‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 1 sur 193 · EX SOCIÉTÉ AVEC M. SCRIBE · texte numérisé non relu

EX SOCIÉTÉ AVEC M. SCRIBE

théâtre français: 17 mars 1851.

PRÉFACE

Voici une comédie où se montrent, sous une forme assez vivante, les phases successives d'une pièce de théâtre, depuis la conception première jusqu'au jour de la représentation.

Un matin, en novembre 1845, j'arrivai à dix heures chez Mlle Plessy. Elle répétait un drame en vers de moi, Guerrero, et nous devions aller choisir des dessins de costume chez M. Giraud, le peintre.

En voiture, au cours de notre petit voyage... car M. Giraud demeurait fort loin, nous parlâmes d'une comédie en trois actes et en vers, de Galoppe d'Onquaire, qui venait de se jouer avec succès au Théâtre-Français : bi Femme de quarante cuis. — L'avez-vous vue? me dit Mlle Plessy. — Hier. — Vous plaîtelle? — J'y ai trouvé de jolis vers, des scènes bien menées, mais un défaut m'y a frappé. — Lequel? — Cette femme de quarante ans est mariée à un jeune homme de vingt-cinq, et elle le tourmente... Rien de plus simple! Seulement, et là est l'inconvénient, elle ne le tourmente pas seulement parce qu'elle a quarante ans, mais parce qu'elle a un mauvais caractère. Cette femme-là devait être soupçonneuse, ombrageuse, jalouse. même quand elle était jeune. Aussi, tout en écoutant cette pièce, j'en faisais une autre sur le môme sujet, j'imaginais une autre façon de peindre les douleurs attachées, en amour, à la

différence d'âge. — Contez-moi donc cela. — Je me figurais une femme de trente-deux ans, du plus grand monde... La comtesse d'Orbeval, si vous voulez, belle, spirituelle, bonne, tendre, et ayant auprès d'elle une nièce de dix-sept ans, qu'elle aime comme sa fille... et qui a toutes les grâces avec toutes les gaucberies de l'ingénuité. Toutes deux aiment, sans se l'être dit, le même jeune homme. Il Hotte entre elles deux, il hésite entre la distinction souveraine, l'esprit étincelant de l'une, et la naïve, la candide inexpérience de l'autre, quand tout à coup tombe sur lui un danger mortel. La comtesse trouve dans son amour le sang-froid qui le sauve. La jeune fille perd la tête, et le compromet par son émotion. Or quel est le résultat? Qu'il épouse la nièce! Ses dix-sept ans l'emportent, c'est le triomphe de la jeunesse! — Charmant sujet! s'écrie Mlle Plessy. Deux rôles de femmes excellents ! Étude délicate et vraie des deux âges de la femme! Mettez-vous tout de suite à la besogne; commencez la pièce. — Soit! répondis-je en riant, mais il faut d'abord la trouver, la pièce! On ne fait pas du théâtre seulement avec de la psychologie. Il faut une action, un fait. Il fau trouver le danger. — Cherchez. — Je vais chercher.

Un souvenir vint alors en aide à mon imagination.

En 1832, dans la guerre de Vendée, suscitée par la duchesse de Berry, un fait se détacha au milieu de tous les autres : c'est l'attaque du château de la Pénissière. Les royalistes s'y montrèrent héroïques. Au premier rang figurait un jeune homme de vingt-deux ans, porteur d'un beau nom, Louis de La Rochejacquelein. Condamné à mort par contumace, il se réfugia en Touraine, au château de la Guérinière, chez un vieil ami de la famille, M. Harry de Maupas, s'y cachant sous une livrée de domestique, et sous le nom de Charles. M. et Mme de Maupas étaient seuls au courant du mystère. Parmi les hôtes du château se trouvait alors une jeune fille de vingt-trois ans, fine et spirituelle (je puis en parler savamment, elle est devenue ma femme) qui, un matin, dit en riant à Mme de Maupas : « Ce prétendu domestique, c'est M. Louis de La Rochejacquelein. » Étonnement, effroi de Mrac de Maupas. — « Comment avez-vous pu le deviner, ma chère? — Ce n'est pas bien difficile, dès qu'on prononce à table le nom de Louis, Charles se retourne et

dit: «Quoi! Madame!... » — Oh! le malheureux enfant! s'écria

Mmi" de flfaùpas, c'est bien lui! si étourdi! si imprudent! Croiriez-vous qu'il rit du danger qui le menace? que sa position de condamné à mort l'enchante? il me fait mourir do peur avec sa gaieté et ses extravagances... Que vous ayez tout deviné, vous, l'inconvénient n'est pas grand, mais d'autres peuvent le découvrir. Il Unira par se perdre! »

