SCENE IL VAUTRIN, LAFOURAILLE
A'autrin paraît en panUlon à pied , de molleton blanc , avec un gilet rond de pareille elofte , pantoufles de maroquin rouge, enfin, la tenue d\m homme d'affaires, le matin.
VADTRIN.
Lafouraille î
LAFOURAILLE.
Monsieur.
VAUTRIN
OÙ vas-tu T
LAFOURAILLE.
Chercher vos lettres.
VAUTRIN
Je les ai. As-tu encore quelque chose à faire?
LAFOURAILLE.
Oui, votre chambre...
Eh bien! dis donc tout de suite que tu désires me quitter. J'ai toujours vu que des jambes inquiètes ne portaient pas de conscience tranquille. Tu^vas rester là, nous avons à causer.
LAFOURAILLE.
Je suis à vos ordres.
VAUTRIN
Je l'espère bien. Viens ici? Tu nous rabâchais, sous le beau ciel de la Provence, certaine histoire peu flatteuse pour toi. Un intendant t'avait joué par-dessous jambe : te rappelles-tu bienî
LAFOURAILLE.
L'intendant? ce Charles Blondet , le seul homme^qui m'ait volé! Est-ce que cela s'oublie?
VAUTRIN
Ne lui avais-tu pas vendu ton maître , une fois ? C'est assez commun.
LAFOURAILLE.
Une fois ? Je l'ai vendu trois fois, mon maître.
VAUTRIN
C'est mieux. Et quel commerce faisait donc l'intendant?
LAFOURAILLE.
Vous allez voir. J'étais piqueur à dix-huit ans dans la maison de Langeac...
Je croyais que c'était chez le duc de Montsorel.
LAFOURAILLE.
Non ; heureusement le duc ne m'a vu que deux fois, et j'espère qu'il m'a oublié.
VAUTRIN
L'as-tu volé ?
LAFOURAILLE.
Mais, un peu.
VAUTRIN
Eh bien, comment veux-tu qu'il t'oublie?
LAFOURAILLE.
Je l'ai vu hier a l'ambassade, et je puis être tranquille.
VAUTRIN
Ah I c'est donc le même ?
LAFOURAILLE.
Nous avons chacun vingt-cinqans de plus, voilà toute la difiérence.
VAUTRIN
Eh bien! parle donc? Je savais bien que tu m'avais dit ce nom-là. Voyons.
LAFOURAILLE.
Le vicomte de Langeac , un de mes maîtres, et ce duc de Montsorel étaient les deux doigts de la main. Quand il fallut opter entre la cause du peuple et celle des grands , mon choix ne fut pas douteux : de simple piqueur, je passai citoyen, et le citoyen Philippe Boulard fut un chaud travailleur. J'avais de l'enthousiasme, j'eus de l'autorité dans le faubourg.
VAUTRIN
Toi ! Tu as été un homme politique?
LAFOURAILLE.
Pas long-temps. J'ai fait une belle action, ça m'a perdu.
VAUTRIN
Ah ! mon garçon , il faut se défier des belles actions autant que des belles femmes : on s'en trouve souvent mal. Était-elle belle, au moins, cette action?
LAFOURAILLE.
Vous allez voir. Dans la bagarre du 10 août, le duc me confie le vicomte de Langeac ; je le déguise , je le cache, je le nourris au risque de perdre n)a popularité, et, ma tête. Le duc m'avait bien encouragé par des bagatelles, un millier de louis, et ce Blondet a l'infamie de venir me proposer davantage pour livrer notre jeune maître.
VAUTRIN
Tu le livres?
LAFOURAILLE.
A l'instant. On le coffre à l'Abbaye, et je me trouve à la tête de soixante bonnes mille livres en or, en vrai or.
En quoi cela regarde-t-il le duc de Montsorel ?
LAFOURAILLE.
Attendez donc. Quand je vois venir les journées de septembre, ma conduite me semble un peu répréhensible ; et, pour mettre ma conscience en repos, je vais proposer au duc, qui partait, de resauver notre ami.
VAUTRIN
As-tu du moins bien placé tes remords ?
LAFOURAILLE.
Je le crois bien, ils étaient rares à cette époquelà! Le duc me promet vingt mille francs si j'arrache le vicomte aux mains de mes camarades, et j'y parviens.
VAUTRIN
Un vicomte, vingt mille francs ? c'était donné.
LAFOURAILLE.
D'autant plus que c'était alors le dernier. Je
VAUTRIN
l'ai su trop tard. L'intendant avait fait disparaître tous les autres Langeac, même une pauvre j grand'mère qu'il avait envoyée aux Carmes.
