SCENE II
MONTALTE, RANU€CIO.
RANCCCIO, allant à la balustrade de la deuxième arcade gui le sépare du précipice.
Eh ! non , ce n'est pas lui ; c est un petit vieillard boiteux, qui descend tout en clopinant... [Montalte s'arrête un instant pour tousser à la passeï elle jetée sur le précipice.) Oh! le pauvre petit vieux ! on dirait qu'il n'a que le souffle... {S' appuyant sur la balustrade.) Eh! mon brave homme!... vous ne battez que d'une aile!... et d'ici à Albano, l'étape est un peu longue pour vous... Mo>TALTE. sur la passerelle *.
Hélas! oui; je suis si vieux! ma santé est si frêle!...
RA>rccio.
Tenez, je n'ai rien a faire pour le quart d'heure, voulez-vous mon bras pour vous aider?
M0?iTALTE.
Merci, mon brave, merci: mais je suis obligé de me reposer à chaque instant, et je craindrais d'abuser de votre complaisance.
Il descend la colline.
RA>UCCIO.
Eh bien, alors, entrez ici un instant, et vous
* L'acteur chargé de ce rûlc important doit le jouer S3DS chrirge, avec profondeur quand il est seul , parfois avec l'habitude du commandement, toujours avec distinction Sixte-Quint lut le Bonaparte de la papaate'.
L'ABBAYE DE CASTRO
vous reposerez. Allons, allons, pas de cérémonie, je suis ici chez un ami qui ferait comme moi, j'en suis sûr... (Monialie entre.) Entrez, entrez, et asseyez-vous là... {Hloula'ie s'asseoit sur uiiescaheuii.) Diable! je suis heureux de n'avoir pas eu pendant mon voyage une paire de jambes comme celle-là.
Il montre la licqiiille.
MONTALTE
Vous arrivez de loin ?
BA^DCCIO.
Des Pays-Bas.
MONTALTE
Vous étiez au service ?
RANCCCio, ouvert, et d'une franchise militaire qui
doit faire contraste avec la dissimulation de
Montalte.
J'y ai toujours été, tantôt de l'un, tantôt de l'autre. .partout où il y avaitquelques bonscoups à donner ou à recevoir ; ce n'est qu'alors qu'on .«e sent vivre!... mais il n'y avait plus rien à faire en Italie; il y a douze ans, je fus rejoindre don Juan d'Autriche, surnommé l'Invincible, etquoique la mer ne soit pas mon élément, je lui ai prêté un bon coup d'épaule à Lépanle.
MONTAI. TF-, avec intérêt.
Ah 1 vous étiez à Lépante!
UAISUCCIO.
En personne... et les Turcs n'ont pas dû être Irès-contens de nous deux, car nous leur avons donné une fameuse poussée... de la, nous avons été rendre visite aux Maures d'Afrique ; son frère, le roi d'Espagne, le rappela. Ma foi, ce don Juan étaitun vaillant compère! il payait bien ;je ne voulus pasle quitter: toujours ensemble, nousavons été tenirun peu en bride messieurs des Pays-Bas, qui grognaient contre notre sainte mère l'Eglise; mais la, mon invincible don Juan est mort, dans la toile!... Pauvre diable! il méritait mieux que ça !
MONTALTE
C'est vrai !
UANLCCIO.
Après lui, j'ai dit : Le capitaine Ranuccio a fait sa part; à d'autres, enfans... et je me suis mis en route pour revoir l'Italie. Le voyage était long, je m'ennuyais... toujours marcher... De temps en temps, quand je passais dans des pays où on se battait, je faisais ma partie, pour ne pas me rouiller la main... [Inani.) Si bien, que je suis resté quatre ans en route... Mais, me voila arrivé; dans une heure, j'embrasserai un pupille, un élève, à qui je voudrai.s duiiner mes [irincipcs et ma bonne épée, car il doit avoir des dispositions, le gaillard! s'il tient de son père, qui était un vaillant soldat... voilà mon histoire , et la vôtre?
