‹ Théâtre Avec préfacesChapitre 12 sur 114 · SCÈNE IX · texte numérisé non relu

SCÈNE IX

Les Mêmes, LE COLONEL.

JULIE, allant à lui, et le saluant comiquement.

Salamalec!

Aleïkouum-Salam ! Vous êtes charmante en ce costume! Madame votre mère n'est pas là?

JULIE

Vous voye^^.

LE COLONKL.

Elle ressemble à la Providence, montrant le bienfait et cachant la bienfaitrice. Elle m'a fait porter cht/ M. Sévin de quoi sauver dix noyés, et quand je l.i cherche... Mais où est-elle?

JULIE

Elle est dans sa chambre, qui corrige une épreuve avo( M. Sévin. Résignez-vous, vous m'appartenez.

LE COLONEL

Je me résigne sans difficulté, car je viens surtout pour vous voir et pour vous parler... Mais que faisiez-vous donc? Vous jouiez des charades avec miss Jackson?

JULIE

Demandez-lui ce que nous faisions et ce que noudisions.

MISS JACKSON, bas.

For shame !

LE COLONEL

Je crains d'arriver en trouble-fôte. 11 faut pourtant que VOUS m'accordiez cinq minutes d'audience, car j'ai à vous parler... et très sérieusement.

En effet, je vous trouve la mine que vous devez avoir un jour de razzia. Miss Jackson, faites-moi l'amitié d'aller à votre place et de broder cela lestement... Prenez un siège, Cinna.

LE COLONEL

Je regrette d'être si vieux, quand je vois la gaieté do votre ûge. Dites-moi, vous avez vu Louis, hier?

JULIE, a.ec distraction.

Si je l'ai vu hier... attendez...

LE COLONEL

Comment! vous ne savez pas?

JULIE

Ah! oui... je me rappelle... il avait son cheval bai qui porte si mal les oreilles.

LE COLONEL

De quoi avez-vous parlé?

JULIE

Mais c'est donc un interrogatoire en forme?

LE COLONEL

Vous avez causé ensemble?

JULIE

Probablement. Mais de quoi?... Je l'ai oublié... Ah! d'élections, sans doute.

Il a tort d'en parler à d'autres qu'à ses électeurs ; mais je crains que vous ne l'ayez peut-être un peu querellé.

JULIE

Moi, le quereller! oh! mon Dieu, non. Une querelle avec lui! Je n'aurai jamais de querelles qu'avec une personne... pour qui... tenez, j'en aurais peut-être avec vous...

LE COLONEL

Oh! j'espère bien ne jamais mériter votre courroux. Écoutez-moi, ma chère enfant... Vous me permettez de vous appeler ainsi?... Nous autres hommes, nous accusons les femmes d'exigences et de susceptibilité... et nous sommes cent fois plus exigeants et susceptibles qu'elles. C'est que, pour un homme, c'est une peine... bien cruelle, voyez-vous... d'aimer, de nourrir une affection que nous sentons n'être pas partagée... il n'y a pas au monde de plus grand malheur. Vous traitez mal mon pauvre Louis.

JULIE

Comment cela?

LE COLONEL

Je m'en aperçois moi-même... Vous n'avez pas pour lui...

JULIE

Que faut-il donc que j'aie?

LE COLONEL

Tout ceci est bien délicat à dire... mais vous excuserez l'indiscrétion d'un homme qui a vécu si longtemps parmi les sauvages... Vous ne paraissez pas avoir pour lui l'affection à laquelle peut prétendre la personne qui vou> est destinée.

JULIE

Il trouve que je manque d'affection?

LE COLONEL

Il s'en désole et s'en irrite, au lieu do chercher à la gagner, cette affection... Voyons, ma chère Julie... parlez-moi à cœur ouvert... A mon âge, vous pouvez mf dire bien des choses... Quoique vieux, j'aime la jeunesse. Eh bien, que vous n'aimiez pas Louis... cela peut tenir à deux causes... ou vous n'aimez encore personne... c'est cela, sans doute... vous êtes si jeune... et votre éducation...

JULIE

En effet, on nous défendait cela au couvent... et d» nous manger les ongles.

