SCÈNE V
LE MARQUIS
Peut-être! (Il dégringole l'escalier, et ne fait qu'un bond pour aller jusqu'à la serre.)
VIDAL
Hein! As-tu vu?
VIRGINIE
Quoi père?
Là! près de la serre, quelque chose comme une ombre...
VIRGINIE
Un renard, sans doute. Il y eu a deux ou trois dans le parc; quelquefois je les vois de ma fenêtre, en travaillant... Ils sentent que les ci-devants n'y sont plus.
Les loups sont partis, les renards montrent l'oreille.
VIRGINIE, s'asse\ant sur U banc.
Voyons, viens t'asseoit là, près de moi. (Vidal s'assoit.) Comme tu as chaud, tes mains sont brûlantes.
Chère enfant !
VIRGINIE
Tiens! Tu ne veux pas me l'avouer, mais je suis sûre que tu as reçu de mauvaises nouvelles ce matin... Oh! tu as beau faire « non. » Voyons, les brigands nous ont encore battus?
114 LŒtLLET BLANC
Nous avons envoyé dans l'Ouest des troupes d'élite. Rien n'est plus à craindre de ce côté; songe donc, petite, avec des soldats comme ton Maxime.
\' 1 K G I N I K haisse la lèle en rougissant.
Puisque les nouvelles ne sont pas mauvaises, pourquoi cette tristesse? pourquoi ce trouble, cette fièvre ?
B.ih! n'y fais pas attention, ce n'est rien, cela passera... de vilaines idées qui traversent mon cerveau, mes papillons noirs, comme tu les appelles.
Vite, il faut les chasser.
\' I IJ A L , IrisUiiii-iil.
Les chasser...
Oui, les chasser, comme ceci. (Elle l'embrasse.)
VIDAL
Ma fille ! ('Dnistjnemenl, en l'écartant.) Non ! laisse-Uloi. (Il se lève.)
\' I R G I N 1 1; veut s'ajiprocher.
Père ! père !
V 1 1) A L, ie levant.
Laisse-moi, je te dis! (Radouci et prenant Virginie
dam ses hrat.j Pauvre enfant ! Pardonne-moi, mais ne m'embrasse plus ainsi, vois-tu? (Il s'assied et la fait asseoir.) Il f.iut me pardonner; tout cela est bien ma-
lade. (Il montre son front.) Et puis si tu savais comme par moments tu lui ressembles... même voi.\... même regard... A l'instant encore, c'est elle que j'ai revue là devant moi, et quand tu as posé tes lèvres sur mon front...
VIRGINIE
Oh! tais-toi...
Me taire? hélas? il n'y a que les morts qui sachent se taire, et rien n'a pu mourir encore ici dedans. Quelquefois je crois que tout est fini... Oui, je passe quelquefois des journées entières sans souffrir... Je ne me souviens plus, je ne vis plus, je suis heureux ; mais, hélas I avant la fin de la journée, une heure vient toujours qui m'apporte à la fois tous mes souvenirs et toutes mes souffrances... Je me revois là-bas, dans mon grand atelier, frappant ferme sur l'enclume, au feu rouge de la forge, puis le soir venu, je me vois rentrant à la maison... je te trouvais jouant aux pieds de ta mère. Te souviens-tu comme elle était belle? mise comme les ci-devantes et fière comme elles. J'arrivais... ta mère venait audevant de moi, en souriant... elle avait si grand air que cela m'imposait toujours un peu et, dam!... alors, je te prenais dans mes bras et je te mangeais de caresses. Il y en avait beaucoup pour elle làdedans...
Assez!.-, assez!... Tu te fais trop de mal.