‹ ThéâtreChapitre 21 sur 971 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MARCEL, BATHILDE, entrant tout couverts de neige.

MARCEL, soutenant Bathilde.

Du courage, Bathilde, nous sommes arrivés.

BATHILDE

Oh! que ne suis-je morte enroule, dans la neige, au coin d'une rue... je serais moins humiliée et malheureuse que je ne le suis d'entrer chez vous! C'est une action honteuse et indigne que vous avez commise... on me l'eût dit, que je ne l'aurais pas voulu croire... et cependant, je vous connaissais bien , puisque je vous fuyais.

Marcel rallume la lampe.

MARCEL

Eh bien, alors, si vous me connaissiez, madame, pourquoi vous êles-vous exposée à cette violence dont vous vous plaignez ?... Vous saviez bien que je ne me laisserais pas tromper impunément.

BATHILDE

Pourquoi? parce que j'espérais que vous respecteriez assez... sinon moi, du moins vous-même, pour ne pas user de violence... vous qui êtes fort, contre moi qui suis faible... parce que j'espérais que vous comprendriez qu'un crime... car c'est un crime, monsieur... n'enchaîne pas la victime au coupable... parce que, enfin, j'ai cru que le repentir de vous avoir aimé, le repentir... cette vertu des pécheurs, me serait permise à moi, puisqu'elle est bien permise au meurtrier et à l'assassin.

MARCEL

Ah 1 c'est qu'en amour, voyez-vous, le repentir, c'est l'infidélité... c'est que les femmes ne se repentent jamais seules, et que, sachant qu'elles sont faibles, elles choisissent toujours un autre homme pour les soutenir dans la nouvelle voie où elles veulent entrer... Tantque j'ai pensé que vous vous repentiez isolément, madame, je n'ai rien dit, rien fait contre vous... mais du moment où j'ai cru m'apercevoir que cet amour éteint cachait un amour naissant, j'ai juré que si vous n'étiez pas à moi, vous ne seriez à personne.

BATHILDE

Et pensez-vous long-temps encore disposer ainsi de ma destinée?

MARCEL

Mon Dieu, madame, il est des droits sut lesquels se taisent les lois et qui sont reconnus par le cœur ou la conscience... je les avais ces droits, puisque vous y avez cédé.

BATHILDE

Par force, monsieur... comme on cède à un brigand qui vous attend au coin d'une rue, l'arme au poing... votre arme à vous, c'était ma faute! et vous avez voulu tuer avec elle ma considération. Eh ! oui, je le sais bien, qu'il est des droits sur lesquels les lois se taisent; mais infâmes sont ceux qui se servent de ces droits.

Elle tombe dans un fauteuil.

Les femmes se plaignent de notre force; mais elles... elles, qu'elles abusent étrangement aussi

BATHILDE

de leur faiblesse. Elles se plaignent que nous les menaçons, que nous les forçons... oh! elles ne nous menacent pas, elles ne nous forcent pas... mais avec de doux sourires, de douces paroles, elles nous attirent à elles... des plus terribles font des agneaux, coupent les griffes et les dents aux lions, appuient leur tète sur nos épaules, nous noient dans leurs cheveux et dans leurs soupirs, fondent nos cœurs au souffle de leur amour, parlant sans cesse de bonheur, d'éternité... puis, un jour, sans qu'on sache pourquoi, par caprice et comme la plume emportée par le vent, elles s'éloignent, nous laissant le cœur déchiré et saignant, d'autant plus abattus que nous sommes plus forts! Alors, si nous nous traînons derrière elles à genoux, elles nous raillent, et si nous nous relevons fermes et menaçans, elles nous appellent meurtriers et assassins... N'est-ce pas une dérision que cela, madame, et les véritables coupables ne sont-ils pas les instigateurs du crime plutôt que ceux qui l'accomplissent ?

BATHILDE, grelottant.

Ah! mon Dieu! mon Dieu!

MARCEL, se jetant à ses pieds.

Qu'avez-vous, Bathilde, qu'avez-vous ?

BATHILDE

J'ai que je tremble, que je meurs de froid ! que j'ai la lièvre ! {Marcel veut la prendre dans ses bras; elle le repousse.) Oh ! ne me touchez pas, monsieur, ne me touchez pas... vous l'avez dit, j'ai le droit de ne pas être à vous, si je ne suis pas à un autre.

5IARCEL, rallumant le feu.

Du moins, approchez-vous du feu.

BATHILDE

Oh ! pendant ce trajet ignoble que vous m'avez fait faire sans pitié, me traînant après vous, j'ai prié vingt fois Dieu de ra'envoyer la mort, et j'espère qu'il m'a exaucée.

Bdthilde! Bathilde! [Elle se renverse la tête en arrière et comme évanouie.) Oh! ses mains... ses mains sont froides comme de la glace! Bathilde, laisse-moi les réchauffer avec mes lèvres!... Oh! mon Dieu! mais rappelle-toi donc le temps où tu venais toi-même au-devant de moi, sans que j'eusse besoin de te forcer à venir. Celui qui t'eût dit alors qu'un jour arriverait où je serais obligé de t'arracher des bras d'un autre, et de te traîner de force et la nuit, tandis que tu demanderais à Dieu la mort, pour n'être pas forcée de me suivre... Batiiilde... oh ! celui-là, tu l'aurais appelé non seulement faux prophète... mais, blaspiiémateur... blasphémateur insensé ! et pourtant me \oiIà à les genoux, suppliant, pleurant, demandant une parole d'amour, de pitié, de pardon; et pas une parole ne peut sortir de ton cœur muet et de tes lèvres serrées.

BATillLDE, ]iassaut des soupirs OH.r sanijlots.

Oh! mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malbcurouso I

Marcel s'cloigiic ircllc.

MARCEL

Vous êtes malheureuse parce que vous le voulez... Qu'y a-t-il de changé depuis un an? votre cœur, voilà tout! C'est encore vous... c'est encore moi... Bathilde, Marcel! Oh! voyez, de ces cendres presque éteintes, j'ai fait un feu ardent... Cherchez dans votre cœur... n'y reste-t-il aucune étincelle d'amour, dont je puisse par mes soins par mon dévouement, par mon respect, refaire une flamme? Bathilde, si vous vouliez, le monde est encore là... l'avenir nous appartient, nul ne sait ce qui s'est passé.

Excepté lui qui sait tout !

MARCEL

Oh! vous m'y faites songer, autrefois lui, c'était moi... maintenant lui, c'est Un autre! Vous parlez de ce que je vous ai fait souffrir, moi... ne parlez donc de rien, ne me reprochez donc rien, jamais vous n'avez été jalouse, vous.

BATHILDE, se relevant tout-à-coup.

Mon Dieu!

MARCEL

Quoi?

Bathilde.

J'entends du bruit dans l'escalier.

MARCEL

C'est la voix de Guillaumin.

bathilde.

C'est celle de Deworde !

MARCEL

Il l'aura rejoint et me le ramène.

BATHILDE, avec augoisse.

Cachez-moi quelque part, où vous voudrez, qu'il ne me voie pas chez vous, qu'il ne sache pas que j'y s.'.is venue, je mourrais de honte.

MARCEL, ouvrant la porte du fond.

Cette chambre!

BATHILDE, s'y précipitant.

Oh!

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