FABIUS, LE MARÉCHAL
LE MARÉCHAL, « Fabius. Donc!... monsieur, Marie n'est pas morte.
FABIUS. Elle est morte pour les hommes , si elle prononce ses vœux...
LE MARÉCHAL. Mais vous espérez que l'amour qu'elle a conçu pour vous l'arrêtera pensive et mondaine sur le chemin du couvent?...
FABIUS . Comme vous espérez , vous , que la reconnaissance, le plus sacré des devoirs, la ramènera bientôt sous le toit du maréchal.
LE MARÉCHAL. Nous uous dcviuions tous les deux... et nous avons même franchise...
FABIUS. Même amour et même espérance !
LE MARÉCHAL. Il nousfaut ..
FABIUS. Le duel...
LE MARÉCHAL. VouS l'aVCZ dit.
FABIUS. Quand voulez-vous combattre?
LE MARÉCHAL. A l'instaut.
FABIUS. Quelle arme prendrons-nous?
LE MARÉCHAL. Je VOUS en donne le choix,
FABIUS. Merci, maréchal.
LE MARÉCHAL. Et quc résolvcz-vous ?
FABIUS, Maréchal! quand deux hommes que la haine ou la vengeance anime vont se battre... quand chacun d'eux a reçu de l'autre la flétrissure ou l'outrage, il leur faut, pour apaiser leur double colère , l'épée qui les met face à face, et la lutte prolongée qui
menace, blesse et tue Mais quand doux
hommes n'ont entre eux que le malheur de la destinée... et...
LE MARÉCHAL, V inlcrromfant . Que chacun d'eux ne veut que la mort de l'autre... Que font-ils?
FABIUS. Us ne charrient qu'un pistolet sur deux, ils choisiss(>nt au hasard, et (piand ils tirent ensemble, celui (pii reste debout a pu tourner la têle, et no voit p;!s tomber la victime dont la mort est bien sûre...
LE MARÉCHAL, ajtrcs avoir pris au faisceau deux pistolets quiljyosc sur une table, avec une boîte contenant des munitions.
Voici dos pistolets, monsieur... faites vousmême, et n'en chargez qu'un seul.
FABIUS *. Nous allons donc combattre ici» sans témoins...
LE MARÉCHAL. Des témoius nous empêcheraient de nous battre.
FABIUS. Mais...
LE MARÉCHAL. Que craiguez-vous.. .. Si votre père vous a délaissé, le métier des armes ne vous a-t-il pas fait homme d'honneur ?. . .
FABIUS. Mais la justice punit comme meurtrier le vainqueur dans un pareil combat!
LE MARÉCHAL, prenant le blanc-seing signé du roi. Voici un parchemin au bas duquel sont les signatures du roi Louis XIII et du cardinal-ministre.... Celui qui restera de nous deux en sera le maître , et ])ourra y écrire lui-même sa grâce, qui précédera l'accusation. Qu'avez-vous à dire ?
FABIUS**, allant vers la table. Je vais apprêter les armes.
LE MARÉCHAL. 0 Marie! mon amour pour toi m'est bien fatal... Il m'aura donné la mort ou bien une triste victoire. Si je sors vainqueur de ce combat, calmeras-tu la blessure cachée de mon àme? ignoreras-tu
Mais non, arrêtez; qu'allions-nous faire? insensés, nous nous perdions tous deux...
FABIUS. Et connuent ?
LE MARÉCHAL. Et 00 vovcz-vous pas quc co parchemin qui ferait grâce.... attesterait publiquement que l'un de nous aurait lue l'autre?... Et connnent pourrioz-vous, jeune homme, vous apinocher do Marie, si elle
vous savait meurtrier du maréchal ou
comment pourrais-je la rappeler à moi , moi qu'elle saurait avoir tué celui (pfeilo aime?...
FABIUS. Vous avez raison Mais que
faire?,., quel moyen...
LE MARÉCHAL. 11 OU OSt UU.
FABIUS. Lequel?
LE MARÉCHAL. Savez-vous lo duel des deux amis de Bourgogne,... Oh! non, vous Oies trop jeune...
FABIUS. Que fut-il donc?
LE MARÉCHAL, Doux amis d'enfance
doux frères d'armes, se baissèrent tous deux un jour poiu- ramasser le boucpiei d'une jeune fdlo.... chacun l'aimait d'im amour in\inrible, etcoinjjril que l'un des doux devait mourir, et ces doux hommes (jui \ouiaioni ipie la mort do l'un ne fût jias un ()I)staclo au bonheur do l'autre, jouèrent au\ dés on jurant que celui (|ui perdrait n'aurait jilus <[ue (rois joms, le premier pour aller se confesser et recevoir l'absolution dos fautes do sa vie, le second pour embrasser ses amis comme on le fait la veille d'un voyage , cl le troisième
' Le Marc^clial, Fnliiiis.
