SCENE PREIMIERE
LE CHEVALIER , 6ÀLBL
LE CHEVALIER
Eh bien ! docteur ?
BALBI, entrant par la gauche.
Le coup a été violent, l'évanouissement sera de longue durée; mais il n'aura pas de suites fâcheuses. Je voudrais que le prince ne fût pas plus malade que cette jeune fiUe.
LE CHEVALIER
11 est donc bien malade !
BALBI
Je désespère de sa vie, ma science est impuissante.
LE CHEVALIER
La mienne ne le sera pas, je le sauverai.
BALBI
Mais vous n'êtes pas médecin?
LE CHEVALIER
Aussi n'aurai-je pas recours à la médecine pour guérir le prince. Je me bornerai à éloigner de lui les personnes intéressées à lui nuire,
BALBI
Quelles sont ces personnes?
LE CHEVALIER
D'abord, vous, qui le tuez !
BALBI
Moi, monsieur !
LE CHEVALIER
Oh 1 ce n'est pas par ignorance , je dois vous rendre justice -, tout le monde sait que vous êtes un savant docteur ; vous le tuez, parce que vous êtes payé pour commettre ce meurtre abominable.
BALBI
Payé !
tB CHEVALIER.
Oui, payé par MM. d'Arcano et de Cardonelli.
BALBI
Une telle accusation...
LE CHEVALIER
Est facile à soutenir.
BALBI
Je TOUS défie!...
LE CHEVALIER
N'élevez pas la voix, docteur, on nous entendrait, et il vaut mieux que tout ceci reste entre nous; parlons bas... Souventla justice fait grâce de la vie à un criminel lorsqu'il livre ses complices... j'agirai comme la justice à votre égard, si vous me livrez le marquis et le comte.
BALBI
Il faudrait qu'ils fussent coupables, et ils ne le sont pas plus que moi.
LE CHEVALIER
Parlons bas, docteur, votre intérêt l'exige. Je poursuis : Afin que l'on ne tentât pas de se débarrasser de vous après la mort de Charles-Emmanuel, vous avez exigé que le marquis et le comte vous écrivissent chacun une lettre dans laquelle sa complicité fût bien établie... donnezmoi ces deux lettres, et je...
BALBI
Elles n'existent pas!
Elles existent, docteur.
BALBI
Je ne vous comprends pas, vous êtes fou.
LE CHEVALIER
Non, j'ai tout mon bon sens.
BALBI
Cessez de m'importuner!
LE CHEVALIER
Je vous ai conseillé de parler bas, docteur.
BALBI
Mais, monsieur, je ne crains pas que l'on m'entende.
LE CHEVALIER
Pour la dernière fois, docteur, voulez-vous me donner ces lettres?
BALBI
Pour la dernière fois, je vous répète que je ne vous comprends pas, laissez-moi!
LE CHEVALIER
Ne vous hâtez pas de sortir! si vous franchissez sans moi le seuil de cette porte, vous serez arrêté et conduit immédiatement dans le plus profond cachot de la tour.
BALBI
Il ne suffit pas d'accuser, il faut prouver ; prenez garde.
Je prouverai, docteur, je prouverai, mes mesures sont bien prises. Six médecins célèbres que j'ai fait appeler arriveront aujourd'hui, et examineront votre conduite. Comme votre science est incontestable, ils trouveront au moins extraordinaire que vous ayez ordonné, afin de guérir une maladie de langueur, le repos, la solitude, et par conséquent l'ennui. Votre crime sera reconnu, et Charles- Emmanuel vous traitera avec une rigueur extrême; ne comptez pas sur MM. d'Arcano et de Cardonelli pour l'apaiser ou le tromper encore; j'ai
RIGOBERT
placé près de lui un homme qui est plus puissant qu'ils ne l'ont jamais été.
BALBI
Et cet homme?
LE CHEVALIER
Se nomme Rigobert.
BALBI
Comment, c'est vous... ?
LE CHEVALIER
Oui, docteur. Charles-Emmanuel a peur de la mort, vous le savez. Or, maintenant qu'il croit quesoneiistence dépend de celle du boufifon, il ne négligera rien pour prolongerses jours. Il craindra de contrarier Rigobert ; il satisfera tous ses caprices. Rigobert m'est dévoué; il va demander î'eiil du comte et du marquis, il va se déchaîner contre vous... Vous voyez que je n'ai pas agi légèrement. Vous êtes mort, docteur I je vous en donne ma parole d'honneur!
BALBI
Un instant, monsieur ! si je vous remettais ces lettres ?
LE CHEVALIER
Elles existent donc ! enfin, vous l'avouez!
BALBI
Plus bas, monsieur! si je vous remettais ces lettres?
LE CHEVALIER
Je ne m'en servirais qu'après avoir assuré votre fuite, je vous le jure!
BALBI, tirant un portefeuille de sa poche. Eh bien! les voici.
Il lui remet les lettres.
LE CHEVALIER
Heureusement pour vous, docteur, je n'ai pas deviné que vous les portiez dans votre pourpoint.
BALBI
Rappelez-vous votre promesse !
LE CHEVALIER
Un cheval vous attend à la petite porte du parc; mais avant de partir, il faut me rendre un service.
BALBI
Lequel !
LE CHEVALIER
Il faut annoncer au marquis et au comte que Charles-Emmanuel est perdu sans ressources, que, grâce aux émotions violentes qu'il a éprouvées aujourd'hui, la consomption s'est enfin déclarée.
BALBI
Mais c'est faux ! le prince va mieux, au contraire.
LE CHEVALIER
Vous êtes bien scrupuleux 1 un mensonge de plus doit vous être indifférent!
BALBI
Votre volonté sera faite.
LK CHEVALIER
Vous auriez tort de me trahir, maintenant que je possède les preuves de votre crime... on vous écoutera... et si vous prévenez vos complices du danger qui les menace...
BALBI
Oh! je serai discret! Comraencerai-je par le marquis ou par le comte ?
LE CHEVALIER
Commencez par le comte, et, après lui avoir appris la position désespérée de son altesse, vous lui direz que je suis seul ici.
BALBI
Et quand j'aurai exécuté vos ordres T
Vous irez m'attendre dans le pavillon ; car vous ne pouvez sortir sans moi. Les sentinelles ont ordre de s'opposer à votre passage.
BALBI
Je compte sur votre honneur.
LE CHEVALIER
Moi, je compte sur votre frayeur.
Balbi sort par la droite.
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