‹ ThéâtreChapitre 893 sur 971 · LE MARQUIS, LA MARQUISE · texte numérisé non relu

LE MARQUIS, LA MARQUISE

Ils piilrnnt, en regardant autour d'eux d'un air ébahi, et finissent par se regarder fixement l'un l'autre.

LE MARQUIS. OÙ sommes-nous ?

LA MARQUISE. Est-ce unc prison?

LE MARQUIS. Est-ce un cloître?

LA MARQUISE. Les débris d'un festin!...

ce nesl point une piison .

LE MARQUIS, qui a pris une bouteille. Du vin encore dans les bouteilles!., ce n'est point un cloître.

LA MARQUISE. Les pauvres prisonniers ne dînent pas aussi bien que cela.

LE MARQUIS. Les pauvres moines boivent mieux que cela.

LA MARQUISE. Serait-ce?. ...

LE MARQUIS, gaiement. Qu'importe, après tout? Don José de Saniarem nous a dit : Montez dans ce carrosse, allez où l'on vousconduira, et attendez-moi où vous serez... Nous avons obéi aveuglément. . . nous sommes venus aveuglément... Attendons et asseyons- nous...

aveuglément.

LA MARQUISE , avec dépit. Tout cela est fort bien... mais prenez-y garde, marquis!... votre soumission à don José devient celle

d'un

LE MARQUIS. D'un?...

LAMARQUISE. Vous n'êtesplusun homme. . .

vous êtes une dépendance de don José... une chose à lui... une sorte de mannequin, dont il tire les fils à droite et à gauche... et vos bras, vos jambes, votre intelligence même, tout cela va, grouille et remue comme il lui plaît.

LE MARQUIS, sc levant. Senora, ne profanez pas le sentiment sacré de la reconnaissance ! . . . Ce que nous sommes , nous le sommes par don José de Santarem . . . Riche, mais obscin- hidalgo du fond de la Galice, j'aspirais à me montrer à la cour, et à t'y montrer surtout, toi, ma Gazella!... Mais je n'étais que don Carasco Jaquez y Balsamo délia Roiunda. . . Don José n»'a fait marquis de Montcfior, et gouverneur de la volière du roi... poste héréditaire, qui mettra sous lesordres de mes descendants les descendants des oiseaux de sa majesté. . . Comblé de tant de bienfaits, j'ai juré d'être dévoué à toujours à don José, d'exécuter sur-le-champ tous les ordres qu'il me donnera, si étranges, si bizarres qu'ils soient, et sans essayer de comprendre. . . Je ne tiens jamais à comprendre ce que je fais.

LA MARQUISE. Mais s'il y allait de votre honneur ! . . . du mien ! . . .

LE MARQUIS. Vive Dieu! l'honneur de ma Gazella!... Vienne qui le menace, et ma vieille lame brillera au soleil ! [S' approchant d'elle avec un peu d'inquiétude.) L'aurait-on menacé, Gazella?. . . quelque jeune insolent aurait-il chanté des séguedilles sous ton balcon?

LA MARQLî ement. Monsieur!...

qui l'eût osé, c^^^iès m'avoir regardée en face? LE MARQUIS, tendrement. Oh ! c'est que tu es toujours jeune et toujours belle, Gazella... les années ont passé sur ton front, sans que leur souffle y ait creusé une ride. . . Et te

DON CESAR DE BAZAN

n'est pas mon amour, resté jeune comme ton visage, qui m'abuse et m'aveugle. .. Tous mes amis, tous ceux que j'invite à mes festins, tous me disent, en buvant Dion vieux vin dWlicaute : « Pardieu! marquis, que la senora est jeune! que la senora est belle!... » Et voilà trente ans qu'ils me disent cela... et il faut que ce soit bien vrai, pour qu'ils me le disent ainsi, chez moi, à ma table, en buvant mon vin.

LA MARQUISE, vivement. Silence!... On vient!... Nous allons peut-être enfin comprendre...

LE MARQUIS. Je n'y tiens pas.

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