ACTE III, TABLEAU IV, SCÈNE III 4O
MARC, bas, aux valets.
Attendez, nous allons rire. (Il s'approche de la vieille, lui prend le bras doucement, et lui fait faire quelques pas vers le coin où Balthaxar s'est blotti.) Et celui-là, mère Renaud, est-ce que vous le reconnaissez?... Je crois qu'il est de votre temps.
MÈRE RENAUD
Bonté divine! mais c'est... c'est Balthazar...
BALTHAZAR
Dieu vous garde, Renaude ! (Il fait un pas vers elle.)
MÈRE RENAUD
Oh!... ô mon pauvre Balthazar!.. . (Us se regardent un moment sans rien dire. — Tout le monde s'écarte respectueusement .)
MARC, ricanant.
Hé! hé! les vieux tourtereaux!
ROSE, sévèrement.
Marc !
BALTHAZAR, à demi-voix, à la vieille.
C'est ma faute. Je savais que vous alliez venir. Je n'aurais pas dû rester là...
MÈRE RENAUD
Pourquoi?... pour tenir notre serment?... va! ce n'est plus la peine. Dieu lui-même n'a pas voulu que nous mourions sans nous être revus, et c'est pour cela qu'il a mis de l'amour dans le cœur de ces deux enfants. Après tout, il nous devait bien ça pour nous récompenser de notre courage...
410 L ARLESIENNE
Oh! oui, il nous en fallu, du courage; que de fois, en menant mes bétes, je voyais la fumée de votre maison qui avait l'air de me faire signe : Viens!... elle est là!...
MÈRE RENAUD
Et moi, quand j'entendais crier tes chiens et que je te reconnaissais de loin avec ta grande cape, il m'en fallait, de la force, pour ne pas courir vers toi. Enfin, maintenant, notre peine est terminée et nous pouvons nous regarder en face sans rougir... Balthazar...
Renaude 1
MÈRE RENAUD
Est-ce que tu n'aurais pas de honte à m'embrasser, toute vieille et crevassée par le temps, comme je suis là...
Oh!
BALTH AZAR.
MERE RENAUD
Eh bien! alors, serre-moi bien fort sur ton cœur, mon brave homme. Voilà cinquante ans que je te le dois, ce baiser d'amitié. (Ils s'embrassent longuevient.)
FREDERI.
C'est beau, le devoir. (Serrant le bras de Viveite.) Vivette, je t'aime...