LE COMTE, UN DOMESTIQUE
Personne ! c'est extraordinaire : comment se fait-il que Fabius soit sorti ? Ah ! sans doute, il aura voulu me laisser plus de liberté pour mon entrevue avec sa sœur.
LE DOMESTIQUE, montraiu la porte à droite.
Pardon, monsieur le comte; j'entends parler dans la grande chambre, par ici, au bout de ce corridor.
LE COMTE
Quelle est cette chambre?
LE DOMESTIQUE
Celle de la folle.
LE COMTE
Tu connais cette maison ?
LE DOMESTIQUE
Je suis du village, monsieur le comte; et avant
que cette maison fût habitée par M Fabius, j'y étais venu bien des fois. Voulez-vous que j'aille prévenir?
LE COMTE
Toul-à-l'heure. (Le domestique se retire an fond à l'exti>rieur.) Quelle misère! quel dénûment! Cela me fait espérer que jeréussirai; cette fille ne sera pas assez follepour refuser la fortune que je lui viens offrir. Qu'ils partent, et que je n'entende plus parler d'eux, surtout de cette femme à qui le hasard a fait éveiller en moi un si horrible souvenir. En vérité, n'est-ce pas une singulière fatalité, que le jour même où je m'occupe dans mes mémoires à me justifier de cette affaire de la marquise d'Esgrigny, une femme se présente, une folle qui me parle de Lyon, d'échafaud! Je l'avoue, cette épouvantable coïncidence a égaré aussi ma raison. Un moment j'ai cru entendre la voix et revoir les (rails (lelinfortunée dont je voudrais pouvoir oulïu'T le nom. ! // ri'fléchit.) Folie des deux parts :
LE FILS DE LA FOLLE
oelte femme, revenue de son évanouissement, a arrêté sur moi des regards iiidifférens, moi-même, jf'ai cherché vainement dans ce visage flétri une trace de celte beauté qui m'a rendu si coupable! ( Sileuce. ) D'ailleurs la marquise n'avait pas de fils. {Après itn silence.) N'importe, qu'ils partent: pour mon repos et pour mes projets, il le faut. {Il appelle.) Georges...
LE DOMESTIQUE
Monsieur le comte.
LE COMTE
Tout est prêt?
hE DOMESTIQUE.
Oui, monsieur le comte,la grande carriole d'osier attelée de deux bons chevaux, attend sur la route.
LE COMTE
Leurs préparatifs de départ ne seront pas longs, d'après ce que je puis voir.
LE DOMESTIQUE
Je leur donne deux heures pour s'apprêter, et je réponds encore qu'avant le jour nous serons à Grenoble.
LE COMTE
Je te recommande d'avoir pour eux les plus grands égards.
LE DOMESTIQUE
Ma foi, monsieur le comte, je réponds de la voiture et des chevaux; mais nous allons entrer dans la montagne, et si la marquise recommence ses courses ?...
LE COMTE
La marquise! dites- vous?
LE DOMESTIQUE
Pardon! monsieur le comte, c'est un nom de fantaisie que les entans donnent à la folle, parce que quelquefois elle prend des airs de grande dame !
LE COMTE
C'est bien! Va prévenir M"^ Célcstine que je fattends. [Georges sort; le comte seul.) En vérité je me laisse aller à des craintes puériles; mais une fois qu'on est sous rcmi)ire d'une préoccupation.* on voit tout à travers une même idée, et on prête aux moindres choses un sens qui n'existe pas. Dix fois j'ai entendu mes gens appeler cette femme la marquise; et voilà qu'aujourd'hui ce nom me trouble et m'étonne. Allons, chassons ces pensées, occupons-nous de ce qui m'a amené ici Je prévois des scènes de désespoir, des cris, des larmes; mais je suis peu sensible à toutes ces comédies, et il faudra bien que tout cela se calme. [Gconjes réparai/.) Eh bien?
LE DOMESTIQUE
M"* Célestine fait bien ses excuses à monsieur le comte; mais elle va venir tout de suite : c'est sa mère qui la relient, parceciu'ellc demande quelque chose que JM"" Célestine ne veut pas lui doimer.
LE COMTE
Nous n'avons cependant pas de temps à perdre.
LE DOMESTIQUE
Ça peut pourtant être long... c'est que la folle
est obstinée en diable quand elle veut quelque chose; je la connais.
LE COMTE
Tu la connais?
LE DOMESTIQUE
Tiens ! depuis vingt ans qu'elle est dans le pays.
LE COUTE
Depuis vingt ans?
LE DOMESTIQUE
Mais dam, ça doit être quelque chose comme ça; nous sommes en 1816, et c'était pendant la terreur...
LE COMTE
Pendant la terreur!
LE DOMESTIQUE
J'étais encore bien petiot; mais je me rappelle de ça comme si j'y étais... Pardieu, c'est mon oncle Thomas qui, en allant aux champs, trouva la pauvre femme évanouie dans un fossé avec un enfant dans ses bras.
LE COMTE
Et d'où venait-elle?
LE DOMESTIQUE
Il n'y avait qu'elle qui pouvait le dire, et quand on l'eut fait revenir... bernique, rien : elle n'avait pas même idée de son nom : on voulait la renvoyer de la commune; car enfin chacun a assez de ses pauvres; mais un ex-religieux, qui s'était retiré dans le pays, se chargea d'elle, de sa fille, et par suite de son fils.
LE COMTE, le congédiant de geste.
Bien! bien! [A part.) J'oublie toujours que la marquise n'avait pas de fils.
LE DOMESTIQUE, à ;:)arr.
Je ne dis pas à M. le comte que l'autre n'était pas encore né, et que ce n'est peut-être pas pour rien que le moine défroqué l'élcva comme s'il lui appartenait.
LE COMTE
Enfin, il me semble qu'on vient.
'WWWWW
scknj: II.
LE COMTE, LE DOMESTIQUE, un moment, CLLESTLNE.
CÉLESTINE, à pan en entrant.
Ma foi, mon frère en dira ce qu'il voudra; mais ma mère a absolument voulu ces papiers, et je ne m'en seraisjamais débarrassée si je ne les lui avais pas donnés.
LE COMTE, un domciliqUC.
Ces lia mademoiselle Célestine ?
LE KO.MBSTIQCE.
Oui, monsieur le comte.
LB COMTE
Laissez-nous, et attendez-moi où je vous ai dit»
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