SCÈNE V
Mêmes, JASON, CRÉON, CREUSE, MÉLANTH'E, LYCAON, LA NOURRICE tenant les enfants.
MÉDÉE, courant à Créon.
Grâce !... Mes fils !... rends-moi mes fils !
ORPHÉE, à Créon.
Mon maître, Rends-les-lui, par pitié pour toi-même, peut-être ! Si les dieux immortels vengent la trahison, Peut-être sur Creuse ils puniraient Jason, Peut-être ils frapperaient cette tête si chère... Au nom de ton enfant, protège cette mère !
MÉ DÉE , à Orphée, tout en baisant le bas de son manteau.
Oh ! parle, parle encor !
ORPHÉE, à Creuse, lui montrant Médée.
Creuse, regardez !
Voyez ces yeux hagards et de pleurs inondés... Vous connaîtrez ces pleurs et cette angoisse amère, Vous serez mère un jour : priez pour cette mère ! Et tous trois, de Jason embrassant les genoux...
(Orphée, Creuse, Créon, Médée font un mouvement vers Jason.) JASON.
Arrêtez ! Ses douleurs me touchent comme vous ! Si je voulais garder mes deux fils à Corinthe, Ce n'était pas caprice ou rigueur, c'était crainte : Un effroi dont près d'elle en vain je me défends Me dit qu'elle sera fatale à nos enfants ! Mais vous le voulez tous, j'adoucis la sentence.
MÉDÉE, avec joie .
Ah!
JASON
Et puissent les dieux absoudre ma clémence !
MÉDÉE
Je t'absous, moi !
JASON, à Médée, lui montrant ses deux fils.
Voici tes deux enfants : l'un d'eux Suivra, doux compagnon, ton destin hasardeux !
Oh ! sois béni !... Mais l'autre ?...
JASON, vivement.
Il reste avec son père !
Qui me consolerait de te livrer son frère ?... Choisis donc !
MÉDÉE
Moi ! choisir! Est-ce que je le peux?
Est-ce qu'on fait deux parts de son âme ?
MEDÉE. 299
JASON, avec un accent marqué.
A leurs vœux De mes justes terreurs j'ai fait le sacrifice; Mais choisis !...
M ]'■: D É E, avec désespoir.
Eh! lequel veux-tu que je choisisse?...
Le plus jeune?... Ils sont nés le même jour tous deux. Le plus faible?... Je tremble également pour eux! Le meilleur?... Tous les deux sont si bons!
(Montrant un des enfauts.)
C'est Mélanthe Qui, dans mes longues nuits d'angoisse et d'épouvante, Près de moi, dans ma couche, accourait se serrer, Aussitôt que, dans l'ombre, il m'entendait pleurer!
(Montrant l'autre enfant.)
Et Lycaon?... La neige un jour couvrait la terre, Il ôta son manteau pour abriter son frère ! Et tu veux que je perde... ô Jason!... cher Jason !... Laisse-les-moi tous deux !
Non!
MÉDÉE
Pour toi-même !
JASON
^on!
MÉDÉE
Pour ta Creuse, au moins !
JASON, avec colère.
Encore cette ruse !
C'en est trop ! Le fléau qui menace Creuse, C'est toi ! c'est ta présence ! et, rebelle à ma voix, Puisque ta volonté se refuse à ce choix...
(A. la nourrice qui tient les deux enfants.)
Emmenez-les tous deux !
(Creuse court aux enfants et les retient.) MÉDÉE, à Créon.
0 roi de cette terre !...
CRÉON
Quand le père a parlé, le prince doit se taire.
MÉDÉE, avec désespoir.
Oh I déchire-toi donc, triste cœur maternel ! Déchire-toi, mon cœur, et que puisse le ciel Leur rendre tous les maux que je souffre moi-même !
(S' adressant aux enfants.)
Chers enfants, vous avez entendu ce blasphème, On m'oblige à choisir !... Ces hommes généreux, Votre père..., ce roi soutien des malheureux, Permettent qu'un des fils appartienne à la mère !... Mais moi, ce choix cruel, je ne veux pas le faire, Oh ! non ! le délaissé croirait à moins d'amour !... Prononcez donc vous-même, et qu'en ce triste jour, Celui qui de vous deux plaint le plus ma misère, Que celui-là s'approche et parte avec sa mère !
ORPHÉE, à part, avec terreur.
Ils ne s'approchent pas !...
MÉDÉE
Qu'attendez-vous ? Pourquoi Ces regards effrayés que vous jetez sur moi? Venez, enfants, venez !...
(Les enfants restent immobiles.) ORPHÉE, à part.
0 châtiment terrible !...
JASON, avec force à Médée.
Ils ne le veulent pas!....
MÉDÉE
Tu mens !... c'est impossible!...
MEDEE. 301
Lycaon ! Lycaon !... ô mon enfant chéri!... Viens à moi!... sur mon sein!... ce sein qui t'a nourri, Ne crains plus les transports de ma folle colère, Je serai douce!...
LYCAON, se détachant de Creuse.
Adieu, Cre'use... Adieu, mon frère!
(L'enfant va lentement vers sa mère, et, arrivé près d'elle, se cache en pleurant dans son sein.)
M É D E E, le regarde en silence pendant quelque temps, puis se retournant vers Creuse.
O monstro!... tu m'as pris le cœur de mes enfants !
CREUSE
Grands dieux! qu'osez-vous dire?
MÉDKE.
En vain tu t'en défends.
Eh! ne vois-tu donc pas qu'il n'aime plus sa mère, Qu'il De me suit qu'avec une douleur amère, Que son œil tout en pleurs te cherche avec regret?.. . J< oe l'accuse pas... Il est jeune, il souffrait, 11 ae vont plus souffrir!... Mais toi, cœur hypocrite, Ravir son dernier bien à la pauvre maudite, Séduire mes enfants, après avoir séduit L'époux qui me doit tout jusqu'au nom qui le suit, Rendre les uns ingrats comme l'autre parjure, Et me garder enfin pour dernière blessure Ce supplice terrible, affreux, créé pour moi... L'aspect de mes enfants m'abandonnant pour toi! Ah! c'est trop! Dieux ! c'est trop!
CREUSE
Que ces dieux me proscrivent Si je...
fA Mélanthe, le poussant vers sa mère.)
. Va'....
Que m'importe à présent qu'ils me suivent? Leur corps seul me suivra, mais leur cœur, leur amour Resteront avec toi ! mais pleurant cette cour, À tes côtés sans cesse ils vivront en idée... Ce ne sont plus mes fils, ce sont les tiens I...
ORPHÉE
Médée, Écoute!...
MÉDÉE, éperdue.
Laissez-moi! laissez-moi! Partez tous!
Mon cœur ne veut plus rien, pas plus d'eux que de vous!
(A Creuse.)
Et puisque enfin c'est toi que leur âme préfère... Tiens, prends-les!... montre-leur à bien haïr leur mère! Dis-leur... Ah! jeme meurs! Partez!... je vous défends!... Mes enfants! mes enfants! j'ai perdu mes enfants !
(Elle va tomber en sanglotant au pied de la statue de Saturne. ORPHÉE, à Jason, Créon et Creuse.
Venez! l'isolement calmera sa colère!
(Ils s'éloignent tous lentement par le fond.