RIGOBERT, LE CHEVALIER
RIGOBERT, à part.
Diable! diable! mais s'il se sertdu moyen dont l'autre me menaçait, et si mon oncle s'est trompé, ce qui me parait de plus en plus probable... LE CHEVALIER, cnlrunt par le fond.
Tu es dans une situation embarrassante, périlleuse môme.
RIGOBERT
C'est précisément ce que j'allais dire.
LE CHEVALIER
Le marquis est un ennemi redoutable ; il remuera ciel et terre pour icnir le serment qu'il t'a fait, car son orgueil est en jeu.
RIGOBERT
Alors, je sens furieusement la corde!
LE CUKVALIER.
Je n'ai pas oublié que je te dois la vie... Tu peux compter sur mon dévouement.
RIGOBERT
J'y compte, sapcrlolie! j'y compte!
LE CHEVALIER
La perplexité dan.s laquelle lu es plongé ne durera pas long-lcmps ; je t'aurai bientôt débarrassé des misérables qui te tyrannisent.
RIGOBERT
Vraiment?... et comment?
LE CHETALIER.
Tu m'aideras à les renverser.
RIGOBERT
Moi?
LB CHEVALIER
Oui, notre cause est commune; je ne dois pas avoir de secrets pour toi ; je vais donc te dire le rôle que je joue ici ; mais bouche close surtout !
RIGOBERT
Oh ! ne craignez rien.
LE CHEVALIER
Je suis certain qu'on ne nous espionne pas maintenant; mais je ne réponds point de l'avenir. { // ouvre toutes les portes, ) Dans toutes ces pièces, on ne perd pas le moindre des mots qui se prononcent ici.
RIGOBERT
Et pour qu'on ne vous entende pas du tout, vous ouvrez les portes... Ce système d'isolement me paraît cocasse !
LE CHEVALIER
C'est le seul moyen d'éviter les indiscrets: on les voit venir, et on se tait dès qu'ils se présentent.
RIGOBERT
C'est juste !
Au moment où tu me quittais, la première et la dernière fois que je te vis, un dTes deux bandits que tu avais terrassés se releva... Je le saisis au collet, afin de le conduire chez un magistrat; mais le drôle implora ma pitié, en médisant que, si je voulais l'épargner, je saurais qui l'avait chargé de m'assassiner... que je pourrais me tenir sur mes gardes... Je consentais, et il me nomma le comte de Cardonelli et le marquis d'Arcano... Je me rendais à Chambéry pour soulever contre eux toute la ville, parce qu'ils avaient fait exiler le comte de Nanta, mon père, par leurs basses manœuvres, leurs infâmes calomnies... Je compris tout-à-coup qu'il m'était impossible de lutter ouvertement contre ces deux hommes; qu'ils lanceraient contre moi d'autres assassins auxquels je n'échapperais peut-être pas, ou qu'ils m'arrêteraient comme rebelle... Je compris enfin que mon plan était insensé, mal conçu, et je le changeai aussitôt : je résolus de les perdre par l'intrigue... Je pardonnai à mon bravo, et je lui remis cent ducats, en lui ordonnant d'aller annoncer à ceux qui avaient armé son bras que j'avais cessé de vivre... Il jura de m'obéir, partit, et fut fidèle à son serment... Je me fis appeler le chevalier de Saint-Pons; je veillai à ce que la nouvelle de ma mort se répandît partout, et quand elle fut bien accréditée, je vins à Chambéry... J'étais complètement inconnu à la cour de Charles-Emmanuel ; je l'avais quittée à l'âge de quinze ans, pour servir sous les ordres de mon oncle, le duc de Chinon, maréchal de France... Je me présentai donc sans crainte au comte de Cordonelli, et je lui offris mes services. Il les accepta, m'employa d'abord à des travaux secrets de peu d'im-
portance; puis il m'en confia de très-graves, puis enfin je devins son confident, son ame damnée... Il m'apprit que tous ses efforts tendaient à la régence du duché, et ne me cacha pas les infamies qu'il commettait pour satisfaire plus vite son ambition... Je lui fis remarquer que la conduite du marquis était en tous points exactement semblable à la sienne, et qu'il me paraissait probable qu'il désirait atteindre le même but. M. de Cardonelli partagea mon opinion, et me dit qu'il dé< couvrirait par moi ce mystère, qu'il s'arrangerait de manière à ce que le marquis m'attachât à sa personne... Peu de temps après cet entretien, j'étais le secrétaire de M. d'Arcano ; j'eus bientôt gagné sa confiance... Il m'avoua qu'il voulait la régence... Je lui fis craindre également que le comte ne fût son concurrent, et je lui dis : Je puis vous éclairer à cet égard... Depuis longtemps M. de Cardonelli m'offre de m'acheter vos secrets; j'ai refusé ses propositions ; mais je vais les accepter... En lui révélant des choses insignifiantes, je l'amènerai sans doute à s'ouvrir complètement à moi... M. d'Arcano trouva mon moyen excellent, et m'ordonna de l' imployer sans retard... Hier, j'ai appris à ces misérables leur rivalité. En les trahissant ainsi tous les deuT. je les ai convaincus de ma fidélité, et j'ai é entre eux une lutte dans laquelle ils s'enferreront, dans laquelle ils périront l'un par l'autre.
RIGOBERT
C'est assez adroit; mais en quoi puis-je vous être utile?
LE CHEVALIER
Tu les occuperas pendant que j'agirai, tu les empêcheras de contrôler ma conduite.
RIGOBERT
Est-cequ'il ne vaudrait pas mieux les dénoncer tout de suite ?
LE CUEVALIER.
Non... il me faut des preuves... je me les serai bientôt procurées.
Oui; mais en attendant... je leur donnerai une vilaineoccupation.. . ilsjoueront, l'un àme pendre, l'autre à me dépendre... cela peut devenir nuisible à la langue.
LE CHEVALIER
Aurais-tu peur?... loi, que j'ai vu si calme, si audacieux au pied de la potence!
RIGOBERT
Ah ! c'est que je me croyais prédestiné à cette époque.
LE CHEVALIER
Est-ce que tu crois à l'astrologie ?
RIGOBERT
Pourquoi pas?... il y en a de plus huppés que moi... le prince, par exemple, ne jure que par son astrologue... je lui parlais hier de la prédiction de mon oncle...
LE CHEVALIER
Une prédiction!...
RIGOBERT
BIGOBERT.
Oui... mon oncle a déclaré que je serais trèsheureux, à dater du jour où je serais très-malheureux... le prince a voulu savoir si mon oncle s'est trompé, et il a ordonné à maître Carlino de s'occuper de mon horoscope... le vieux savant étudie maintenant ma planète ; mon oncle ne se trompait jamais... pourtant, à vrai dire, je désirerais connaître l'opinion de Carlino... parce que... Yoyez-vous... on n'a qu'un cou, on y tient, c'est une faiblesse; mais on y tient... vous comprenez...
LE CnEVALIER.
Pas le moins du monde .. mais, sois sans inquiétude ; si le danger devenait imminent, je te préviendrais, et je ménagerais ta fuite.
BIGOBERT.
Adopté à l'unanimiié; mais de la prudence, prévenez-moi, je ne suis pas lâche... s'il s'agissait de se défendre à coups d'épée...
LE CHEVALIER
On vient! silence... tu ne me connais pas, n'oublie pas ceci.
RIGOBERT
Et vous, n'oubliez pas que vous devez me prévenir.
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