COMTE
LE CHEVALIER, lisant une lettre et entrant par
la gauche,
« Allez m'attendre au carrefour de la Cha- » pelle. » ( Parle.) C'est bien ici. {Lisant.) a J'ai » un prétexte pour me rendre en cet endroit. Le » grand duc veut remercier saint Hubert de la » bonne chasse qu'il lui aura octroyée... Je » suis chargé de veiller aux apprêts de la céré- » monie. »
LE COMTE, entrant par la droite.
Je vous félicite, monsieur de Saint-Pons; vous avez quitté la chasse fort adroitement. .. Tout le monde a cru que votre cheval s'emportait.
Vous êtes bien bon, monseigneur.
LE COMTE
Nous n'avons pas de temps à perdre. Vous m'avez écrit que vous aviez réussi ; que vous possédiez maintenant toute la confiance du marquis d'Arcano.
LE CHEVALIER. j.
Oui, monseigneur; il a dai;. confeisçr "f
complètement à son secrétaire tre» i.umblc.
LE COMTE
Connaissez-vous tous ses secrets? pouvez-vous me dire enfin pourquoi cet homme est sans cesse de mon avis, pourquoi il soutient même mes mensonges , lorsqu'il s'agit d'éviter au prince la moindre distraction?
LE CHEVALIER
Vous suiviez tous les deux la même route, parce que tous les deux vous marchez vers le même but.
LE COMTE
Vous ne vous étiez donc pas trompé 1 le marquis veut avoir la tutelle du jeune duc?
LE CHEVALIER
Oui, monseigneur; et |)Oiir avoir plus tôt la régence, il emploie les mêmes moyens que vous...
LE COMTE
Je conçois à présent.
LE CHEVALIER
Comme vous, il a corrompu le médecin Jéronimo Balbi.
LE COMTE
Plus bas! monsieur !
LE CHEVALIER
Et l'habile docteur, au lieu de traiter la maladie de langueur dont le prince est atteint par des distractions, des \ otages, pnr tout ce qui pourrait guérir, a prescrit, .lU contraire, le repos et la solitude, afln que la maladie de langueur devînt une mal.idie incurable, mortelle!... une maladie deconsoniption enlîn!
LE COMTE
Et le misérable Jcronimo Balbi a-t-il appris au marquis que...
LE CHEVALIER
Non; Jéronimo Balbi a été discret... seulement,
RIGOBERT
pour qu'on ne tentât pas de se débarrasser de lui après la mort de Charles-Emmanuel, il a exigé de M. d'Arcano une lettre dans laquelle sa complicité fût bien établie.
LE COMTE
Le vieux renard a pris avec moi la même précaution.
LE CHEVALIER, à part.
Voilà ce que je désirais savoir.
Ma conduite doit étonner le marquis ?
LE CHEVALIER
Beaucoup, monseigneur... il soupçonne la vérité.
LE COMTE
Il faut que je le renverse sans plus tarder.
LE CHEVALIER
Il veut vous rendre le même service... Oh! vous aurez de la peine à le vaincre ; car Charles Emmanuel l'aime et lestime.
LE COMTE
Il me le préfère, je le sais; mais peu m'importe! j'en ai déraciné de plus puissans... Le prince avait beaucoup destime et d'affection pour M. le comte de NaJila; et pourtant, grâce à moi, il l'a exilé. Pauvre comte, il ne me craignait pas, et se croyait bien fort de sa vertu et de sa popularité. Rien ne résiste a 1 intrigue.
LE CHEVALIER
Le fils avait juré de réhabiliter son père.
LE COMTE
Oui , ce jeune godelureau, élevé à la cour de France, venait a Chambéry pour y soulever le peuple; mais j'ai mis à ses trousses des assassins qui l'ont tué dans la bonne ville de Genève.
LE CHEVALIER
C'est juste; j'avais oublié...
LE COMTE
Malbcur à qui ose lutter avec moi!... le petit marquis croulera, n'en doutez pas. Je l'ébranlerai d'abord avec le ridicule... Oui, Charles-Emmanuel désire changer de régime, je lui laisserai un instant de répit; ma docilité le flattera... Il demande un fou... je lui en donnerai un , mais un fou véritablement gai, celte fois, et dont tous les sarcasmes, toutes les plaisanteries seront dirigés contre 31. d'Arcano. On cesse d'admirer ua homme quand on rit à ses dépens. Le bouffon creusera la mine, et moi, je la ferai éclater au moyen d'un bon gros i)é(lié que vous découvrirez facilement dans les affaires du marquis, car •vous possédez toute sa confiance.
LE CHKVALIEH.
Comptez sur moi.
LE COMTE
Une fois notre ennemi terrassé , vous prenez sa place; nous congédions le bouffon, et nous replongeons le prince dans la solitude, le repos, l'ennui.
LE CHEVALIER
Et si le prince se montrait indocile?
LE COMTE
Oh ! cela n'est pas à craindre. Charles-Emmanuel est naturellement superstitieux, hypocondriaque, malade imaginaire ; il a peur de la mort. La langueur, en l'affaiblissant, a exagéré ces défauts, ou plutôt ces qualités... Avec une ordonnance de son médecin et une prédiction de son astrologue, on le rend souple comme un gant.
LE CHEVALIER
Ah! j'ignorais...
Il s'agit de trouver un fou convenable ; il ne me faut pas seulement un homme spirituel, il me faut un homme dévoué, que je puisse manier à ma guise ; où le prendrai-je?
LE CHEVALIER
Séparons-nous; notre absence serait remarquée.
LE COMTE
Tâchez de découvrir dans les affaires du marquis le péché en question.
LE CHEVALIER
Soyez tranquille.
LE COMTE
Moi, je vais m'occuper du bouffon.
]1 sort par le fond.
LE CHEVALIER , à part.
Avec l'intrigue on peut tout!... vous avez raison, monseigneur. (Apercevant le Marquis qui entre par la gauche.) A l'autre maintenant.