CÉLESTINE, FABIUS, LA FOLLE, LE COMTE
LA FOLLE, entrant, des papiers à la tnain. Où est-il? où est-il?
FABIUS, la suivant.
Ma mère, ma mère, rendez-moi ces papiers... ils ne m'appartenaient pas; ils sont à monsieur.
LA FOLLE
Ces papiers sont à vous, monsieur?... Eh bien, n'y croyez pas... tout ce qu'ils disent est faux.
LE COMTE
Mais, madame...
La marquise d'Esgrigny trouva, disent-ils, appui et pitié auprès du bourreau de Lyon.
LE COMTE
Madame...
LA FOLLE
C'est un mensonge.
FABIUS
Ma mère...
LA FOLLE
Un mensonge infâme, monsieur!
LE COMTE
Rendez-moi ces papiers.
LA FOLLE
Ces papiers?... [Elle fait un geste pour les déchirer. ) Voilà ce qu'ils valent... {Elle s'arrête, ) Non,., Qui a écrit cela ?
FABIUS
C'est monsieur le comte.
LA FOLLE
Eh bien! monsieur, ils vous ont menti... C'est la vérité que vous vouliez révéler... je vais vous la dire... Écrivez .. écrivez.
LE COMTE
Finissons!... Et que m'importent les propos de cette folle?
Folle! oh! je l'ai été, quand j'ai cru à la pitié de l'infâme Bénard!
CÉLESTINE
Bénard!
FABIUS
Bénard!... Que dit-elle?
LE COMTE, à part.
Ne me serais-je pas trompé?
LA FOLLE
Ah ! ce fut affreux!. .. Henri, mon noble Henri!
LE COMTE
Henri!... c'était son nom ?
LA FOLLE
Mon Henri, que j'aimais comme Dieu!... Je voulais te sauver... pour moi, pour ma Louise, 1 notre unique enfant, le seul gage de notre amour !
LE FILS DE LA FOLLE
tB COMTE, regardant Fabius.
Le seul?...
LA FOLLE
Écoutez!... On m'avait dit qu'un de ces hommes qui tuaient au nom de la loi faisait commerce de la vie des prisonniers, et que je pourrais lui racheter la vie de mon mari...
CÉLESTINE
De -votre mari ?
LA FOLLE
Oui... Est-ce que je ne suis pas la marquise d'Esgrigny? .. Qui en doute ici?
CÉLESTINE, sUipi'faite.
La marquise d'Esgrigny... vous?
FABits, de même.
La marquise d'Esgrigny !
LE COMTB, viienjeni.
Ne voyez-vous pas que la lecture de ces papiers lui a tourné la tête?
FABIUS, avec violence.
Oh! laissez-la parler, monsieur, et priez Dieu de n'avoir pas à me rendre compte d'un crime de plus.
LE COMTE
Elle menti... elle ment!
LA FOLLE
.le mens, dites-vous, je mens!... C'est qu'en effet, ce n'est pas croyable... On m'avait enseigné la demeure de cet homme qui trafiquait à prix d'or des victimes, au détriment du bourreau.
LE COMTE
Calomnie !
LA FOLLE
C'est vrai; on mentait... Je lui offris de l'or, à cet homme... j'en avais pris tout ce que j'en pouvais porter... je jetai tout à ses pieds... L'infâme ne regardait que moi... Ce ne sont pas tes richesses que je veux, me disait-il, c'est toi, toi...
LE COMTE
Elle est folle! vous dis-je.
LA FULLK.
folle... Oui, je vous l'ai dit, je le suis de>ciiue ce jour-là... car, savcz-vous ce qu'il lit, le bourreau? .. Il demeurait sur la place où était dressé l'échafaud; il ouvrit une fenêtre, cl m'y traîna, pour nie montrer le sort qui attendait mon noble Henri... A la première tète qui tomba, je dis non... A la seconde, je ne pus répondre... A la troisième, c'est vrai, je devins folle... je dis oui. CÉLESTINE Cl FABiis, ttvec horreur.
Ah!
LE COMTE
Ce n'est pas vrai... je le jure.
LA FOLLE
C'est vrai, je le sais bien, moi, monsieur.
FABirs, en menaçant.
Et le marquis ne fut pas sauvé, cependant?
LE COMTE
.le lai voulu... je l'ai voulu.
LA FOLLE
Non, non, vous l'avez tué, et si bien tué, que lorsque j'ai couru vers l'échafaud, son sang est tombé sur ma tête et sur celle de mon enfant... {elle semble chercher dans son souvenir) mon enfant, Louise, ma tille... Louise... [Elle parcourt la scène et toui-à-coup regarde le comte, pousse un cri, court à lui, le saisit au collet et s' (crie.) Bourreau, qu'as-tu.faitdema tille? qu'as-tu fait de ma fille ?
FABIUS, avec menace.
Ah ! monsieur le comte, vous êtes en mon pouvoir, et l'échafaud n'est plus à vos ordres.
LE COMTE
Fabius, prenez garde l prenez garde !
LA FOLLE, 7'ai courant la scène.
Louise... Louise, ma fille!
CÉLESTINE
Ma mère! c'est moi, je suis votre fille, et c'est en fuyant cet affreux spectacle que vous êtes venue errante et folle jusqu'en ce pays... c'est là que nous fûmes recueillis parla pitié des passans.
FABIUS
Oui, ma mère.
LA FOLLE
Ma fille... oui, ma fille, c'est loi. {Elle tombe assise sur ;j»j siège en embrassant Célestine. Fabius est à genoux rt côté d'elle, et lui embrasse les mains; la Folle relève la tète et le regarde longtemps.) El lui ! lui!
FABIUS
Ma mère, je suis votre fils.
LA FOLLE, se reculant.
Mais je n'avais pas de tils, moi !
Ma mère. . .
i.A FOi.LB, se levant.
Mais je ne vous connais pas, monsieur
FABIUS
Ma mère...
LA FOLLE, lentement.
Sa mère... moi... Mon fils, lui... mon fils !
CÉLESTINK.
Ne le reconnaissez-vous pas ?