MONiALiK. il part, en souriant.
Il est ouvert, le capitaine... (Iluui.) Moi, ji- Mons du couAcnt des (."apucins, et je >ais à Al bano.
RANUCCIO.
Après?
MONTALTE, froidement.
C'est tout.
RANCCCIO.
Ça peut être vrai... mais ça n'est pas long.
MONTALTE
Et vous ne pensez pas a prendre du service ici, capitaine?
HANUCCIO.
Ma foi, non; d'abord, voyez-vous, les soldats du pape n'ont pas une brillante réputation... Pardon, vous êtes peut-être dans les ordres? MONTALTE, souriant.
Cela n'y fait rien.
R\NCCCIO.
Après cela, je crois que notre saint pontife Grégoire n'a pas besoin d'officiers.
MONTALTE
Pourquoi cela?
RANtCCIO.
Ah ! parce qu'il est trop faible pour s'en servir.
MONTALTE
Vous parlez hardiment!
RANiccio, vivement.
Et j'agis de même; quoique je n'aie mis le pied que depuis trois jours dans les états de l'Église, est-ce que je ne sais pas déjà que c'est toujours la même chose... toujours comme autrefois? Par le temps où nous vivous, voyez-vous, en Italie il n'y a de respecté que ceux qui ont le cœur solide et le poignet ferme ; tout le reste doit plier sous quelques grands voleurs. .. Pardon, j'ai voulu dire grands seigneurs... Et au-dessus de tous ces misérables en manteaux et en robes pavanent les Orsini.
MONTALTE, se levant, à voix basse.
Silence, malheureux ! .. . Savez-vous de qui vous parlez là?... les Orsini!... leur puissance est au comble, et vous feriez mieux d'aller leur offrir vos services.
RANUCCIO.
Aux Orsini, moi! jamais!... je me ferais couper le poing plutôt.
MONTALTE
Pourquoi?
RANUCCIO, avec nne colCrc sourde.
Pourquoi ? je vais vous le dire pourquoi. (// se rapproche de lui.) Il y avait un homme, mon ami, mon frère, un soldat comme moi., mais une autre tête que la mienne!... un homme pour moi au-dessus de tous les hommes, au-dessus de don Juan lui-même, surnommé l'Iiiviiicible. un homme enfin ({u'on n'a|)pelait jamais inutilement, etqui, lui tout seul, leur faisait peur a tous !... Eh bien, cet homme, cet ami, ce frère d'armes, les Orsini l'ont tué! ils ont lâchement assassiné mon brave Peretti!
MONTALIK, viicnuni cl avec une voi.T forte.
Pcrclli!. .
RANUCCIO, ôionuc.
Tiens, comme vous avi^ dit cela chaudement ! Vous l'avez connu ?
MAGAS1^ THEATRAL
Mos I ALTK, se remcUunt ei louriant.
J'ai souvent enlendii parler de lui.
nAMJCcio, l'examinant.
Ah!
MOiN TAI-TE.
Tenez, capitaine, vous êtes un excellent homme, à ce que je vois; ouvert, franc... enfin comme je les aime, et j'accepte la proposition que vous me faisiez lout-a-l'heure de m'accompagner jusqu'à Albano. Voulez-vous me donner votre bras?
IIAKUCCIO.
Volontiers... Sur ce chemin-là, je rencontrerai peut-être mon jeune homme.
MONTALTE
Kt surtout, vous parlerez plus bas, sur la route. HANUCCio, donnanlle bras à Montolle, et appelant.
Kh ! la bonne, je sors un instant; mais je vais revenir... si Jules rentrait, dites-lui de m'attendre, entendez- vous? qu'il m'att€nde.
Moiilallo soil si/Ul<-nu par Raiiucciu; tous deux descendent veis Albano.