Le colonel, Paul, madame Tavernier, Suzanne
SUZANNE, à part.
11 ne verra rien sur mon visage !...
LE COLONEL, tout en s'asseyant.
Parlez, ma chère... parlez!... Les femmes font des
affaires de tOUt... (Tout le monda s*est assis, Suzanne adroite, l'aul au milieu.
Eh hien, monsieur de Brignoles... cette lettre vous accuse !...
LE COLONEL
Vous accuse d'avoir eu une passion ! La belle affaire ! Mais c'est absurde !... faire subir un interrogatoire à un capitaine de chasseurs... pour savoir... Ah bien, si l'on m'avait... si l'on nous avait interrogés !...
MADAME TAVKRNIER.
Mes scrupules ne sont ni déraisonnables ni excessifs !... Je sais très bien que, nous autres femmes, nous devons toujours nous résigner à succéder à quelqu'un... Nous n'épousons jamais que des veufs!...
LE COLONEL, à part.
J'aime assez ce mot!...
MADAME TAVERNIER
Je sais qu'un homme peut, et môme doit, dit-on, avoir eu quelques aventures avant son mariage.
LE COLONEL
Certainement !... certainement !... Gela fait qu'il n'y en a plus après...
MADAME TAVERNIER
Pas toujours!
LE COLONEL
Hein?...
MADAME TAVERNIER
Je dis; Pas toujours!
LE COLONEL, avec embarras.
En effet! peul-être... quelquefois... mais c'est très rare !...
MADAME TAVERNIER
Mais, si j'en crois cette lettre, il s'agirait ici non pas d'une de ces affections légères qui s'évanouissent devant le mariage, mais d'un de ces liens funestes qui lui survivent... d'un de ces amours indestructibles... qui le détruisent...
LE COLONEL
Je suis sûr qu'il n'y a pas de quoi fouetter un chat!... Enfin!...
PAUL
Non, madame! Je n'ai pas eu une de ces passions que vous dépeignez si énergiquement.
LE COLONEL
Quand je le disais!...
PAUL
J'en ai eu deux!... *
MADAME TAVERNIER
Quoi?...
LE COLONEL, à part.
Deux ! ... Je me reconnais ! ... Il me plaît, ce gendre-là ! . . .
PAUL
Oui, deux!... L'une insensée, pour une créature indigne de ma mère et de moi ; l'autre pour une jeune fille charmante, qui semblait l'image même de la pureté... (Avec douleur.) Eh bien, madame!... l'amour qu'il fallait craindre, c'était l'amour honnête!...
MADAMK TAVERNIER.
Comment?...
SUZANNE, à part.
De la force !... de la force !...
PAUL
Mille obstacles me séparaient d'elle! Je bravai tout pour l'appeler ma femme!... Interrogez ma mère... demandez-lui quels étaient ma douleur... mes transports!... demandez-lui si je ne lui ai pas arraché des larmes en me jetant à ses pieds pour obtenir son consentement!... demandez-lui si je ne l'ai pas épouvantée quand j'ai répondu à ses refus par des menaces... Oui... pour cette jeune fille, j'ai presque...
MADAME TAVERNIER, se levant.
Assez, monsieur! assez! Vous l'aimez encore!... (On se
lève.
PAUL
Non, madame!
MADAME TAVERNIER
Vous l'aimez encore!... J'en appelle à tous les cœurs de femme!... à madame votre mère, à miss Suzanne elle-même!...
A moi!...
PAUL1
Eh bien, soit! J'accepte mademoiselle pour juge!... Qu'elle dise si l'on peut aimer encore après une action comme celle qui m'a percé le cœur!... (a Suzanne.) Au moment où je brisais tous mes devoirs pour cette jeune fille... une seconde après qu'elle m'avait juré un amour éternel... elle donnait sa main à un autre!...
LE COLONEL
A un autre!... Une seconde après!... (a part.) Sexe enchanteur, mais toujours volage!...
PAUL, à Suzanne.
Cela vous paraît bien cruel, n'est-ce pas?... Pourtant 1. Le colonel, madame Tavernier, Paul, Suzanne.
Ce n'est rien encore; je l'ai revue depuis... (Avec une émotion mêlée de larmes.) Elle a été témoin de ma douleur!... Elle a entendu le cri de ma passion... Eh bien, elle est restée froide comme une statue! Je ne lui demandais pas d'amour, puisqu'elle en a choisi un autre... mais un
geste de Sympathie... de regret... (Suzanne reste immobile.) Un
regard de compassion!... (Suzanne de même.) Rien... rien... (A madame Tavemier.) Ah ! vous pouvez me confier sans crainte l'avenir de votre fille, madame; le passé est mort en moi... car c'est... c'est le mépris qui l'a tué1...
SUZANNE, à part.
Je meurs!...
PAUL, à part.
Rien... rien... sur son visage!... N'importe!... elle ne peut pas m'avoir trahi !...
LE COLONEL, au fond.
Ah ! la voiture de madame la comtesse!...