‹ ThéâtreChapitre 339 sur 971 · GEORGES, LOUISE · texte numérisé non relu

GEORGES, LOUISE

GEORGES

Près de ma femme, a-t-il dit?

LOUISE

Oui, Georges... près de votre femme.

GEORGES

Savez-vous que livrer mon nom, c'était livrer ma tête!

LOUISE

Non! c'était la sauver... et c'est pour cela que je l'ai dit.

GEORGES

Ou pour rassurer sans doute la susceptibilité jalouse du vioomle dAvarennc, dont j'avais troublé la confiance.

LOUISE

Je n'ai pas revu M. d'Avarenne depuis que vous l'avez quitté, et il ignore qui vous êtes. GEORGES, surpris.

Il rignore!... cl ce n'c^t pas lui qui m'a ouvert la pot Le de celte prison !

LOUISE

Il ne le pouvait plus... et c'est de la part de mon frère que je viens vous apporter la liberté.

GEORGES

Et quelles conditions y met le marquis de Mellisens ?

LOUISE

Je n'ai voulu en accepter aucune pour vous.

GEORGES

Sait-il ce que je vais faire de celte libcrlé?

LOUISE

Je n'ai dit que ce qu'il fallait pour l'obtenir 1

MAGASIN THEATRAL

eiORGBS.

En ce cas, je refuse... il ne serait pas juste à moi de recevoir la vie pour revenir les armes à la main, comliattre et perdre peut-êlre ceux qui m'auraient sauvé... je reste donc, puisque votre frère ignore pour quelle entreprise j'étais rentré en France.

Pour une entreprise dont on surveille déjà l'exécution.

GEORGES

Que dites-vous ?

LOUISE

Qui était connue avant que vous eussiez paru dans cette maison, et dont on peut surprendre les complices si avant le jour vous n'êtes pas près d'eux pour les avertir et les arracher au danger qui les menace.

GEORGES

Ce n'est pas possible !... Non, non, madame ; vous me trompez, et vous avez hâte de m'éloigner... voilà touti

LOUISE

J'ai hâte de vous suivre, monsieur.

GEORGES

Jamais, madame... le malheur et l'exil n'ont été que pour moi jusqu'à ce jour... je les garde pour moi.

LOUISE

Et que voulez-vous que je devienne, moi?

GEORGES

Vous resterez où vous êtes... dans votre patrie... au sein de votre famille, parmi les fêtes et le bonheur...

LOUISE

Le bonheur!... Ah ! Georges, Dieu seul peut savoir lequel a le plus souffert de nous deux !

Lequel a le plus souffert, madame?... Oh! rien n'est plus facile à connaître... Quand j'ai tenté de fuir, on vous a dit que la barque qui m'emportait avec mes compagnons , avait été brisée, et que nous avions tous péri.

LOUISE

Oui, et c'est à partir de ce jour que mes souffrances ont commencé.

GEORGES

Sans doute, vous avez dû souffrir dans ce moment ; votre mari venait de périr, un homme qui vous avait aimée, qui vous avait donné tout ce qu'il pouvait de fortune et de bonheur.

LOUISE

Ah! c'est vrai, Georges, vous avez été un bon et noble mari pour moi, et Dieu a été juste de vous sauver.

GEORGES

Peut-être; car le salut fut pénible, car moi et mes compagnons, suspendus aux débris de notre barque, nous avons erré trois jours sur une mer orageuse, sans guide, sans forces, sans espoir,,,

Trois jours entiers, Louise!... accroupis sur une planche prête à nous manquer à chaque minute, grelottansde froid, épuisés de faim, exaspérés par la soif, nous avons maudit le ciel et les hommes qui nous avaient fait ce malheur.

LOUISE

Oh! quel affreux supplice!

Affreux, en effet, et qui pousse le désespoir jusqu'au délire! car ce fut pendant une des nuits funèbres de ces épouvantables heures, ce fut sur le cadavre de Jacobi, qui vefiait d'expirer à nos yeux dans les convulsions de la faim, que nous jurâmes que si Dieu nous sauvait, son destin serait le nôtre... c'est-à-dire que nul de nous ne reprendrait ni son nom ni sa fortune, ni sa vie de ce monde enfin, jusqu'à ce que nous l'eussions vengé...

LOUISE

Oh ! vous n'eussiez pas fait ce fatal serment, si vous aviez su quelles tortures il devait me coûter.

GEORGES

Oui! vous pleuriez encore, sans doute... mais pendant que vous pleuriez d'une douleur légitime et qui vous honorait aux yeux du monde, moi, j'étais recueilli par une barque de pêcheurs italiens, jeté sur les grèves de Naples c ,;,■: scription n'était pas moins ardente qu'ei j'y devenais un pauvre manœuvre, ram le jour pour manger le soir, et n'osant . sous un toit de peur d'y être arrêté, et encore aux ordres grossiers du premier pass ■■ . que vous ne pleuriez plus , que vous ne pe plus à celui que vous aviez perdu , et que peut-être le vicomte d'Avarenne était prés ae vous.

