SCÈNE VIII
femmes, la pitié a bieniot fait de nous conduire à l'amour... J'avais à peine vu votre frère trois fois, que déjà je l'aimais de toute mon âme... Lui ne s'en doutait guère, je vous jure, et sa pensée était bien loin de moi. Ma présence dans la maison n'avait pas interrompu ses visites; voilà tout. J'avais beau faire, je n'existais pas pour lui... je crois qu'il ne m'avait pas vue... cela ne m'empêchait pas de l'aimer, bien sûr, mais je souffrais !... Oh ! que je souffrais!... Un soir qu'il était à la maison, silencieux et dans son coin, à l'ordinaire, je vins m'asseoir à mon piano et, machinalement, presque sans y songer, je me mis à chanter un vieil air de nos montagnes que j'aimais parce qu'il était triste... A peine eus-je achevé, qu'André s'approcha de moi et me demanda d'une voix altérée si je voulais lui dire cet air encore une fois... et moi je chantai, monsieur. Je n'en avais pas envie, je vous assure, mais déjà je ne savais rien lui refuser.
DOMINIQUE
Et alors r
Et alors, comme je vous le dis, je chantai; et ce fut pour lui une émotion terrible de m'entendre. Je le vis tomber à genoux, cacher sa tête, fondre en larmes, et comme je m'approchais pour le calmer, il m'avoua, parmi ses pleurs, que je venais de chanter l'air favori de sa Suzanne, et que j'avais toute sa voix... Dès ce moment je devins la confidente de sa douleur, et nous parlâmes de Suzanne tous les jours. Que de fois je l'ai vu pleurer en prononçant son nom; que de fois il a juré devant moi qu'il n'en
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:iinicrait jamais une autre. Pareils aveux brisaient mon cœur, vous pensez I Mais, lui, il ne m'en était que plus cher. Peu à peu, sans qu'il s'en aperçût, l'habitude lui vint de nos tristes confidences. M.i présence lui était plus nécessaire chaque jour... Il est vrai de dire aussi qu'aveuglée par l'amour et tout entière au désir d'entrer toujours plus avant dans ce cœur, tous les moyens m'étaient bons, même les plus misérables. (Hahsant la wix.) Le croiriez-vous, monsieur? J'avais appris par lui comment, de son vivant, la chère morte allait vêtue. Je savais de quelle façon elle portait ses cheveux blonds... Ht moi, sans qu'il s'en doutât, j'avais adopté les coilfures de Suzanne, et je m'habillais toujours de sa couleur.
U O .M 1 N I Q. U U^, friisuiiiiaiil.
Ah!..,
Je me rappelle encore certaine robe en mousseline blanche, que je mettais en ce temps-l.'i et qui m'a fait verser de belles larmes, allez...
u o M 1 N I au li . « leianl.
C'est horiible !... (// pusse à diviU. Claire se Urc.)
Maintenant, que vous dirai-je que vous n'ayez deviné?... Après un an de lutte, de patience, d'anp;ûisse, ce que je souhaitais arriva enfin... Un jour, André pleura sur mon épaule; le lendemain il tombait dans mes bras, et je me croyais heureuse pour toujours, quand ce matin vous êtes apparu.
SCÛNtlX l8i
et voilà tout mon bonheur qui s'est écroulé. (EtU pliure.)
DOMINIQUE, un peu ému, mais calme en apparence.
Ne vous désolez pas ainsi, madame; je conviens que mon arrivée a pu troubler un moment la paix de votre maison ; mais enfin, je m'en vais, et rien ne vous empêchera d'être heureuse désormais.
Heureuse, hélas!... Vous savez bien que je ne peux plus l'être si vous partez... mais non, c'est impossible ! Vous ne vous en irez pas. Vous m'avez fait assez de mal ce matin, vous ne serez pas cruel jusqu'au bout. Je vous eu prie, monsieur, je vous en supplie.
SCE'X.E IX DOMIXiaUE, CLAIRE, AXDRÉ.
.■V N D K É , qui a entendu les dernières paroles de Claire, se place entre elle et Dominique.
Assez, Claire.
André !
ANDRÉ
Assez d'humiliations et de larmes, nous avons su vivre heureux sans lui, nous le saurons encore.
l86 I.E FRÉrvE AIKU
lih bien ! madame, vous rcntcndez } VoiLï qii vous rassure.
Ne le crovez pns, monsieur. Si vous p.-irtez, il ne me p.irdonnera j.imais.
Vous pardonner, Claire!... Est-ce que vous êtes coupable!... Non, si quelqu'un a besoin de pardon, c'est celui qui, depuis ce matin, se pose ici en accusateur et en juge. (.4 Dominique.) Car, enfin, qui cs-tu ? qui t'envoie ? au nom de qui parles-tu ? et de quelle suprême justice te crois-tu donc l'instrument r Est-ce la justice de Dieu que tu crois représenter ici? Dieu t'a-t-il donne mission pour venger les morts qu'on oublie, et punir les vivants dont le temps a calmé la peine. Non, non, celui qui voit notre faiblesse n'a pas tant exigé de nous. Ce n'est pas Dieu qui commande les douleurs éternelles, ni les regrets inconsolables. Je ne te reconnais pas pour le justicier de Dieu. Tu n'es pas un juge pour nous, tu n'es pas un vengeur pour Suzanne... Tu n'es qu'un homme qui souflVe et qui veut faire soufl'rir.
C I, A I K n , uij'I'Uaiik.
André 1... Ton frère !
Ah I je l'ai bien écouté tout à l'heure; il faut qu'il m'écoute à présent. C'est pour me punir d'as'oir aimé Claire que tu t'en vas. Selon toi, j'aurais dû