‹ ThéâtreChapitre 15 sur 235 · COMEDIE EN UN ACTE · texte numérisé non relu

COMEDIE EN UN ACTE

Représentée à Paris sur le théâtre de l'Opéra-Comique le 26 octobre 1S64.

' Nous ne donnons pas ici les couplets, faits après coup, sur la jolie musique de Ferdinand Poise.

'PE'KSO'N.'Kj^GES

EUSTACHE MM. Capoul

BRÈCHEMAIN Nathan

LÉONARD S"-FoY

Dame BRIGITTl: M'"" Révilly

SUZETTE Girard

Un intérieur moitié bourgeois, moitié paysan, anciens meubles, créJences, bahuts, un vieux clavecin tout ouvert; au fond, porte vitrée sur les jardins; à droite, fenêtres sur la rue, ainsi qu'une porte ; à gauche, porte de dégagement. Sur les bahuts et les dressoirs, grand étalage de faïences, passion de dame Brigitte ; des fleurs sur la croisée ; glace rococo au-dessus du clavecin.

SCE'H.E T%EDiCIÈ1tE

DAME BRIGITTE, puis SUZETTE et BRECHEMAIN.

BRIGITTE, entrant par la droite, laisse tomber une lettre qu'elle vient de lire et se laisse choir dans son fauteuil.

Ohl oh! ô mon Dieu... (Appelant.) Suzette! Brèchemain ! Suzette, Suzette !

SUZETTE, venant par la gauche.

Qu'as-tu, maman?

BRIGITTE, suffoqiianl.

Eustache...

SUZETTE

Eh bien I Eustache?

BRIGITTE

Il arrive !

SUZETTE

Il arrive! est-ce possible ! en es-tu sûre? comment le sais-tu ? (Appelant.) Brèchemain ! Brèchemain 1

B R È C H E M A I N , en dehors.

J'y vas.

BRIGITTE

Brèchemain! Brèchemain!

BRÈCHEMAIN, accourant.

J'y vas, que diantre !

SUZETTE et BRIGITTE.

Brèchemain ! Brèchemain !

BR|';CHJ- MAIN.

Puisque je vous dis que j'y vas. (Il entre.)

SUZETTE, lui sautant au cou.

O mon vieux Brèchemain, si tu savais : il arrive ! il arrive !

BRÈCHEMAIN, ahuri.

Qui? duoi? qu'est-ce qui arrive? Ce n'est pas M. Eustache, j'imagine?

BRIGITTE, riant et fleurant.

Si, si, Eustache ! il arrive! il est làl

BRÈCHEMAIX.

Où ça donc?

BRIGITTE, cherchant sa lettre.

Allons, bon! je ne sais plus ce que j'en ai fait.

SUZETTE, éplorée.

Oh, maman, qu'est-ce que tu en as fait?

BRÈCHE M AIN'

Comment ! comment ! Eustache arrive, votre neveu arrive, et vous ne savez plus ce que vous en avez

fait?

BRIGITTE, cherchant toujours.

Mais non, pas Eustache... sa lettre... Ah ! la voilà !

SUZETTE, la prenant.

Une lettre? voyons.

* BRÈCHEMAIX, la prenant à Sujette.

Ça vient de lui, ce chiffon de papier? Pour voir...

BRIGITTE, la lui arrachant.

Malhonnête !

su ZETTE.

Bah! quand on est pressé.

BRIGITTE

Si vous êtes pressés, venez tous les deux derrière mon grand fauteuil ; c'est moi qui veux vous lire la

lettre de notre ami. (Elle s'assied.) Où sont mes lunettes à présent !

SUZETTE, lisant far-dessus son épaule. « De la ville d'Aix, ce trois du mois de juin, mes i( cliers... ')

li Kl G rr T E , Je les tenais, il n'y a qu'un instant.

SUZETTE, cherchanl à lire.

« Mes chers amis... »

BRIGITTE, fermant la lettre.

D'abord mes lunettes, ou pas d'Eustaclie.

Mais, dame Brigitte, vous les avez sur les yeux.

SUZETTE

Oui, maman, sur les yeux.

BRIGITTE

C'est vrai... Qiie voulez-vous, mes enfants! il y a l.i, depuis cinq minutes, de grosses larmes qui m'aveuglent; de bien bonnes larmes, par exemple. (Elle

essuie ses yeux et ses lunettes.)

Oli ! petite mère, que c'est long 1

1! K È c II E M A I N .

Le fait est, dame Brigitte, qu'en allant de ce trainlà nous en avons jusqu'aux petits pois de l'an qui vient.