LOUISE, avec douleur.

Ah! Georges I

GEORGES

Ce fut au bout d'une année, ce fut il y à cinq mois, que mes compagnons et moi , préférant la mort à la misère de cet exil, nous résolûmes de revoir la France, d'accomplir le serment fait sur le cadavre de notre ami.

LOUISE, avec surprise.

Il y a cinq mois?...

GEORGES

Oui, Louise, il y a cinq mois... et cependant nous n'avions à traverser que cette Italie que nos bataillons avaient si souvent conquise en quelques jours ; mais nous étions des vaincus sans patrie, des proscrits sans nom... un jour nous vivions de la charité qu'on nous avait faite, le lendemain nous achetions par le travail un peu de pain pour nous soutenir. Durant ces cinq mois, Louise, j'ai fait tous les plus durs métiers... j'ai travaillé à la terre, j'ai porté des fardeaux... ( arrachant sa décoration avec indignation) j'ai servi comme valet, ce qui pouvait me faire vivre, car vivre c'était l'espoir de me venger.

LE PROSCRIT

LOOISB, à part.

Toujours sa rengeance!

GEORGES

Et vous, Louise, pendant ce temps, on vous consolait... Endormie dans l'ivresse du présent, vous rêviez le bonheur de l'avenir; on vous aimait, vous aimiez.

lOClSB, avec reproche.

Je pensais à vous, moi!

Enfin, quand j'eus atteint les frontières... c'a été en me cachant le jour, et me traînant la nuit à travers les sentiers les plus obscurs, les ravins les plus escarpés, mourant de faim, brisé de fatigue, que je suis arrivé comme un mendiant dans ma maison où j'ai trouvé une fête... dans ma maison où j'ai trouvé la joie, où j'ai trouvé ma femme dans le délire d'un nouvel amour, dans les bras d'un autre époux; et maintenant savezvous qui a le plus souffert de nous deux, madame ?

LOUISE

Georges! Georges!... en écoutant le récit de

vos douleurs, j'ai oublié vos accusations... mais

croyez-moi, ce ne sont pas les tortures du corps,

)nt pas les misères de la faim, ce ne sont

lumiliations de la servitude qui sont les

Iciles à supporter; et quand vous saurez

\i eu à subir, vous jugerez peut-être que

?e de la femme qui s'est résignée a été

que celui de l'homme qui s'est relevé

iger.

GEORGES

Et qui se vengera, madame... car celte entreprise, je la tenterai, dussé-je la tenter seul!

Il remonte la scène.

LODISE, avec prière.

Non; car, quoi que vous puissiez dire, je vous suivrai!

GEORGES, avec feu.

Je vous le défends {// la ramène sur le

devant de la scène.) C'est qu'en quittant mes amis, je leur avais dit : « Je vais trouver ma femme, la tille de ce brave général Dubourg mort si vaillamment à Waterloo... elle m'aime, Louise... elle me comprendrai... sa fortune nous aidera, sa maison sera notre asile...» Us m'ont cru!... Et maintenant je ne veux pas avoir à leur dire : «J'ai été forcé de fuir la maison de ma femme; je reviens à vous plus misérable et plus proscrit que je ne l'étais... et celle sur qui j'avais compté, la voilai... ce n'est plus la femme du colonel liernard , c'est celle du vicomte d'Avarenne ; ce n'est plus la fille du général Dubourg, c'est celle de la marquise de Mcllisens!... » Non, non, madame, je ne veux pas être réduit à dire cela, et à ne pas vous punir.

LOUISE accablée.

Emmenez-moi donc ! et vous me punirez quand vous saurez la vériié.

GEORGES

La vérité, je la sais ; aussi vous voyez bien que je n'ai plus de colère, et que vous n'avez plus rien à craindre, car on ne se venge plus de ceux qu'on méprise.

LOUISE, encore plus accablée.

Et personne pour me défendre, mon Dieu!

GEORGES

Que n'appelez-vous le vicomte d'Àvarenne?

LOUISE, avec douleur.

Georges ! Georges ! vous qui avez tant souffert, ne soyez pas sans pitié.

Adieu, espérez, la mort ne peut manquer de m'atteindre.

LOUISE, avec désespoir.

Oh ! c'est affreux !

GEORGES, se décidant à partir.

Par OÙ faut-il que je parte, madame?

LOUISE, avec énergie.

Par ici donc! mais j'y passerai avant vous.

Elle va pour ouvrir la fenêtre, le Yicomlc entre par la porte du fond.

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