SCÈNE XI
LA COMTESSE, LÉONIE, assise.
LÉONIE, encore sans connaissance.
Ma tante!... ma tante!... si vous saviez... je n'y puis croire encore... j'étais si en colère... c'est-à-dire si ingrate !... ce pauvre jeune homme à qui je dois la vie !
COMTESSE
Qu'est-ce que cela signifie ?
LÉONIE, revenant à elle.
C'est une aventure si étonnante... ou plutôt... si heureuse ! Imaginez-vous, ma tante, que Charles. . . .(Se reprenant.
non, M. Henri non je disais bien!..... Charles...
ce pauvre Charles...
LA COMTESSE, vivement.
Tu sais tout ?
LÉONIE, avec joie.
Eh! oui, sans doute !
LA COMTESSE, avec effroi.
0 ciel !
LÉONIE, vivement et se levant du canapé .
Je me tairai, ma tante, je me tairai, je vous le jure... Je vous aiderai à le protéger, à le défendre... j'y suis bien forcée maintenant... ne fût-ce que par reconnaissance...
LA COMTESSE, avec impatience.
Mais tout cela ne m'explique pas...
LÉONIE, avec joie.
C'est juste... il me semble que tout le monde doit savoir... et il n'y a que moi... c'est-à-dire nous deux... Voilà donc que nous galopions dans le parc avec mon
<»iicle, quand tout à coup son cheval prend peur, la po* nette en l'ait autant et m'emporte du coté du bois. Déjà ma jupe s'était accrochée à une branche; j'allais être arrachée de ma selle, et traînée peut-être sur la route, quand Charles... M, Charles, se précipite à terre, se jette hardiment au-devant de la ponette, l'arrête d'une main, me retient de l'autre, et me dépose à moitié évanouie sur le gazon.
LA COMTESSE
Brave garçon !
LÉONIE
El malgré cela j'étais d'une colère...
Tu lui en voulais de te sauver?
LÉONIE
Non pas de me sauver, mais de me sauver avec si peu de respect! Imaginez-vous, ma tante, qu'il me prenait les main- pour me les réchauffer... qu'il me faisait respirer un flacon... je vous demande si un domestique doit avoir un flacon... et qu'il répétait sans cesse comme il aurait fait pour son égale... « Pauvre enfant ! pauvre enfant ! »... Je ne pouvais pas répondre, parce que j'étais évanouie... mais j'étais très en colère en dedans. Et lorsqu'en ouvrant les yeux, je le trouvai à mes genoux... presque aussi paie que moi, et qu'il me tendit la main en me disant : « Eh bien ! chère demoiselle, comment vous trouvez-vous ? » mon indignation fut telle que je répondis par un coup de cravache, dont je frappai la main qu'il osait me tendre... puis, je fondis en larmes... sans savoir pourquoi...
L A C 0 M T E S S E, avec un commencement d'inquiétude.
Eh bien, après?
LÉONIE
Après ?... Jugez de ma surprise, de ma joie, quand je
le vis se relever en souriant... découvrir sa tête avec une grâce charmante, et me dire, après m'avoir saluée: «Que votre légitime orgueil ne s'alarme pas de ma témérité, mademoiselle ; celui qui a osé tendre la main à mademoiselle de Villegontier, ce n'est pas Charles, le valet de chambre, c'est M. Henri de Flavigneul, le proscrit. »
LA COMTESSE
Ah ! le malheureux I il se perdra !
Se perdre, parce qu'il m'a confié son secret!
LA COMTESSE
Qui me dit que tu sauras le garder?
LÉONIE
Vous croyez mon cœur capable de le trahir!...
LA COMTESSE
Le trahir!... Dieu me garde d'un tel soupçon!... mais c'est ta bonté même, ce sont tes craintes qui te trahiront !
LÉONIE, avec élan.
Ah ! ne redoutez rien... je serai forte... il s'agit de lui !
LA COMTESSE, vivement.
De lui !
LÉONIE, avec abandon.
Pardonnez-moi!... Je ne puis vous cacher ce qui se passe dans mon âme... Mais pourquoi vous le cacher, à vous? Eh bien, oui, une force, une joie ineffable remplissent mon cœur tout entier... J'étais si malheureuse depuis quinze jours; je ne pouvais m'expliquer à moimême ce que je ressentais... ou plutôt je ne l'osais pas : c'était de la honte, de la colère... je me sentais entraînée vers un abîme, et cependant j'y tombais avec joie.
LA COMTESSE, avec anxiété.
Que veux-tu dire?...