CREUSE, JASON, ORPHÉE, MÉLANTHE, LYCAON, LA NOURRICE
Orphée est assis à gauche, les enfants au. fond, sous le vestibule, avec la nourrice qui roule des guirlandes autour des colonnes.
JASON, s' approchant d'Orphée qui semble rêveur.
Allons, prépare-toi, poète, et dans tes chants,
Pour notre heureux hymen choisis les plus touchants.
ORPHÉE, se levant.
Votre hymen!... Quoi! Médée a consenti! Médée
A courbé devant vous sa tête intimide'e !
A ses transports de rage et d'indignation
Succède tout à coup la résignation,
Votre hymen se prépare, et Médée elle-même
A tout ce qu'elle hait livre tout ce qu'elle aime?
CREUSE, lui montrant la nourrice qui entoure les colonnes de guirlandes.
Regarde, ami ! déjà les guirlandes de fleurs Prêtent aux sombres murs l'éclat de leurs couleurs.
(Elle remonte vers les enfants.) JASON.
Son père, pour fléchir les dieux de la Tauride, A voulu que leur roi, Saturne l'homicide,
MKDKi:. 289
Dans nos fûtes d'hymen eût sa place aujourd'hui.
(Lui montrant la statue.)
Et lu vois son image...
O R P H É E, se tournant vers la statue.
Oui! je le vois! c'est luil Lui qui des premiers-nés veut le sang pour prémices, Lui qui ne connaît pas de plus doux sacrilices Qu'une mère immolant ses enfants de sa main!... Quel sinistre témoin pour ton nouvel hymen! Et tu dis que Médée y consent?
JASON
Oui, sans doute!
ORPHÉE
Seule, de son exil elle reprend la route? Elle te rend ses fils?
Son orgueil s'est soumis.
Dans les mains de Creuse elle les a remis.
ORPHÉE
Quoi! sans conditions?
JASON
Elle n'en fixe qu'une!
ORPHÉE, vivement.
Laquelle?
JASON
Sa misère à la fin l'importune; Un vaisseau chargé d'or, sur quelque bord lointain L'emportant dès demain...
ORPHÉE
Ah! seulement demain!
JASON
Elle demande un jour pour choisir son asile.
ORPHÉi:.
Un seul jour! Et depuis...
T. ni. 17
JASON
Elle est calme, tranquille !
Mais toi, peux-tu briser sans un secret effroi L'hymen à qui tu dois ta gloire et tes fils !
JASON
Moi?
Que mon âme à tes yeux s'ouvre donc tout entière! Quelle est de tes discours l'éternelle matière? Les bienfaits de Médée, et mon ingrat oubli... Non, mon cœur jusque-là ne s'est pas avili, Et parmi les héros je n'aurais pas pris place, Si j'avais d'un ingrat l'âme perfide et basse! Mais puis-je oublier, moi, que ces affreux bienfaits M'ont poussé, sur ses pas, de forfaits en forfaits ; Que sans elle, aux déserts où l'Hypanis se cache, Je mourais, j'en conviens, mais je mourais sans tache, Et que si, du trépas sauvé par sa merci Mon nom est immortel, ma honte l'est aussi ! Oh! j'ai pu supporter cette union funeste, J'ai pu subir, braver l'anathème céleste Tant qu'au fond des déserts, en Golchide, j'errais! Ce dur climat, ces rocs, ces neiges, ces cyprès, Tout s'accordait avec notre sombre tendresse. Mais quand je retrouvai le beau ciel de la Grèce, Quand parmi les flots bleus de son limpide azur M'apparut cette vierge à l'œil doux, au front pur, Quand ma pensée, auprès de son chaste visage Évoqua la Barbare et sa sanglante image, Alors, saisi de honte et comme de terreur, Devant ces nœuds maudits je reculai d'horreur, Et j'appris à haïr cette infernale amie Qui m'avait tout couvert de gloire et d'infamie!
MBDEB. 201
ORPHKK.
Malheureux!
JASON
Oh ! n'attends ni regrets ni remords ! Tel qu'un homme échappant du noir séjour des morts, Avec ravissement, à travers sa paupière Sent tout à coup descendre un rayon de lumière, Il me semble, en sortant de ce funèbre amour, Que je remonte aussi vers la vie et le jour! Et, comme si des dieux la clémence suprême Affranchissait mon cœur du fatal anathème, Tous les sentiments purs y rentrent à la fois; Mes fils me sont plus chers, je me plais à ta voix, Leur sourire me charme et leur douleur m'attriste; Je me sens homme, époux, ami, père : j'existe!
ORPIÏÉE.
Un jour change souvent la joie en désespoir.
JASON
Vénus veille sur moi! Nieras-tu son pouvoir,
Toi qui dis que l'amour est une aile de flamme
Que pour monter vers eux les dieux donnent à l'âme?...
ORPHÉE
L'amour qui nous emporte aux célestes sommets Ne vit que dans les cœurs qui ne changent jamais! Oui, j'adore Vénus, et tout haut le proclame! Mais je n'eus qu'un amour comme je n'ai qu'une âme : Et tandis que Jason, sans remords ni regret, Abandonne et maudit tout ce qu'il adorait, Tandis qu'en son ingrat et barbare caprice Il appelle la mort sur sa libératrice, Moi, comme d'un trésor lentement amassé, J'orne l'amour présent de tout l'amour passé; Et si la mort venait ravir celle que j'aime...
JASON
Tu mourrais!
ORPHÉE
Non! j'irais affronter la mort même! Oui! sans guide, sans arme, une lyre à la main, J'irais du Phlégéton tenter le noir chemin! La douleur donne à l'âme une force divine! Et parmi les sanglots sortis de ma poitrine, Ma bouche exhalerait de tels vers, et mes chants La redemanderaient en accords si touchants, Que Pluton même aurait pitié de mon supplice, Et les enfers émus me rendraient Eurydice! Voilà, voilà l'amour que bénissent les dieux!