MARGUERITE, PERKINS
PERKINS, s'inclinant.
Madame, cette entrevue que vous m'avez demandée comme à un roi, je m'y suis rendu comme un serviteur dévoué et soumis, attendant, plein d'obéissance, ce que vous exigerez de mon zèle.
MARGUERITE
Mylord, je vous ai pris de bas pour vous élever haut ; je vous ai choisi parmi les derniers de mes sujets pour vous faire monter au-dessus de moi-même , parce que vous m'avez paru noble de cœur; vous avez consenti à tout, Dieu merci! Vous êtes ambitieux, mylord.
PERKINS
Je le suis aujourd'hui, madame ; mais il y a quelques mois encore je ne songeais pas à l'être ; j'étais né pour des passions douces; mes premières années se sont écoulées dans le calme, et si le sort l'avait permis, ma vie se serait achevée dans quelque profession obscure et paisible, sans se mêler aux agitations des cours ni aux périls des camps. Mais Dieu en décida autrement: le supplice de mon père et la mort de ma pauvre mère excitèrent dans mon ame des orages furieux dont je n'avais point d'idée, un désir immodéré de vengeance m'aiguillonnait sans relâche; plus de repos, plus de but paisible à atteindre ; mais une activité inquiète, des larmes de rage, et la soif du sang. Alors vos propositions me parvinrent, j'en fus frappé comme d'un miracle de la volonté céleste, qui m'ofifait une vengeance contre l'assassin de mon père ; j'acceptai sans autre idée, sans autre désir; l'éclat de la couronne n'avait pas encore ébloui mes yeux ; mais quand j'approchai de ce trône que vous m'aviez préparé, quand je me vis à la tête de tant de nobles seigneurs, appelé en Angleterre par la voix d'un peuple opprimé, combien elle me parut belle, cette destinée d'un homme qui, par sa seule volonté, peut soulager tant de maux, faire bénir son nom par des milliers de voix, et faire glorifier son règne dans son siècle et dans la postérité 1 Oh ! pour une mission si grande et si sainte, j'oubliai tout, mon devoir, mon pays et peut-être même ma vengeance, et je m'attachai à vous, ivre de joie et de reconnaissance 1 Oui, madame, vous l'avez dit : je suis ambitieux.
MARGUERITE
Et je vous approuve, mylord : dans une telle entreprise, l'audace nous sauve du mépris, et le succès lavera l'imposture : entrez vainqueur à Londres, et vous serez le véritableRichard d' Yorck. Laissez après vous un glorieux souvenir, et celui qui osera vous accuser auprès des siècles futurs passera pour un ennemi de l'humanité. Poursuivez donc votre tâche ; mais tout n'est pas fait encore ; il faut assurer votre fortune.
PERKINS
Sans doute, madame ; je ferai en sorte de conserver par les armes ce que j'aurai conquis par les armes.
MARGUERITE
La chance des combats peut vous rester fidèle vingt ans, et vous trahir ensuite. Ne pensez-vous pas comme moi qu'une alliance avec quelque noble maison cimenterait bien mieux la paix de l'Angleterre ?
PERKINS
Moi, madame, contracter une telle alliance?
MARGUERITE
Est-ce que, dans toute l'Europe chrétienne, vous désespérez de trouver une main digne de la vôtre?
PERKINS
Chaque prince eût-il un trône nouveau à m'offrir avec sa fille, je refuserais, madame; c'est un spectacle hideux à voir, et que je ne donnerai pas moi-même, que ces marchés de rois qui se vendent les uns aux autres une femme pour une couronne, et qui sacrifient sans pitié un cœur à une province.
MARGUERITE , à voix basse.
Oui, tu parles bien ; oui, Richard, rejette l'alliance étrangère... l'Angleterre elle-même, dans sa maison royale, peut t'oflfrir une noble épouse,' parente ou non, qu'importe? Rome n'est-elle pas là, pour annuler les liens du sang ?... Une femme maîtresse de ton secret et intéressée à le garder, qui admirerait tes rares qualités et mettrait sa politique au service de tes nobles desseins, une femme qui aurait partagé tes périls, tes craintes et tes espérances, et qui, plus fière de toi que si tu fusses né sur le trône, ne demanderait à ta reconnaissance qu'une seule faveur, celle de t' aimer ; qu'un seul titre, celui de ta sujette!.. PERKINS, à part.
Qu'ai-je entendu, grand Dieu I
MARGUERITE
Alors, jeune roi, deviné, compris par une ame égale à la tienne, prévenu par son obéissance, tu réalises tous tes rêves de grandeur, de gloire et de vengeance.
PERKINS
Madame...
MARGUERITE
Ah! ne réponds pas encore... réfléchis, prends une heure, un jour, si tu le veux.
PERKINS
Non madame, je dois parler à l'iostant même; j'ignore... et vous me laisserez ignorer quelle noble dame de la maison d'Yorck daignerait descendre de son rang pour s'unir à un aventurier : c'est un sacrifice tel que je ne saurais l'accepter. Non, je n'imprimerai pas une semblable tache sur le blason royal d'Angleterre; je ne l'exposerai pas, cette généreuse princesse, à partager la honte d'une imposture ; si sa bonté l'aveugle, je la défendrai d'elle-même : c'est un devoir dicté par la I reconnaissance.
MARGUERITE D'YORCK
MARGtJEniTE , avec ironie. • Je crois vous compretidre : vous agissez généreusement, raessire, comme celui que nous appelons votre père, et vous l'imiterez sans doute, en choisissant une de vos sujettes?
PERKINS
Si j'aime l'une de mes sujettes, madame, je l'épouserai.
MARGUERITE
Et mon aveu ?
Je l'obtiendrai.
Jamais!
PERKIKS.
MARGUERITE
PERKINS
A force de soumission et de respect.
Tais- toi;
PERKINS
Car vous conserverez toujours la place que méritent vos bienfaits, et une fois proclamé à Londres...
MARGUERITE, l'interrompant.
Perkins Warbeck !
PERKINS
Je m'appliquerai à suivre vos conseils, vos leçons, vos ordres même.
MARGUERITE
Perkins Warbeck !
PERKINS
Vous serez reine, madame, plus encore que celle que j'aurai faite.
MARGUERITE, éclatant.
C'est moi seule qui fais les rois et les reines, messire Perkins, et tu oublies que je puis les défaire.
PERKINS
Une menace, madame?
MARGUERITE
Tu en doutes î
PERKINS
Oh I je ne crains rien : si j'ai commis un crime, vous êtes ma complice; si l'on m'accuse d'une imposture, ne puis-je pas en nommer l'auteur? Ah ! vous ne pouvez ouvrir l'abime sans y tomber la première.
MARGUERITE
Mylord, quelle réponse daignerez-vous faire à mon neveu Lincoln, au sujet de son mariage avec la fille delordSwart?
PERKINS
Je refuse.
MARGUERITE
Tout est prêt cependant, et miss Marie m'obéira.
PERKINS
Elle n'obéira qu'à son époux.
MARGUERITE
Qu'cntends-jc?
PERKINS
Elle est ma femme.
MARGUERITE
Mariés !
PERKINS
Mariés secrètement depuis plus d'un an, dans le comté de Susses.
MARGUERITE, atterrée.
Mariés ! j'étais leur dupe !
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