‹ ThéâtreChapitre 430 sur 971 · LE DUC, SAINT-CHARLES · texte numérisé non relu

LE DUC, SAINT-CHARLES

SAINT-CHARLES

C'est fait, monsieur le duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre?

LE DUC

Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.

SAINT-CHARLES

Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse.

LE DUC

Et si vous en abusez /

SAINT-CHARLES

Impossible: on nous briserait.

LK DUC

Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère?

SAINT-CHABLES

Tout s'oppose à ce que nous en sortions: nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l'on nous en cache trop de honteux pour qu'on nous aime; nous rendons de tels services, qu'on ne peut s'acquitter qu'en nous méprisant. On veut d'abord que pour nous les choses ne soient que des mots : ainsi la délicatesse est une niaiserie, l'honneur une convention, la traîtrise diplomatie! Nous sommes des gen.s de confiance; et cependant l'on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l'avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voila notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, monsieur le duc, et l'on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.

LE DUC

Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse; mais vous n'espérez pa.<, je crois, faire changer l'opinion du monde, ni la mienne?

SAINT-CHARLES

Je serais un grand sot, monsieur le duc. Ce n'est pas l'opinion d'autrui, c'est ma position que je voudrais faire changer.

LE DUC

Et, selon vous, la chose serait très-facile?

SAINT-CHARLES

Pourquoi pas, monseigneur î Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu'on me fasse espionner des cabinets; au lieu de surveiller des gens flétris, qu'on me livre les plus rusés diplomates; au lieu de servir de mesquines passions, laissezmoi servir le gouvernement : je serais heureux alors de cette part obscure dans une œuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc!

LE DCC

Je suis vraiment désespéré, mon cher, d'employer de si grands talens dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons.

SAINT-CHARLKS, â part.

Ah ! nous verrons? — c'est tout vu.

LE nue.

Je veux marier mon fils...

SAINT-CHARLES

A mademoiselle Inès de Christoval, princesse d'Arjos, beau mariage! Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparte, il est banni par le roi

VAUTRIN

Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la réYolution du Mexique?

LK DUC

Madame de Chistoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...

SAINT-CHARLES

Raoul de Frescas.

LE DDC.

Je n'ai donc rien à vous apprendre ?

SAINT-CHARLES

Si monsieur le duc le désire, je ne saurai rien.

Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d'avoir.

SAINT-CHARLES

Convenons d'une chose, monsieur le duc : quand ma franchise vous ddplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l'humble rôle d'observateur payé.

LE DUC

Continuez, mon cher. {A part.) Ces gens-là sont bien amusans !

SAINT-CHARLES

Monsieur de Fre>cas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d'un homme qui a cent mille livres de rente.

LE DUC

Quel qu'il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s'enveloppe.

SAINT-CHARLES

Ce que demande monsieur le duc est chose difficile. Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étranger.', ils sont les maîtres, ils nous ont bouleversé notre Paris.

LE DUC

Ah! quelle plaie !

SAINT-CHARLES

Monsieur le duc serait de l'opi'osition?

LE DCC

J'aurais voulu ramener le roi sans son cortège, voilà tout.

SAINT-CHARLES

Le roi n'est parti, monsieur le duc, que parce qu'on a désorganisé la magnifique police asiatique créée par Buoriaparté! On veut la faire aujourd'hui avec des gens comme il faut, c'est à donner sa démission. Kntravés par la police militaire de l'inviision, nous n'osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop diné. Mais pour vous, mon.siour le duc, on fera l'iinpossilile. Ce jeune homme a-t-il des vices? Jouc-l-il?

LE DCC

Oui, dans le monde.

SAINT-CHARLES

Loyalement ?

LB DUC

Monsieur le chevalier...

SAINT-CHARLES

Ce jeune homme doit être bien riche.

LE DUC

Prenez vous-même vos informations.

SAINT-CHARLES

Pardon, monsieur le duc; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand'chose. Monsieur le duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement mademoiselle de Christoval ?

Une princesse ! une héritière ! Vous m'inquiétez, mon cher.

SAINT-CHARLES

Monsieur le duc ne m'a-t-il pas dit que c'était un jeune homme? D'ailleurs l'amour feint est plus parfait que l'amour véritable: voila pourquoi tant de femmes s'y trompent! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le cœur, c'est déchaîner la langue.

LE DUC

Prenez garde ! votre mission n'est pas ordinaire, n'y mêlez point de femmes : une indi<crétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde monsieur de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande e>t absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin vous seriez perdu, si madame de Montsorel pouvait soupçonner une seul» de vos démarches.

SAINT-CHARLES

Madame de ^îonlsorcl s'intéresse donc à ce jeune homme? Dois-je la surveiller, car cette Glle est sa femme de chambre.

LE DUC

Monsieur le chevalier de Saint-Charles, l'ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous.

SAINT-CHARLES

Monsieur le duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l'objet principal de mes recherches?

Sachez si Raoul de Frescas est le vrai nom de ce jeune homme; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un secret d'état.

SAINT-CHARLES

Je ne vous demande que jusqu'à demain, monseigneur.

LE DUC

I C'est peu de temps.

I SAINT-CHARLES

Non, monsieurle duc, c'est beaucoup d'argent.

LE DUC

Ne croyez pas que je désire savoir doj chose» mauvaises; votre hnbilude, à vous autres, e$i de servir les passions au lieu de les éclairer. \ou» aimez mieux inventer que de n'avoir rien à dire. Je serais enchanté d'apprendre que ce jeune bomw a une famille ..

I.o M.irquiï rnirr . voit son p^rr nrcufio , el fiil unr Jr nioiislr.iliou l'oursorlir; le Duc l'inxileàrcslcr.

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