Ce fait, que ma femme m'avait souvent raconté, me revint tout à coup en mémoire. Ce fut pour moi un trait de lumière. Voilà juste ce qu'il me fallait! Un danger réel ! une condamnation à mort pour une cause chevaleresque. Un jeune homme brave, gai, riant de la mort, mon personnage élait trouvé. Cela faisait trois, je pourrais môme dire que cela faisait quatre. Pour mettre le danger en action, j'avais besoin d'un personnage qui le représentât. C'était forcément le préfet. Je tenais toute la partie dramatique de ma comédie.

Un élément important me manquait encore : une comédie véritable ne peut pas se passer d'une partie comique. Je sentais le besoin d'un rôle qui jetât un franc éclat de rire à travers cette action sentimentale. Or depuis quelque temps roulait dans ma tête l'idée d'un personnage qui était presque un caracet, comme tel, pouvait servir de pivot à une pièce. J'avais même trouvé le litre de la pièce, Père et Mère. Le sujet était dans le titre.

liacine a, dans je ne sais quel psaume, écrit une strophe, commençant par ce vers :

Je sens deux hommes en moi.

Louis XIV, en entendant ce vers, s'écria : «Oh! comme c'est vrai! Comme je sens bien deux hommes en moi! » Eh bien! nous sommes tous des Louis XIV sur ce point. Chacun de nous sent deux hommes en lui, quelquefois trois. C'était le cas de mon personnage. Seulement, lui, il mêlait les deux sexes. Les deux moi qu'il portait en lui-même étaient un homme et une femme, son père et sa mère. CVtait une question d'atavisme. Je lui supposais une mère vaillante, un peu aventureuse, et un père craintif, disons le mot, un peu poltron. De là, lutte dans

1 intérieur de mon pauvre héros. Son père et sa mère se battaient en lui. Sa mère le jetait dans des témérités qui faisaient trembler son père. Cette conception avait paru très comique à Régnier, et il s'oiFrait d'avance pour jouer mon brave poltron. Je l'installai immédiatement dans ma pièce; mes cinq personnages étaient debout, et mon action sortait des caractères mêmes. Sous le coup de ma trouvaille, je me mis à l'œuvre, et en trois semaines les deux premiers actes de Bataille de Dames étaient sur pied, écrits scène par scène, avec des parties de dialogue entièrement terminées, tels à peu près qu'ils sont aujourd'hui.

Mon premier soin fut d'aller les lire à Scribe. Il m'éGouta attentivement, et la lecture finie : « Voilà deux actes excellents, me dit-il, voyons le troisième. — Le troisième? — Oui! je l'attends avec impatience; lisez-le-moi. — Mais il n'est pas ait. — Comment! pas fait? — Et je ne sais pas comment le faire. — Qu'est-ce que vous me dites là? — Mon embarras est très grand. J'ai bien montré la jeune fille perdant celui qu'elle aime. Mais maintenant, il faut que je montre la comtesse le sauvant. — Eh bien? — Eh bien! je ne trouve pas le moyen. — Vous ne le trouvez pas? Mais vous y marchez depuis le commencement de la pièce. — J'y marche!... — Toutes vos préparations y tendent. — A quoi? — A la substitution. — Quelle substitution? — Votre jeune homme est caché dans le château sous un déguisement de domestique? Eh bien! que la comtesse fasse prendre sa livrée au brave poltron qui est amoureux d'elle, et soudain voilà le danger qui passe d'une tête sur l'autre, et du même coup naissent toutes les scènes comiques ou touchantes de la situation. » Je sautai hors de ma chaise, je lui sautai au cou. — Vous me sauvez, lui dis-je, vous êtes ma Comtesse! Mais le conseil est plus qu'un conseil; c'est une collaboration. Vous voilà forcément de moitié dans la pièce? — Du tout! du tout! répondit-il résolument. Mon avis est bon, je le crois, mais vous vous le seriez donné à vousmême tôt ou tard; votre plan vous y conduisait. Je reste dans mon rôle de conseiller. » J'insistai. — «Eh bien! me dit-il, construisez ce troisième acte, et je verrai ce que je dois faire... »

