LE DUC, SAINT-CHARLES
SAINT-CHARLES
C'est fait, monsieur le duc. Désirez-vous savoir ce que contient la lettre?
LE DUC
Mais, mon cher, vous exercez une puissance terrible et miraculeuse.
SAINT-CHARLES
Vous nous remettez un pouvoir absolu, nous en usons avec adresse.
LE DUC
Et si vous en abusez /
SAINT-CHARLES
Impossible: on nous briserait.
LK DUC
Comment des hommes doués de facultés si précieuses les exercent-ils dans une pareille sphère?
SAINT-CHABLES
Tout s'oppose à ce que nous en sortions: nous protégeons nos protecteurs, on nous avoue trop de secrets honorables, et l'on nous en cache trop de honteux pour qu'on nous aime; nous rendons de tels services, qu'on ne peut s'acquitter qu'en nous méprisant. On veut d'abord que pour nous les choses ne soient que des mots : ainsi la délicatesse est une niaiserie, l'honneur une convention, la traîtrise diplomatie! Nous sommes des gen.s de confiance; et cependant l'on nous donne beaucoup à deviner. Penser et agir, déchiffrer le passé dans le présent, ordonner l'avenir dans les plus petites choses, comme je viens de le faire, voila notre programme, il épouvanterait un homme de talent. Le but une fois atteint, les mots redeviennent des choses, monsieur le duc, et l'on commence à soupçonner que nous pourrions bien être infâmes.
LE DUC
Tout ceci, mon cher, peut ne pas manquer de justesse; mais vous n'espérez pa.<, je crois, faire changer l'opinion du monde, ni la mienne?
SAINT-CHARLES
Je serais un grand sot, monsieur le duc. Ce n'est pas l'opinion d'autrui, c'est ma position que je voudrais faire changer.
LE DUC
Et, selon vous, la chose serait très-facile?
SAINT-CHARLES
Pourquoi pas, monseigneur î Au lieu de surprendre des secrets de famille, qu'on me fasse espionner des cabinets; au lieu de surveiller des gens flétris, qu'on me livre les plus rusés diplomates; au lieu de servir de mesquines passions, laissezmoi servir le gouvernement : je serais heureux alors de cette part obscure dans une œuvre éclatante... Et quel serviteur dévoué vous auriez, monsieur le duc!
LE DCC
Je suis vraiment désespéré, mon cher, d'employer de si grands talens dans un cercle si étroit, mais je saurai vous y juger, et plus tard nous verrons.
SAINT-CHARLKS, â part.
Ah ! nous verrons? — c'est tout vu.
LE nue.
Je veux marier mon fils...
SAINT-CHARLES
A mademoiselle Inès de Christoval, princesse d'Arjos, beau mariage! Le père a fait la faute de servir Joseph Buonaparte, il est banni par le roi
VAUTRIN
Ferdinand, serait-il pour quelque chose dans la réYolution du Mexique?
LK DUC
Madame de Chistoval et sa fille reçoivent un aventurier qui a nom...
SAINT-CHARLES
Raoul de Frescas.
LE DDC.
Je n'ai donc rien à vous apprendre ?
SAINT-CHARLES
Si monsieur le duc le désire, je ne saurai rien.
Parlez, au contraire, afin que je sache quels sont les secrets que vous nous permettez d'avoir.
SAINT-CHARLES
Convenons d'une chose, monsieur le duc : quand ma franchise vous ddplaira, appelez-moi chevalier, je rentrerai dans l'humble rôle d'observateur payé.
LE DUC
Continuez, mon cher. {A part.) Ces gens-là sont bien amusans !
SAINT-CHARLES
Monsieur de Fre>cas ne sera un aventurier que le jour où il ne pourra plus mener le train d'un homme qui a cent mille livres de rente.
LE DUC
Quel qu'il soit, il faut que vous perciez le mystère dont il s'enveloppe.
SAINT-CHARLES
Ce que demande monsieur le duc est chose difficile. Nous sommes obligés à beaucoup de circonspection avec les étranger.', ils sont les maîtres, ils nous ont bouleversé notre Paris.
LE DUC
Ah! quelle plaie !
SAINT-CHARLES
Monsieur le duc serait de l'opi'osition?
LE DCC
J'aurais voulu ramener le roi sans son cortège, voilà tout.
SAINT-CHARLES
Le roi n'est parti, monsieur le duc, que parce qu'on a désorganisé la magnifique police asiatique créée par Buoriaparté! On veut la faire aujourd'hui avec des gens comme il faut, c'est à donner sa démission. Kntravés par la police militaire de l'inviision, nous n'osons arrêter personne, dans la crainte de mettre la main sur quelque prince en bonne fortune ou sur quelque margrave qui a trop diné. Mais pour vous, mon.siour le duc, on fera l'iinpossilile. Ce jeune homme a-t-il des vices? Jouc-l-il?
LE DCC
Oui, dans le monde.
SAINT-CHARLES
Loyalement ?
LB DUC
Monsieur le chevalier...
SAINT-CHARLES
Ce jeune homme doit être bien riche.
LE DUC
Prenez vous-même vos informations.
SAINT-CHARLES
Pardon, monsieur le duc; mais, sans les passions, nous ne pourrions pas savoir grand'chose. Monsieur le duc serait-il assez bon pour me dire si ce jeune homme aime sincèrement mademoiselle de Christoval ?
Une princesse ! une héritière ! Vous m'inquiétez, mon cher.
SAINT-CHARLES
Monsieur le duc ne m'a-t-il pas dit que c'était un jeune homme? D'ailleurs l'amour feint est plus parfait que l'amour véritable: voila pourquoi tant de femmes s'y trompent! Il a dû rompre alors avec quelques maîtresses, et délier le cœur, c'est déchaîner la langue.
LE DUC
Prenez garde ! votre mission n'est pas ordinaire, n'y mêlez point de femmes : une indi<crétion vous aliénerait ma bienveillance, car tout ce qui regarde monsieur de Frescas doit mourir entre vous et moi. Le secret que je vous demande e>t absolu, il comprend ceux que vous employez et ceux qui vous emploient. Enfin vous seriez perdu, si madame de Montsorel pouvait soupçonner une seul» de vos démarches.
SAINT-CHARLES
Madame de ^îonlsorcl s'intéresse donc à ce jeune homme? Dois-je la surveiller, car cette Glle est sa femme de chambre.
LE DUC
Monsieur le chevalier de Saint-Charles, l'ordonner est indigne de moi, le demander est bien peu digne de vous.
SAINT-CHARLES
Monsieur le duc, nous nous comprenons parfaitement. Quel est maintenant l'objet principal de mes recherches?
Sachez si Raoul de Frescas est le vrai nom de ce jeune homme; sachez le lieu de sa naissance, fouillez toute sa vie, et tenez tout ceci pour un secret d'état.
SAINT-CHARLES
Je ne vous demande que jusqu'à demain, monseigneur.
LE DUC
I C'est peu de temps.
I SAINT-CHARLES
Non, monsieurle duc, c'est beaucoup d'argent.
LE DUC
Ne croyez pas que je désire savoir doj chose» mauvaises; votre hnbilude, à vous autres, e$i de servir les passions au lieu de les éclairer. \ou» aimez mieux inventer que de n'avoir rien à dire. Je serais enchanté d'apprendre que ce jeune bomw a une famille ..
I.o M.irquiï rnirr . voit son p^rr nrcufio , el fiil unr Jr nioiislr.iliou l'oursorlir; le Duc l'inxileàrcslcr.
le
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