VACTRIS. 1
Il allait bien, celui-là! I
LAFOURAILLE. '
Il allait toujours! Il apprend mon dévouement, se meta ma piste, me traque et me dé- | couvre aux environs de Mortagne, où mon maî- j Ire attendait, chez un de mes oncles, une occasion de gagner la mer. Ce gueux-là m'offre autant d'argent qu'il m'en avait déjà donné. Je me vois une existence honnête pour le reste de mes jours, je suis faible. Mon Blondet fait fusiller le vicomte comme espion, et nous fait mettre en prison, mon oncle et moi, comme complices. Nous n'en sommes sortis qu'en regorgeant tout mon or.
VACTRIS.
Voilà comment on apprend à connaître le cœur humain. Tu avais affaire à plus fort que toi.
LAFOURAILLE.
Peuhl il m'a laissé en vie, un vrai finassier.
VAUTRIN
En voilà bien assez 1 II n'y a rien pour moi dans ton histoire.
LAFOURAILLE.
Je peux m'en aller?
VAUTRIN
Ah çà: tu éprouves bien vivement le besoin d'être là où je ne suis pas. Tu as été dans le monde, hier : t'y es-tu bien tenu?
LAFOURAILLE.
II se disait des choses si drôles sur les maîtres, que je n'ai pas quitté l'antichambre.
VAUTRIN
Je l'ai cependant vu rôdant près du buffet, qu'as-tu pris ?
LAFOURAILLE.
Rien... Ah! si, un petit verre de vin de Madère.
VAUTRIN
Où as-tu mis les douze couverts de vermeil que tu as consommés avec le petit verre?
LAFOURAILLE.
Du vermeil? J'ai beau chercher, je ne trouve rien de semblable dans ma mémoire.
VAUTRIN
Eh bien! tu les trouveras dans ta paillasse. Et Philosophe a-t-il eu aussi ses petites distractions ?
LAFOURAILLE.
Oh I ce pauvre Philosophe, depuis ce matin, se moquct-on assez de lui en bas? Figurez-vous, il a\i.se un cocher, irès-jcune, et il lui découd ses galons. En dessous, c'est tout fauxl Les maîtres, aujouid liui, volent la nioilic de leur considération. On n'est plus sûr de rien , ça fait pitié.
VAUIUIN, il sifiJr.
Ça n'est pas drôle de prendre comme ça 1 Vous allez me perdre la maison, il est temps d'en finir. Ici, père Buleux ! llola. Philosophe : à moi, Fil-
de-soie! Mes bons amis, expliquons-nous à l'amiable? Vous êtes tous des misérables.
SCEÎSE III.
Les Mêmes, BUTEUX , PHILOSOPHE et FIL- DE-SOIE.
BUTEUX
Présent! Est-ce le feu?
FIL-DE-SOIE
Est-ce un curieux ?
BUTEUX
J'aime mieux le feu, ça s'éteint!
PHILOSOPHE
L'autre, ça s'étouffe.
LAFOURAILLE.
Bah ! Il s'est fâché pour des niaiseries.
BUTEUX
Encore de la morale, merci !
FIL-DK-SOIE.
Ce n'est pas pour moi, je ne sors point.
VAUTRIN, à Fil- de-soie.
Toi! le soir que je t'ai fait quitter ton bonnet de coton, empoisonneur...
FIL-DE-SOIE
Passons les titres.
Et que tu m'as accompagné en chasseur chez le feld-marcchal , tu as , tout en me passant ma pelisse, enlevé sa montre à Ihetman des Cosaques.
FIL-DE-SOIE
Tiens ! les ennemis de la France.
VAUTRIN
Toi, Buteux, vieux malfaiteur , tu as volé la lorgnette de la princesse d'Arjos, le soir où elle avait mis votre jeune maître à notre porte.
BUTEUX
Elle était tombée sur le marche-pied.
VAUTRIN
Tu devais la rendre avec respect; mais l'or et les perles ont réveillé tes griffes de chat-tigre.
LAFOURAILLE.
Ah çà, l'on ne peut donc pas s'amuser un peu? Que diable! Jacques, tu veux...
VAUTRIN
Hein î
LAFOURAILLE.
Vous voulez, monsieur Vautrin, pour trente mille francs, que ce jeune homme mène un train de prince? Nous y réussissons à la manière des gouvernemcns étrangers, par l'emprunt et par le crédit. Tous ceux qui viennent demander de l'argent nous en laissent, cl vous n'êtes pas content.
FIL-DE-SOIB.
Moi, si je ne peux plus rapporter de l'argent du marché quand je vais aux provisions sans le sou, je donne ma démission.
PUILOSUPUB.
