‹ Théâtre Avec préfacesChapitre 39 sur 114 · ANNE, LAMBERT · texte numérisé non relu

ANNE, LAMBERT

LAMBERT, s'approchant d'Anne et se découvrant.

Madame,jevousdemandepardon de vous avoir tutoyée.

ANNE, stupéfaite.

Quoi ! qu'est-ce que cela veut dire ?

LAMBERT

Cela veut dire qu'il ne faut pas toujours juger les hommes sur l'apparence.

ANNE

Qui êtes-vous donc?

LAMBERT, vivement.

Ne me prenez pas pour un traître; je suis républicain dans l'âme, car je suis un soldat de l'armée du Rhin. On m'a envoyé de Mayence en Vendée, il a fallu obéir! Mais se battre contre des Français, au lieu de se battre contre des Prussiens, cela fait mal! Avoir des bourreaux pour généraux, cela me fait horreur, et je me suis juré de ne jamais poursuivre un homme fugitif, de ne jamais frapper un homme désarmé, de ne jamais livrer un homme caché.

ANNE, avec un accent de doute.

C'est une belle tâche que vous vous proposez là!

LAMBERT

Ajoutez dangereuse, citoyenne. Savez-vous ce qu'était le camarade qui était là de planton? Un de ces gaillards qui voient des traîtres partout. (Gaîment.) Or, comme Je

136 comedip:s en un acte.

ne tiens pas à être fusillé, je parle leur langage, j*ai Fair d'épouser leurs passions : c'est à ce prix seul que je puis atteindre mon but. Je ne les trahis pas, je sers rhumanil»' à côté d'eux et malgré eux. Et maintenant que vous sav. qui je suis, dites-moi sans crainte où est caché votre mari. Je dirigerai les recherches dans la maison de façon qu'on ne le retrouve pas .

ANNE, le regardant en face.

Qui me dit que vous ne me trompez pas?

LAMBERT

Ma figure. Regardez-moi, et dites-moi si je n'ai pas l'air d'un homme sincère.

ANNE

■ Vous aviez cet air-là aussi, tout à l'heure, quand von 5; me menaciez.

LAMBERT

Quel intérêt aurais-je à vous tromper?

A N N E, passant à droite.

L'intérêt qu'ont les hôtes fauves à saisir leur proie. L férocité n'exclut pas la ruse.

LAMBERT

Vous êtes dure pour un honnête homme, Madame.

ANNE

Je ne demanderais qu'à vous croire.

LAMBERT, avec impatience.

Croyez-moi donc! Les instants sont précieux. Si n( soldats prennent votre mari, il est perdu !

A N N E, avec crainte.

Mais si je le pnrdais en vous le conûant? Si vous m trompiez?

L A M H !•: Il T, avec impatience

Comment vous convaincre? Voyons, écoutez-moi. J'.ii une femme et trois enfants !... Ils m'ont suivi en Vendé( Or, savoz-vous ce qu'a fait ma femme depuis le siège

Elle a partagé son pain, celui de ses enfants, avec quatre Bretons blessés ! Elle les a soignés ! Elle les a veillés ! Elle les a guéris, et, en les voyant si doux, si fermes, nous avons fait alliance de cœur avec la Bretagne, et nous avons juré sympathie et respecta une race qui produit de tels hommes, à une croyance qui inspire de telles vertus.

ANNE

Eh bien! faites-moi un serment!

LAMBERT

Lequel?

ANNE, avec élan.

Ce que votre femme a fait, je l'ai fait aussi. Votre femme a été une mère pour nos Bretons, j'ai été une sœur de charité pour vos soldats. J'ai été chercher vos blessés sous la mitraille. Il est vrai que je n'y avais pas grand mérite : j'y cherchais autre chose.

LAMBERT

Quoi donc? La mort!

ANNE

Peut-être !

LAMBERT

Pourquoi?

Pourquoi? pourquoi? Ne savez-vous pas qu'il se passe parfois dans le fond des cœurs des drames plus poignants que ceux qui sejouent sur le champ de bataille?... Enfin, laissons cela!... Voulez-vous me jurer?... Mais non-, pas de serment! On n'a pas le droit de soupçonner un homme d'un tel crime î Vous seriez une créature trop abominable si vous me trompiez! Je vous crois! Venez !

(Ils vont pour sortir : le soldat paraît.) LAMBERT, à Aune.

Silence 1

(Allant au soldat.)

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