LE CORINTHIEN
Il arrive, Et les mille clameurs que répète la rive, Ces cris, ces voix, ces chants qui le suivent en chœur, Tout dit que le héros revient encore vainqueur.
.MKDKK. 267
C RÉ OSE, à part.
Toujours!
(Jason paraît, suivi d'une foule de peuple.) JASON, au peuple.
Ephyréens, bannissez toute crainte!
Les chemins sont ouverts d'Eleusis à Gorinthe! Et vous, pasteurs, marchands, laboureurs, matelots, Retournez à vos champs, lancez-vous sur les flots, Antestor est tombé!
(Descendant en scène.)
Loxias bénit mes armes, 0 Créon! et je viens...
(Creuse se cache la tète dans les mains en pleurant.)
Mais que vois-jeî des larmes!
Orphée est abattu, Gréon silencieux...
Qu'est-il donc arrivé?
ORPHÉE
Médée est en ces lieux!
JASON
Médée!...
CRÉON
Oui ! votre femme et vos deux fils !
JASON
Médée !
CRÉON
Elle accourt, de fureur et d'amour possédée! Invoquant à grands cris et Thémis et Junon, Épouse légitime, enfin!... et ce seul nom T'enchaîne à son destin et rompt notre alliance!
JASON, avec force.
Du saint litre dVpouse invoquant la puissance, Médée espère en vain s'en armer aujourd'hui. Ce titre pour toujours lui promet mon appui,
Ce titre pour toujours m'oblige à la défendre ; Mais, ce devoir rempli, que peut-elle prétendre? Ses forfaits ont brisé notre hymen odieux, Et je la répudie à la face des dieux!
CRÉON
Et tes fils?
JASON, vivement.
Béni soit le dieu qui les ramène!
Car mon âme souffrait d'une incurable peine En pensant que mes fils, des petits-fils de roi, Erraient seuls, sans soutien, abandonnés par moi! Mais, en me les rendant, la clémence céleste Me permet d'expier un tort que je déteste. Oui! je réparerai ce cruel abandon!
(A Creuse.)
Et si vous consentez qu'ils soient vos lils...
CREUSE, avec joie.
Moi!
O R P II É E , avec véhémence.
Non!
Elle n'y consent pas! Non, l'hymen qui s'apprête Ne peut pas s'accomplir!
JASON, marchant sur lui.
Misérable poète.
ORPHÉE, avec calme.
Frappe, si tu le veux! c'est le sort des Linus De mourir de la main des Hercule!...
C R É O N , arrêtant Jason.
Phébus, Phébus respire en lui, Jupiter le protège, Qu'il parle, je le veux!...
ORPHÉE
Et! comment me tairais-je,
Quand je vous vois tous deux, vous, si chers à mon cœur,
Toi que j'honore on pèrej elle que j'aime en sœur,
Appeler sur vos fronts la colère éternelle?
Si, dans un jour d'hymen, pour l'épouse nouvelle
On craint tout... un oiseau qui crie en fendant l'air,
(Jne pierre qui tombe, un nuage, un éclair,
Dseras-fu braver pour ta fille chérie
Les malédictions d'une épouse en furie,
L'anathème vengeur d'une mère, et les cris
De deux faibles enfants à ses baisers ravis!
JASON
J'en atteste le ciel! si ta bouche...
ORPHÉE, avec véhémence.
Il m'arrête, L'aveugle! Il ne voit pas que dans cette tempête C'est lui!... lui! que les dieux foudroîront le premier; Que sur son propre cœur..
JASON
Penses-tu m'effrayer, Grand prophète?
ORPHÉE
Malheur à toi, si tu me railles I (le n'est pas un vain cri, le cri de mes entrailles!
agitations, ces angoisses du cœur, Du châtiment prochain sont le noir précurseur!... Erinnys me remplit d'un sinistre délire, Et j'entends en mon sein vibrer l'hymne sans lyre!...
créon.
Son accent m'épouvante !
ORPHÉE
Oui! ce peuple a raison!
Les voilà, tout gonflés de sang et de poison, Les voilà, les noirs dieux de la noire Tauride, Mars exterminateur, Saturne l'homicide!
Tous! tous! Ils viennent tous!... Je les vois!... je les sens!... De la vapeur du meurtre ils infectent mes sens ! Et d'une mer sanglante inondant cette terre...
(A Créon).
Ah! je tombe à tes pieds!... Pitié! pitié, mon père! Pitié pour ce Jason qui ne voit pas son sort! Pitié pour ton enfant trop jeune pour la mort! Pitié pour ce pays qui de terreur palpite ! Pitié pour les deux fils de la pauvre maudite ! Pitié pour toi, sur qui vont retomber ces coups! Père! hôte! souverain!... pitié! pitié pour tous!
CRÉON
Ah ! je cède à ta voix ! tu l'emportes !
JASON
De grâce!
CRÉON
Plus d'hymen!
Entends...
CRÉON
Non!
CREUSE
Partes pieds que j'embrasse!
CRÉON
Je l'ai dit, plus d'hymen !
J A S 0 N , avec emportement.
Et moi, je te dis, roi, Que tu m'en fis serment, que Creuse est à moi, Que je l'aime, en un mot, entends-tu bien? je l'aime! Et nul être vivant, fût-ce un père lui-même, Ne pourra séparer son destin et le mien ; Car si tu refusais de nous unir!... eh bien!
MÉDÉE. 271
Je l'enlève à tes yeux, paria force!... et ma rage Dût-elle en tes États semer meurtre et ravage...
CREUSE, à Créon.
Oh! ne l'écoutez pas!...