LE COLONEL

Vous dites cela singulièrement... Regardez-moi : i suis un peu physionomiste... Au travers de ce joli sourire, je vois une petite moue qui m'eflraye... .\près tout, un attachement ne se commande pas... Vous avez peut- <Mre cru trouver ailleurs ce qui manque à Louis... celt< vivacité expansive, cet enthousiasme qu'à votre âge on

croit la preuve d'une affection véritable... (Elle fait un signe de tète affirmatif.) Je Ic craiguais ! Écoutez-moi, vous êtes bien jeune, bien jolie... sans expérience... Voilà de grandes chances pour mal placer son affection ; mais n'avez-vous pas près de vous une bonne mère qui vous aime, qui ne vit que pour vous?

JULIE

C'est ma meilleure amie.

C'est elle que vous devez consulter.

JULIE

C'est qu'elle corrige ses épreuves.

LE COLONEL, après un silence.

Ah!... ainsi, vous aimez... Et ce n'est pas le pauvre Louis que... Je ne vous en parlerai plus... Je ne pense maintenant qu'à vous seule... Au moins, celui que vous aimez, êtes-vous sûre qu'il soit digne de vous?

JULIE, avec force.

Oui!

LE COLONEL

On croit toujours ce qu'on désire. Regardez dans votre glace... cette jolie tête rose et blanche... Demandez-vous si tant de grâce... si ce petit cœur si noble, doivent appartenir à un fat!

JULIE

Non, jamais!

LE COLONEL

Votre accent me rassure. Je crois qu'il est digne de vous... Votre mère sait-elle que vous l'aimez?

JULIE

Non! elle corrige...

LE COLONEL

Ah! laissez cette plaisanterie... Nous parlons, hélas! du bonheur ou du malheur de toute votre vie, ma chère

'Mi COMl<:i)li:S EN UX ACTE.

enfant... Je tremble, quand je pense qu*un homme peut ensorceler une pauvre jeune fillo, parce qu'il danse bien.

.IlLIK, gaiement.

Oh ! pour cela, je parie qu'il danse fort mal.

LE COLONEL

Tant mieux, si c'est d'après des qualités plus recommandables que vous le jugez; mais pourquoi ne parle t-il pas à madame votre mère ?

JULIE

Ah 1 c'est que je ne sais pas trop s'il pense à moi.

LE COLONEL

S'il pense à vous?... Ah! Julie! Julie!... Voilà un roman comme on en fait à vingt ans. Vous aimez un inconnu qui vous aura sauvée de quelque danger au clair de la lune.

JULIE

Peut-être !

LE COLONEL

Folies, mon enfant, déplorables folies ! La contredan^ valait mille fois mieux... Gomment! il ne sait pas qu. vous l'aimez? Mais c'est donc un imbécile?

JULIE, riant.

Oui... ou bien peut-être il ne se rend pas justice.

LE COLONEL

Vous n'avez pas le sens commun, ma pauvre enfant : mais vous voilà toute sérieuse, vous changez de couleur Bst-co une larme que je vois dans ces grands yeux?. Pauvre jeunesse! pauvre jcuuosso ! (jue de chagrins cil se prépare avec un seul moment dclourdcrie!... Enfin, ( > bel inconnu...

MISS JACKSON, S(> levant Avec inquictode.

Miss Julia, M""» la marquise doit avoir fini. Je vais la prévenir que le colonel est i( !..

JULIE

Non, je vais la prévenir moi-même... Dites-moi, colonel, en Algérie... les femmes sont voilées... c'est comme si les hommes étaient aveugles... Gomment une femme s'y prend-elle pour faire une déclaration?

LE COLONEL

Mais vous pensez bien que je n'en ai guère reçu?

JULIE

Mais d'autres plus heureux que vous... moins humbles...

LE COLONEL

Vous me rappelez une assez ridicule histoire... J'entrais à Tlomcen : j'avais à côté de moi mon adjudant-major, brave officier, beau comme un ange. Dans la grande rue, une femme voilée prend la bride de son cheval et lui jette un bouquet dans le pli de son burnous...

Julie lui jette son bouquet, et sort en se cachant la figure. LE COLONEL.

Ah ! (A miss Jackson.) Mademoiselle, veuillez dire à Madame la marquise que je repars pour l'Afrique.

Il sort par le fond en tournant à droite. M. Se vin paraît du côté gaucho et suit des yeux le colonel qui s'éloigne.

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