Quinze jours après, j'arrivai chez lui. — « Eh bien! ce troi-

sième acte? — J'en ai trouvé, je crois, les éléments, La situa tion, mais tout cela est si enchevêtré, que je ne puis arrivera y mettre de l'ordre. — Venez déjeuner demain matin. .Nous travaillerons un peu auparavant, et ce sera bien le diable si en une lieure nous ne démêlons pas cet écheveau-là... »

A dix beures, j'étais cliez lui; je lui étalai sur la table, disjecti mernbra poetse, les membres épars de ce troisième acte, et une demi-heure après, tout était casé, rangé, numéroté, échelonné, à la fois clair et logique comme une déduction mathématique. Je restai émerveillé. Il me semblait voir un travail fait par des doigts de fée. — « Oh! pour le coup, lui dis-je, vous êtes mon collaborateur. — Du tout ! c'est une affaire d'arrangement, et non de création. » J'insistai de nouveau et vivement. — « Eh bien! me dit-il, écrivez l'ouvrage, et nous verrons. »

Trois mois après, il vint passer un jour avec moi, à la campagne. Je lui lus les trois actes; il m'écouta sans rien dire. La lecture finie : « Mon cher ami, il n'y a pas quarante mots à changer là dedans. Une petite préparation au commencement du second acte, une coupure légère à la fin du troisième; des vétilles. L'ouvrage est de vous, de vous seul; lisez-le au comité du Théâtre-Français, et je vous réponds du succès. »

J'acceptai une offre faite si amicalement, etle 15 décembre 1840, le jour où Gabrielle d'Augier entrait en répétition, où un nouveau directeur entrait en fonctionne lus au comité! La prédiction de Scribe se réalisa. Réussite brillante. On alla au vote : douze votants, onze boules blanches, une boule noire. Cette boule noire souleva une exclamation de surprise, et même un éclat de rire dans le comité. On crut à une erreur. Il n'y avait pas erreur. La boule noire venait du nouveau directeur, qui arrivait avec des principes dramatiques à lui, qu'il voulait faire triompher, et qui déclara, comme Mllc Rachel après Adrienne, qu'il ne jouerait jamais cette c ie-là. Décidément, j'étais voué à ce substantif. Mais la lutte ne me déplaisait pas, quand il s'agissait de soutenir ce que je regardais comme un droit, et j'étais fièrement résolu à forcer la main du directeur, quand un grand chagrin m'ôta tout courage. J'allai trouver Scribe, et je lui dis: « Je viens vous de-

mander un service. Voici ce qui se passe. Je suis absolument incapable, en ce moment, d'entrer en débat avec le directeur. Vous faites, ces jours-ci, un traité avec lui pour les Contes de la Reine de Navarre, joignez-y Bataille de Dames. Si ma part est plus grande que la vôtre dans Bataille, la vôtre est plus grande que la mienne dans les Contes... Signons tous deux le& deux pièces; l'équilibre se trouvera rétabli. »

Ainsi fut fait : au cours des répétitions, Scribe changea heureusement le titre de notre comédie. Elle s'appelait Un Duel en amour. Il proposa d'y substituer Bataille de Dames. C'était plus piquant; sur quoi, le directeur dit : «Voilà donc une petite lumière qui tombe sur cette malheureuse pièce ! » Elle fut jouée au printemps de 1851, avec un succès qui dure encore.

PERSONNAGES

La comtesse D'AUTRE VAL, née KERMADIO. M^o Allan.

Léonie de LA VILLEGONTIER, sa nièce. . . . M»« Fix.

Henri de FLAVIGNEUL M. Maillart.

Gustave de GRIGNON M. Régnier.

Le baron de MONTRICHARD M. Provost.

Un Sous-Officier de dragons.

Un Domestique,

Au château d'Autreval, près Lyon, en octobre 1817.

IÏATAILLE DE DAMES

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