‹ ThéâtreChapitre 485 sur 971 · HÉLÈNE, LA COMTESSE · texte numérisé non relu

HÉLÈNE, LA COMTESSE

Au lever du rideau, la comtesse Campireali, assise, regarde avec attention sa fille, qui , occupée d'un paysage cju'elle dessine d'après nature par la fenêtre , oublie son crayon et contemple la campagne avec un Iriste in lérêt.

Est-ce que vos yeux, ma chère Hélène, n ont pas assez contemplé ce paysage et cette maison située au milieu des rochers du Giogo?

HÉLÈNE

Pardon, madame, je m'oubliais dans une rêverie sans objet.

LA COMTESSE

Sans objet! je voudrais le croire, ma fille! Étrangère au monde jusqu'à présent, vous n'y avez pas appris à dissimuler votre pensée, et il est facile de voir que votre esprit n'est point aux lieux où vous êtes venue nous rejoindre depuis un mois seulement.

HÉLÈNE

Excusez celte inliabitude de la vie où je nie trouve.

LA COMTESSE

s'il n'y avait qu'inhabilude, je ne m'affligerais

pas, mon enfant; mais il y a froideur, et je souffre.

HÉLÈNE

Il est cependant bien loin de ma pensée de vous causer un seul chagrin, madame.

LA COMTESSE

Et ce mot seul, madame, qui revient sans cesse dans vos discours, ne suffirait-il pas pour me désoler?... Hélène, écoutez-moi. Quand je vous mis au monde, ma fille, j'avais déjà donné au comte Campireali un héritier de son nom. Votre naissance ne fit pas battre son cœur... je me réjouis, moi, car j'avais désormais une compagne, dans la solitude que faisaientaulour de moi ses préoccupations ambitieuses; vous m'aimiez bien alors!... j'étais heureuse!... Mais à peine touchiez-vous à l'âge où l'affection, qui n'était encore qu'un instinct, allait devenir le plus doux des sentimens, qu'un ordre sévère fut porté contre nous deux, notre fortune suffisait à peine à soutenir le haut rang que le comte prévoyait dans l'avenir de son fils; vous deviez me quitter pour entrer pensionnaire au couvent de l'Ave Maria, et après y avoir fait des vœux, aller, selon la règle, vous ensevelir pour toujours à l'abbaye de Castro, sombre retraite dont le nom seul m'épouvante!. .. A lâgeque

L'ABBAYE DE CASTRO

vous aviez, un enfant oublie même sa mère!... Quelques jours plus lard, vous jouiez avec vos compagnes, et moi, depuis dix ans, je vous pleurais, lorsqu'un matin... ah! ce fut un beau jour dans ma vie!... je vous vis arriver tout-a-coup dans cette triste demeure; je vous tendis les bras, je vous couvris de baisers ! . .. Mais, hélas ! mes caresses semblaient vous surprendre... vous aviez désappris ce que c'est qu'une mère !

HÉLÈSE, avec abandon.

Ah! comment ai-je pu vous faire tant de chagrin sans le sentir ?

LA COMTKSSE.

Ce n'est pas tout, Hélène... bientôt je pus voir que votre cœur n'était pas insensible, mais qu'il était ailleurs qu'auprès de moi. ,

UÉLÈNE, (iiec iiiu'hjtd' <lfrni.

Que dites-vous ?

Je vous ai vue triste, préoccupée; le soir, bien des fois, je vous ai vue me fuir pour venir ici, seule, dans l'ombre, comme si vous attendiez quelqu'un... Cette nuit, quand je suis allée dans \otre chambre.. .

I1ÉLÈ^E.

Vous êtes venue ninsi près de moi!. .

LA CO.VITKSSK.

Eh! j'y vais toutes les nuits, malheureuse enfant!... et quand je me suis penchée pour vous donner encore un baiser, que vous ne sentiez pas, deux larmes suspendues à vos cils m'ont dit qu'avant de vous endormir, vous aviez pleuré... IIÉLÈISE, se jtiant dans ses bras.

Oh ! ma mère! ma mère! je suis bien coupable! LA COMTESSE, avec bonheur.

Oui, appelle-moi^ ainsi... ce nom est si doux, quand tu le dis 1 J^La tenant embrassée.) Je ne veux pas être exigeante, mon enfant : si tu ne peux pas m'aimer encore, j'attendrai; mais tu es malheureuse, mais tu souffres seule, en silence; c'est là ce qui nie désespère... je ne veux pas forcer ta tendresse, ma lille, mais, au moins, donne-moi ta confiance.

UÉLÈNE.

Ma mère, pardonnez-moi; vous saurez tout, je vous dirai tout, car on n'aime pas ainsi sans être indulgente.

LA COMTESSE, la faisant asseoir près d elle.

Oh 1 parie-moi, ma fille, ne crains rien, metstoi bien près de moi, que je t'entende, que je te regarde!...

Elles s'asseoient loulcs deux sur un cin.ipi-. UÉLÈNE.

Ma vie, vous le savez, s'écoulait dans le silence du couvent, quand un accident, causé a la chapelle de l'Ave-Maria par le feu du ciel, endommagea la fresque de la coupole et celle qui me faisait face dans le chœur. Des échalaud.s, environnés de toiles, furent établis pour les travaux d'un jeune peintre que l'abhessc avait choisi, et dont nos pensionnaires racontaient d'étranges

choses. Un jour que je levais les yeux vers notre sainte patronne, j'aperçus a travers les toiles entrouvertesune jeune tête, avec de beaux cheveux noirs, dont le regard plongeait sur le chœur et restait attaché sur moi... je reportai vite mes yeux sur mon livre; mais plusieurs fois encore, malgré moi, lis se levèrent vers cette figure si ardente, que je retrouvai toujours immobile à la même place, toujours tournée vers moi... Cette apparition me suivit toute la journée; je la revis en rêve; et, le lendemain, quand je revins à la chapelle, je n'osai plus regarder en haut, et mes yeux se portérentsur le tableau qui était en face de moi, dans le chœur... mais (ce n'était point une illusion) j'y retrouvai la même tête que j'avais vue ia veille dans les toiles de la coupole. Alors, ma mère, j'eus peur! . les jours suivans, je priai avec ferveur; mais un soir, à l'oftice, je m enhardis, je regardai le tableau... je revis sur la toile la belle G;;ure qui m'avait tant frappée... se.s yeux, celte fois, étaient voilés [lar la tristesse et semblaient me supplier !... je crus comprendre alors... \aiec embarras) je ne lins pas la tête toujours baissée, et j'osai regarder...

LA COMTESSE, achevant sa pensée.

. Vers l'atelier où se tenait toujours le jeune peintre?

HÉLÈNE, vivement.

Oui, ma mère, et le lendemain, la figure du tableau, si triste la veille, était illuminée de joie el d'espoir... Jules, (il avait signe sa fresque avant même de l'avoir achevée) Jules avait trouvé moyen de corres|)ondre avec moi en silence, et de m'apprendre ainsi son amour et son nom! Je ne dis rien a personne de ce que j'éprouvais; mais, ma mère, je compris que je l'aimais!

Klles se lèvenl.

LA COM I KSSE, Sévèrement.

Et jamais depuis il ne l'a parlé?

HÉLh>'E, baissant les yeux.

Je mentirais, ma mère, si je disais non. Jules sut arriver jusqu'à la grille du jardin, et la, souvent...

LA COMTESSE

Malheureuse enfant! si ton père soupçonnait... ton père, si terrible, devant qui je tremble moimême!

IlÉLtCNE, I (frayée.

Silence! silence!., je l'entends!

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