Et moi donc, j'ai vendu cinq mille francs notre
MAGASIN THEATRAL
pratique à plusieurs carrossiers , et le favorisé va tout perdre. Un soir , rnonsieur de Frescas part brouetté par deux rosses, et uous le ramenons, Lafouraille et moi, avec deux chevaux de dix naiile francs qui n'ont coûté que vingt petits verres de schnick.
LAFOUKAILLE.
Non, c'était du kirsch !
PHILOSOPHE
Enfln, si c'est pour ça que vous vous emportez...
FIL-DE-SOIE
Comment entendez-vous tenir votre maison ?
VAUTRIN
Et vous comptez marcher long-temps de ce train-là? Ce que j'ai permis pour fonder notre établissement, je le défends aujourd'hui. Vous voulez donc tomber du vol dans l'escamotage? Si je ne suis pas compris, je chercherai de meilleurs valets.
BUTEUX
Et où les trouvera-t-il ?
LAFOCRAILLE.
Qu'il en cherche !
VAUTRIN
Vous oubliez donc que je vous ai répondu de vos têtes à vous-mêmes 1 Ah çà, vous ai-je triés comme des graines sur un volet, dans trois résidences différentes, pour vous laisser tourner autour dugibet comme des mouches autour d'une chandelle? Sachez-le bien, chez nous une imprudence est toujours un crime. Vous devez avoir un air si complètement innocent, que c'était à toi, Philosophe, à te laisser découdre tes galons. N'oubliez donc jamais voire rôle : vous êtes des honnêtes gens, des domestiques fidèles, et qui adorez monsieur Raoul de Frescas, votre maître.
BUTECX.
Vous faites de ce jeune homme un dieu! vous nous avez attelés à sa brouette; mais nous ne le connaissons pas plus qu'il ne nous connaît.
PHILOSOPHE
Enfin, est-il des nôtres?
FlL-DE-SOIE.
OÙ ça nous mène-t-ilî
LAFOURAILLE.
Nous vous obéissons à la condition de reconstituer la Soc(V/étie« Dix Mille, de ne jamais nous attribuer moins de dix mille francs d'un coup, et nous n'avons pas encore le moindre fonds social.
FIL-DE-SOIE
Quand serons-nous ciipiialistes?
BUTEUX
Si les camarades savaient que je me déguise en vieux portier depuis six mois , gratis, je serais déshonoré. Si je veux bien risquer mon cou, c'est ahn de donner du pain a mon Adèle, que vous m'avez défendu de voir, et qui depuis six mois sera devenue sèche comme une allumette.
LAFOURAILLE, aiix deux autres.
Elle est en prison. Pauvre homme ! ménageons sa sensibilité.
VAUTRIN
Avez-vous fini? Ah çà, vous faites la noce ici depuis six mois , vous mangez comme des diplomates, vous buvez comme des Polonais, rien ne vous manque.
BUTEDX.
On se rouille!
VAUTRIN
Grâce à moi, la police vous a oubliés I c'est à moi seul que vous devez celte existence heureuse! j'ai effacé sur vos fronts cette marque rouge qui vous signalait. Je suis la tête qui conçoit, vous n'êtes que les bras.
PHILOSOPHE
Suffit !
VAUTRIN
Obéissez-moi tous aveuglément!
LAFOURAILLE.
Aveuglément.
VAUTRIN
Sans murmurer ?
FIL-DB-SOIE
Sans murmurer.
VAUTRIN
Ou rompons notre pacte et laissez-moi! Si je dois trouver de l'ingratitude chez vous autres, à qui désormais peut-on rendre service?
PHILOSOPHE
Jamais, mon empereur!
LAFOURAILLE.
Plus souvent, noire grand homme!
BUTEUX
Je t'aime plus que je n'aime Adèle.
FIL-DE-SOIE
On t'adore.
VAUTRIN
Je veux vous assommer de coups !
PHILOSOPHE
Frappe sans écouter.
VAUTRIN
Vous cracherau visage, et jouer votre vie comme des sous au bouchon.
BUTEUX
Ah ! mais ici, je joue des^ couteaux !
VAUTRIN
Eh bien, tue-moi donc tout de suite.
BUTEUX
On ne peut pas se fâcher avec cet homme-là. Voulez-vous que je rende la lorgnette? c'était pour Adèle !
TOUS, l'entourant.
Nous abandonnerais-tu, Vautrin?
LAFOURAILLE.
Vautrin I notre ami.
PHILOSOPHE
Grand Vautrin!
FIL-DE-SOIE
Notre vieux compagnon, fais de nous tout ce que tu voudras.
