ACTE II — SCÈNE X
YAGO
Vous aimeriez une Desdemona, N'est-ce pas ? Quel air tendre, -ardent ! quel œil elle a !
CAS SI O, avec réserve.
Un œil tendre, et pourtant un regard très modeste.
YAGO
Allons, c'est bien ! qu'ils soientheureux là-haut ! Dureste, J'ai deux flacons de vin, avec deux bons amis, Qui nous empêcheront de rester endormis. Si vous voulez...
Non, pas ce soir. Je le confesse, Ma tête à ce jeu-là n'apporte que faiblesse, Et, depuis que je sers, j'ai toujours regretté Qu'un plaisir moins bruyant ne pût être inventé.
YAGO
Un verre seulement pour leur être agréable, Et puis, si vous voulez, vous quitterez la table.
CASSIO
Non ; pour un verre seul d'un vin très affaibli,
Je suis déjà troublé. Je mettrais en oubli
Mes devoirs. J'en craindrais quelque funeste suite.
YAGO
Vous, soldat ! d'un enfant aurez-vous la conduite ? Dans un soir de plaisir ?...
CASSIO
Eh bien ! où sont-ils ?
YAGO
Là.
CASSIO
Allons-y donc ! Pourtant je n'aime pas cela.
Il entre au corps de garde.
YAGO, seul.
Si je puis l'amener à se verser rasade, Il ne tardera pas à faire une algarade. Rodrigo d'autre part, que l'amour rend plus sot Qu'il ne fut en naissant, va s'enivrer bientôt, Car je l'ai laissé là buvant à sa maîtresse. J'ai tant fait circuler la bouteille traîtresse, Que trois braves de Chypre au cœur fier et hautain Sont de garde et vont se battre jusqu'au matin. Maintenant, au milieu du troupeau sans vergogne, Je vais lancer Cassio comme un cinquième ivrogne. Ils reviennent ; s'ils font tout ce que j'ai rêvé, Ma barque voguera seule, et je suis sauvé.