressortir les talents du théâtre.

Ce serait, si nous voulions être sévères, une occasion de faire des reproches aux comédiens et aux plus illustres qui de tout temps ont préféré, par amour-propre, les pièces médiocres qui les font valoir aux dépens de l'auteur, aux bonnes où le contraire arrive. Souvent l'acteur est puni de ce mauvais calcul ; mais cette fois, Jeanne Vaubernier a été trop originale, trop amusante, trop piquante, au milieu de tous ses pompons, de ses guirlandes, de ses nœuds, de ses éventails et de ses paniers à ramage, pour ne pas valoir indulgence plénière à tout ce qui l'entoure et à la troupe des auteurs par-dessus le marché.

Paris, 27 mars 1848.

C'est pour moi un devoir de répondre à ceux de mes compatriotes de la Charente qui ont bien voulu m' appeler à la candidature par leurs lettres et m'exprimer des sentiments de sympathie dont je suis profondément touché.

La France aussi appelle à l'Assemblée constituante des hommes nouveaux. Ce sentiment est juste après une révolution plus sociale que politique et qui a enseveli dans ses débris les catégories haineuses des anciens partis.

Mais les hommes nouveaux qu'il lui faut ne sontils pas ceux que des travaux constants et difficiles ont préparés à la discussion des affaires publiques et à la vie politique ?

Ceux qui se sont tenus en réserve dans leur retraite sont pareils à des combattants dont le corps d'armée n'a pas encore donné.

Ce sont là aussi des hommes nouveaux et je suis de ceux-là.

Chaque révolution après sa tempête laisse des germes de progrès dans la terre qu'elle a remuée et, après chaque épreuve, l'Humanité s'écrie :

« Aujourd'hui vaut mieux qu'hier; demain vaudra mieux qu'aujourd'hui. »

Je me présente à l'élection sans détourner la tête pour regarder vers le Passé, occupé seulement de l'Avenir de la France. Mais, si mes concitoyens veulent chercher dans les années écoulées pour y voir ma vie, ils y trouveront une indépendance entière, calme, persévérante, inflexible ; seize ans de cette vie consacrés au plus rude des services de l'armée, tout le reste donné aux travaux des lettres, chaque nuit vouée aux grandes études. Existence sévère, dégagée des entraves et des intrigues des partis.

J'ai ce bonheur, acquis avec effort, conservé avec courage, de ne rien devoir à aucun gouvernement, n'en ayant ni recherché, ni accepté aucune faveur.

Aussi ai-je souvent éprouvé combien cette indépendance de caractère et d'esprit est plus en ombrage au pouvoir que l'opposition même. La raison en est celle-ci : Les pouvoirs absolus ou qui prétendent à le devenir peuvent espérer corrompre ou renverser un adversaire, mais ils n'ont aucun espoir de fléchir un juge libre qui n'a pour eux ni amour ni haine.

Si la République sait se comprendre elle-même, elle saura le prix des hommes qui pensent et agissent selon ce que je viens de dire. Elle n'aura jamais rien à craindre d'eux, puisqu'elle doit être le gouvernement de tous par chacun et de cl xuii par tous.

Ainsi conçu, ce mâle gouvernement est le plus beau.

J'apporte à sa fondation ma part de travaux

dans la mesure de mes forces. Quand la France est debout, qui pourrait s'asseoir pour méditer ?

Lorsque l'Assemblée nationale, dans de libres délibérations, aura confirmé, au nom de la France, la république déclarée, efforçons-nous de la former à l'image des Républiques sages, pacifiques et heureuses, qui ont su respecter la Propriété, la Famille, l'Intelligence, le Travail et le Malheur ; où le gouvernement est modeste, probe, laborieux et économe ; ne pèse pas sur la nation ; pressent, devine ses vœux et ses besoins ; seconde ses larges développements et la laisse librement vivre et s'épanouir dans toute sa puissance.

Je n'irai point, chers concitoyens, vous demander vos voix. Je ne reviendrai visiter, au milieu de vous, notre belle Charente, qu'après que votre arrêt aura été rendu.

Dans ma pensée, le peuple est un souverain juge qui ne doit pas se laisser approcher par les solliciteurs et qu'il faut assez respecter pour ne point tenter de l'entraîner ou de le séduire.

Il doit donner à chacun selon ses œuvres.

Ma vie et mes œuvres sont devant vous.

Alfred de Vigny (de la Charente),

Membre de l'Institut (Académie Française).

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