BRIGITTE

J'y suis, j'y suis; hum! hum! hum! (Lisant.) « Mes chers amis, hier dimanche à trois heures de « relevée, votre Eustache, coiffé d'une barrette et vêtu « d'une longue robe, a passé ses derniers examens « sous une grêle de boules blanches : c'est vous dire « si ces messieurs ont été contents. Saluez-moi, je « suis docteur... »

s UZETTE .

Bravo !

Docteur! ce gamin-là est reçu docteur! Voyez-vous ça. Je vas lui demander quelque chose pour mes engelures.

Mais non, mais non; docteur! cela ne veut pas toujours dire médecin; cela signifie aussi un savant, un érudit... Mais continue, maman.

BRIGITTE, lisant.

« Pensez qu'après un tel triomphe on éprouve le « besoin d'envoyer plume et barrette aux cinq cents « diables et de s'en aller fainéantiser quelque part, « à la campagne, chez des amis excellents, dans une « bonne vieille maison qu'on n'a pas revue depuis « tantôt dix ans... »

BRÈCHE M AIN

Dix ans! il y a déjà dix ans qu'Eustache a quitté la ferme !

li R I G I T Ti; .

Mais oui, mon pauvre vieux ; en ces dix ans nous avons fait trois fois le voyage d'Aix pour aller l'embrasser; mais lui, l'ingrat! il n'est jamais revenu par ici.

SUZETTH .

Dam! il fallait travailler... Continue, maman.

BRIGITTE

« Donc, j'arriverai mercredi soir à la ferme... «

Aujourd'hui !

« Par la voiture du père Trinquier... »

liRÉCHEMAIN.

C'est ma foi vrai que c'est pour aujourd'hui.

Oui... Continue, maman.

liRIGITTE, lisant.

« Ah ! mes chers bien-aimés, si vous saviez quelle joie je me fais de me retrouver au milieu de vous; je vais donc revoir encore tante Brigitte en contemplation devant ces belles faïences qui faisaient autrefois la passion de mon pauvre oncle, et que depuis elle entoure de tous ses soins et de toute sa vénération. « (Essuyant une larme.) Mon Eustache, va !

SUZETTE

Continue, maman.

BRIGITTE, lisant.

« Je le reverrai aussi, mou vieux Bréchemain, ce « patriarche de la bêche et de l'arrosoir, heureux (( comme un empereur au milieu de ses pois gour- « mands et de ses groseilles. »

BRÉCHEMAIN.

Vrai ! dame Brigitte, vrai ! c'est dans la lettre, ce que vous me dites là ?

BRIGITTE

Tu pourrais, si tu savais lire, t'en assurer par toimême.

BRÉCHEMAIN.

Je vous crois, dame Brigitte; c'est égal! montrezmoi l'endroit où il parle de mes groseilles.

s U Z E T T E , le repoussant.

Laisse achever la lettre d'abord... Continue, maman.

BRIGITTE, lisant.

« Enfin et sur toute chose, je pourrai la regarder « à mon aise, ma mie Suzette. » (Onsonne.'jOn sonne, Bréchemain.

BRÉCHEMAIN, fl la cro isée.

Heu! c'est Léonard. (Il reprend sa position.)

SUZETTE

C'est Léonard. Continue, maman.

BRIGITTE, lisant.

« Ma mie Suzette, la petite fée aux grands yeux, « aux doigts agiles... » (Second coup de sonnette.)

11 R i: C H E M VIN.

Lcoiiard qui s'impatiente! quel miracle 1 s u /. E T r E .

Continue, maman... (Elit se ftnche sur sa mère et Ut.) " Chère fauvette à tête blonde, je vais donc t'en- « tendre encore, loi et ton adorable défaut de langue. » (Troisième coup tie sonnette.) Tu peux aller Ouvrir, 13rcclicmain; il n'y a plus rien pour moi.

SCÈ'N.E II Les Mêmes, LËONARD.

BRÈCHE. M AIN, ouire, et, sans rien dire à LéonarJ, revient près du fauteuil.

La suite! je demande la suite!

L i, O N A R D , il forte un petit plumeau et la main droite, un rouleau de papier à la main gauche, des paquets sous le bras ; il salue timidement.

Bonjour, tout le monde.

s u Z E r T E , lisant toujours.

La lettre finit là; il termine en nous embrassant tous, y compris le valet de ferme et le gros chien Moustache.

Bonjour, tout le monde.

BRÈCIIEM AIN.

C'est singulier I les bonnes nouvelles me produi-

Page 1