'* Fabius , le MarOcUal.
MAGASIN THÉÂTRAL
pour aller mourir en face de l'ennenii; car alors, comme aujourd'hui, l'on guerroyait à la frontière !
FABIUS. Ce fut un beau duel, maréchal! le vainqueur pouvait épouser la jeune fille qu'il aimait, et le vaincu du moins avait pour tombe un champ de bataille.
LE MARÉCHAL, lui montrant des dés qui sont sur la table , et s'asseyant. Voici des dés.
FABIUS, prenant sans hésiter place de l'autre côté de la table. Si je perds, maréchal, je jure ici d'accomplir fidèlement mon devoir.
LE MARÉCHAL , tendant le bras. Si la chance m'est contraire... je jure,..
FABIUS, V interrompant. Ne jurez pas, maréchal; trente aiinécs de bravoure vous servent de serment.... commencez.... c'est > une partie sans revanche?
LE MARÉCHAL. Sans revanche. Les frères de Bourgogne ne jouèrent qu'un seul coup de dés. {Ajn-ès avoir jeté les dés.) Huit... A vous.... [Fabius jette les dés avec émotion, et tous deux restent immobiles en les regardant. Après un silence, le Maréchal se levant et s éloignant de la table.) Dix... vous avez gagné. .. Dans trois jours je serai mort à la frontière.
FABIUS, allant à lui. Maréchal!...
LE MARÉCHAL. Qu'cSt-Ce?
FABIUS. Mais... je...
LE MARÉCHAL. Et si VOUS avicz perdu.... {Fabius baisse la tête et reste pensif.) Eh bien!...
Fabius, interdit, s'incline et sort avec une grande douleur.
IVVVVVVVVVVVVV\VVVVVVVVVVVWA^VVVVVVVVVVWlaVVVVVVVVVVVVVVVVVVV
LE MARÉCHAL, puis VINCENT.
LE MARÉCHAL, seul. Condamné.... par la loi de l'honneur.. J'exécuterai fidèlement sa sentence.... et puis après ma mort.... Oh!
Marie! Fabius! enfants sauvés tous
deux par le prêtre Vincent de Paul , ne l'a-
vez-vous donc été que pour mon malheur ?... L'ingratitude de Marie m'avait pris ma joie dans ce monde... Et couronné par le hasard, Fabius me prend ma vie... Mais ces enfants que le prêtre assiste ne sont donc que des créatures impures ou fatales que la Providence voulait oublier ?...
VINCENT, entrant par le fond. .le me souviens , monseigneur, que vous m'avez prorais, vous le vainqueur tout-puissant, de parler au roi de France pour mes pauvres enfants, et je vous les amène, car leur détresse est grande.
LE MARÉCHAL. Et c'cSt à mol qUB VOUS
vous adressez... Vous me demandez protection pour les frères de ceux qui m'ont abreuvé d'ingratitude et de malheur...
VINCENT. C'est h l'heure des plus grandes souffrances que l'on sait le mieux compatir. [Allant ouvrir une forte au fond.) OubUoz, mon fils, le chagrin qui vous égare, et secourez les pauvres abandonnés. ^
LE MARÉCHAL. Je ne veux pas les voir... je ne veux pas les défendre. [A Vincent.) Qui sait si Dieu, qui les abandonnait, n'accusera pas de prtsomplion celui qui les impose au monde ?
VINCENT, avec grandeur. Les pauvres ou les coupables les ont seuls abandonnés, mon frère... Et Dieu veut que les généreux de la terre réparent les erreurs des méchants. Ici les enfants, arrivés lentement, garnissent la porte du fond.
LE MARÉCHAL, avec résolution. J'ai trop souffert par eux!.... Je ne veux plus qu'on m'en parle.... je ne m'en vengerai pas, mon père , mais je leur refuse à jamais ma protection et mes bienfaits. Ne me demandez rien.
VINCENT, aux enfants. Vous avez perdu, pauvres enfants, un de vos puissants protecteurs; mais Dieu, qui m'a rendu Marie, m'a donné un nouveau courage , et votre pourvoyeur va se remetti*e en roule... Vous serez secourus, mes enfants; venez [les enfants l'ento^lrent ; Vincent d'une voix solennelle. ) Et que Dieu, monseigneur, vous garde du repentir.
LES ENFANTS TROUVÉS
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