‹ Théâtre Avec préfaces (volume 2)Chapitre 65 sur 193 · SCÈNE VI CLAVEL, FERNAND · texte numérisé non relu

SCÈNE VI CLAVEL, FERNAND

CLAYEL.

Oui, je t'aime! je t'aime! et vous ne faites pas attention si vos paroles l'affligent.

FERNAND

L'affliger, moi!

CLAVEL

Qu'est-ce que c'est que cette vilaine phrase que vous venez de dire : « Je ne suis pas en ce monde pour être heureux? »

FERNAND

Ne parlons pas de cela, je vous en prie.

CLAVEL

Si, parlons-en!

FERNAND

Pas aujourd'hui... vous allez me gâter mon bal.

CLAVEL

Au contraire... vous danserez avec plus de plaisir quand vous aurez soulagé votre cœur et que je vous aurai bien grondé.

FERNAND

Il ne faut pas me juger comme les autres; j'ai une position si fausse!... Cela fausse même le cœur... On ne sait plus ce qu'on veut, ce qu'on sent. Ah! souvent je suis bien triste, allez...

Comment cela?

FERNAND

Aimer ses parents, c'est pour tous les fils le plus sim-

UNE SEPARATION. 16o

pl<\ le plus doux des sentiments, c'est une joie renfermée dans un devoir. Pour moi, c'est une douleur, car je suis partagé entre mon père et ma mère.

il.AVEL.

Partagé :

FERNAND

Je pourrais dire déchiré!... Savez-vous quand et comment je vois mon père?... Une heure par mois...

CLAVEL

Qui vous empêche de le voir plus souvent?

FERNAND

Ma mère! Mon Dieu, je ne l'accuse pas ! Après ce qui i passé il y a sept ans!...

CLAVEL

Que s'est-il donc passé?

FERNAND

Après ce qu'il a fait!

CLAVEL

Qu'a-t-il donc fait?

FERNAND, à voix basse.

11 m'a volé à elle.

CLAVEL

Voir!

FERNAND

Oui; on me conduisait chez lui deux fois par semaine. [ue j'arrivais, c'étaient des transports de joie et de tendresse dont une mère seule semble capable, mais chaque fois aussi, mon départ le jetait dans de véritables ... Se voir mesurer ma présence, être forcé de ( ompter ses embrassements; ne me voir arriver que pour me voir repartir, lui était insupportable. Et un jour, dans un moment de désespoir et de folie, il m'enleva!

CLAVEL

Où vous emmena-t-il?

FERNAND

En Italie, en Allemagne, changeant de nom pour mieux nous cacher; et cette fuite dura quatre ans.

CLAVEL

Quatre ansl

FERNAND

Oui, pendant quatre ans, ma pauvre mère resta seule au monde... ma grand'mère était morte un mois après mon départ! Pendant quatre ans elle courut éperdue à travers la France jusqu'à ce qu'un hasard miraculeux me rendit à elle!... Eh bien, le croiriez-vous, quand j'étais avec mon père, je la regrettais, et maintenant que je suis avec elle, c'est lui que je regrette!... C'est affreux ! c'est affreux!...

CLAVEL, avec affection.

Mon enfant!

FERNAND

Peut-être tous les jeunes gens de mon âge n'éprouve raient-ils pas ce que j'éprouve. (Avec joie.) Mais comment ne l'éprouveraient-ils pas?... Appartenir à ses parents par moitié!... Ne savoir lequel des deux aimer... lequel on doit suivre! ne pouvoir pas même penser librement à eux!... Car penser à eux, c'est les juger! C'est se dire : l'un a tort, l'autre a raison...

CLAVEL, vivement.

Connaissez-vous la véritable cause de leur séparation?

FERNAND

Un motif de violence, dit le jugement, mais je n'y crois pas!... Il y a autre chose! Autre chose qui me tourmente... que je cherche, que je ne trouve pas! Et en attendant, cet affreux arrêt a son cours... Tiens, père de famille, voilà ta part de ton fils!.,. Tiens, mère, voilà la tienne! et toi, enfant, débats-toi comme un supplicié

entre ces deux tendresses implacables qui t'écartùlent!... Ah! c'est le jugement de Salomon appliqué aune âme!

CLAVEL

Silence! Votre mère!

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