VAUTRIN
Oui, je puis faire de vous tout ce que je veux. Quand je pense à ce que vous dérangez pour pren-
VAUTRIN
dre des breloques, j'ëprouve l'envie de vous renvoyer d'où je vous ai tirés. Vous êtes ou en dessus ou en dessousdela sociétéjalie ou l'écume ; moi, je voudrais vous y faire rentrer. On vous huait quand vous passiez, je veux qu'on vous salue; vous étiez des scélérats, je veux que vous soyez plus que d'honnêtes gens.
PHILOSOPHE
Il y a donc mieux?
BrTElX.
Il y a ceux qui ne sont rien du tout.
VAUTRIN
Ilya ceux qui décident de l'honnêteté des autres. 'V^ous ne serez jamais d'honnêtes bourgeois, vous ne pouvez être que des malheureux ou des riches: il vous faut donc enjamber la moitié du monde! Prenez un bain d'or, et vous en sortirez vertueux.
FIL-DE-SOIE
Oh ! moi, quand je n'aurai besoin de rien, je serai bon prince.
VAUTRIX.
Eh bien! toi, Lafouraiile, tu peux être, comme l'un de nous, comte de Sainte-Hélène ;et loi, Buteux, que veux- tu?
Bl'TEUX.
Je veux être philanthrope, on devient millionnaire.
PHILOSOPHE
Et moi banquier.
FIL-DE-SOIE
Il veut être patenté.
VAtJTRlir.
Soyez donc, à propos, aveugles et clairvoyans, adroits et gauches, niais et spirituels (comme tous ceux qui veuleiitfaire fortune). Nemejugez jamais, et n'entendez que ce que je veux dire. Vous me demandez ce qu'est Raoul de Frescas?... Je vais vous l'expliquer: il va bientôt avoir douze cent mille livres de rente, il sera prince, et je l'ai pris mendiant sur la grande route, prêt à se faire tambour, à douze ans, il n'avait pas de nom, pas de famille, il venait de la Sardaignc, oii il devait avoir fait quelque mauvais coup, il était en fuite.
BUTKCX.
Oh! dès que nous connaissons ses antécédens etsa position sociale...
VAUTRIN
A. ta loge I
BUTELX.
La petite Nini, la fille a Giroflée, y est.
VAUTRIN
Elle peut laisser passer une mouche.
LAKOURAILLE.
Elle! Âh! c'est une petite fouine à laquelle il ne faudra pas indiquer les pigeons.
VAUTRIN
Par ce que je suis en iruin de faire de Raoul, voyez ce que je puis. Ne devait-il pas avoir la préférence? Raoul de 1 rescas est un jeune homme resté purcoinine un angeau milieu de notre bourbier, il est notre conscience; enlin, c'est ma
création : je suis à la fois son père, sa mère, et je veux être sa providence. J'aime à faire des heureux, moi qui ne peux plus l'être. Jerespire par sa bouche, je vis de sa vie; ses passions sont les miennes, je ne puis avoir démotions nobles et pures que dans le cœur de cet être qui n'est souillé d'aucun crime. Vous avez vos fantaisies, voilà la mienne! En échange de la flétrissure que la société m'a imprimée, je lui rends un homme d'honneur, j'entre en lutte avec le destin, voulez-vous être de la partie, obéissez?
TOUS
A la vie, à la mort !
VAUTRIN, à part.
Voilà mes bêtes féroces encore une fois domptées! {Haut.) Philosophe, tâche de prendre l'air, la figure et le costume d'un employé aux recouvremens, tu iras reporter les couverts empruntés par Lafouraillea l'ambassade. [AFil de-soie. iToi, Fil-de-soie, monsieur de Frescas aura quelques amis, prépare un somptueux déjeuner, nous ne dînerons pas. Après, tu t'habilleras en homme respectable, aie l'air d'un avoué. Tu iras rue Oblin, numéro 6, au quatrième étage, tu sonneras sept coups, un à un, tu demanderas le père Giroflée. On te répondra : D'où venez-vous ? Tu diras : D'un port de mer en Bohème. Tu seras introduit. Il me faut des lettres et divers papiers de monsieur le ducdeChristoval: voilà le texte et les modèles, je veux une imitation absolue dans le plus bref délai. Lafouraiile, tu verras à faire mettre quelques lignes aux journaux sur l'arrivée... (// lui parle à l'oreille.] Cela fait partie de mon plan. Laissez-moi.
LAFOURAILLE.
Eh bien, êtes-vous content?
Oui.
PHILOSOPHE
Vous ne nous en voulez plus ?
VAUTRIN
Non.
FIL-DE-SOIB.
Enfin, plus d'émeute, on sera sage.
BUTEUX
Soyez tranquille, on ne se bornera pas à être poli, on sera honnête.
VAUTRIN
Allons, enfans, un peu de probité, beaucoup de tenue, et vous serez considérés.