SCÈNE II
Les Mêmes, HENRIETTE. Elle va à son père et l'embrasso. CHAMEROY.
Eh! pourquoi m'embrasses-tu à cette heure-ci?
HENRIETTE
J'avais oublié de t'embrasser ce matin! je paie mes dettes.
CHAMEROY.
Déjà l'esprit des affaires I
HENRIETTE, à sa mère.
Mère ! veux-tu me conduire à mon cours, àquatre heures?
CHAMEROY, vivement
A quatre heures!... C'est impossible ...
HENRIETTE
Pourquoi donc?
MADAME CHAMEROY.
Nous attendons une visite!
CHAMEROY, vivement.
Un locataire !
HENRIETTE
En bien, je demanderai à la femme de chambre de m< conduire.
CHAMEROY, vivement.
Impossible! II faut que tu sois ici.
HENRIETTE, riant.
Moi! pour faire le bail?
MADAME CHAMEROY.
Non! Ton pore veut dire... qu'il vaut mieux que tn m'attendes... Tu entreras ici dans le salon, pour un prendre à quatre heures un quart. A propos! mets ton chapeau bleu.
Mon chapeau bleu! Ce locataire, c'est donc un prétendu?
CHAMEROY et MADAME CHAMEROY, stupéfaits.
Un prétendu!
HENRIETTE
Est-ce le jeune homme qui est venu nous voir hier dans notre loge à l'Opéra?
CHAMEROY, éperdu.
Dans notre loge... le jeune homme... qui... Comment as-tu pu deviner?
HENRIETTE
Ah! ce n'est pas bien difficile! Hier papa entra en disant Je vous mène ce soir à l'Opéra!... Cela me donne de
soupçons. Je regarde le spectacle... Le Prophète... Mes soupçons augmentent, nous arrivons... nous entendons le premier acte... le second acte... Papa ne dort pas! Mes soupçons se changent en certitude. Au troisième acte, papa s'assombrit, il regarde à droite et à gauche comme s'il attendait quelqu'un qui ne vient pas! Puis, tout à coup... sa figure s'illumine... il sourit à une loge voisine et il me donne un grand coup de coude... croyant te le donner à toi, maman!... Cinq minutes après, entre dans notre loge un jeune homme avec M™° de Torcy... Voilà papa qui devient rouge, qui s'essuie le front, et qui se met à parler de Meyerbeer! Ce monsieur se retourne vers moi en me disant : « Quelle grande œuvre que le Prophète, Mademoiselle! )^ Et enfin, maman me dit tout à l'heure : « Mets ton chapeau bleu I « Ah ! pour le coup ! c'était trop clair!
MADAME ClIAMEROY.
Tiens! tu es ma fille! tu es d'une finesse
ClIAMEROY.
Qui m'épouvante!
HENRIETTE, riant et l'embrassant.
Cher petit papa! c'est que tu n'es pas très fin, loi! Depuis un an, combien m'avez-vous montré de prétendus... incognito...? quatorze!
ClIAMEROY.
C'est vrai ! quatorze ! Je les ai inscrits sur mon carnet...
HENRIETTE
Eh bien, il n'y en a pas un que je n'aie deviné.
CHAMEROY.
Qui te les a fait deviner?
HENRIETTE
Toi!
MADAME CHAMEROY.
Gela ne m'étonne pas! Tl est d'une maladresse 1
UENRIETTE.
Et toi aussi, maman!
CnAMIÎROY.
Bravo!
Gomment?
MADAME CHAMEROY.
HENRIETTE
En fait d'indiscrétion, vous avez chacun votre i,'enit'.,
CHAMEROY.
Eh! quel est donc mon genre à moi, Mademoisell»
HENRIETTE
Toi, c'est l'attendrissement! Quand il y a un gendre l'horizon... tu viens à moi... tu me serres dans tes brr en me disant : « Ah! je t'aime bien, va! »
CHAMEROY.
C'est que c'est vrai!... Et ta mère?
MADAME CHAMEROY.
Oui, moi!
HENRIETTE
Oh! toi! c'est la toilette d'abord! Ma fille, mets (on chapeau bleu! Et puis le mystère! Tu entres dans !<' salon une lettre à la main, et, d'un air sérieux... « Mon ami, je viens de recevoir une lettre importante, une lettre de Saint-Quentin. » Je regarde, il y a le timbre de Paris... Alors, moi, je m'y prôte, je prends'^un livre... ' vous voilà tous deux dans l'ombrasure de la croisée, chuchotant... marmottant...
CHAMEROY.
Mais c'est donc un monstre... que cette pet ite fille-là voyant tout!... et ne disant rion!...
C'est justement parce que je ne dis rien que je vc
tout. Toutes les jeunes filles sont pareines... et à qui !
f;niff? A V(»n«;. pnr''nf><' Vous; m^ nn\]^ mclf.'/ i-unniv .,
courant de rien ; il faut bien que nous devinions! Aussi, si vous m'en croyez... cette fois-ci... vous changerez de système... et puisque cela nous regarde tous trois... car enfin... (Riant.) cela me regarde aussi un peu... nous nous y mettrons tous trois !
MADAME CHAMEROY.
Elle a raison! (S' asseyant tous trois sur le canapé.) Elî biCU,
voyons, comment trouves-tu M. de Vérac?
HENRIETTE
Je le trouve très bien.
CHAMEROY.
Ainsi tu donneras ton consentement?
HENRIETTE
Je crois que oui... Mais je crains que lui, il ne donne pas le sien.
MADAME CHAMEROY.
Pourquoi?
HENRIETTE
D'abord, il est comte, il est noble.
CHAMEROY.
Nous sommes de la grande bourgeoisie... Il n'y a pas mésalliance... D'ailleurs, je ne connais qu'une noblesse! celle du cœur... Nous avons cent cinquante mille livres de rente.
MADAME CHAMEROY.
Chut! plus bas!
HENRIETTE
Oui, mais lui! Hier, je me suis sentie un peu embarrassée quand il était là... J'ai senti que nous étions d'un autre monde que lui...
CHAMEROY.
Comment, d'un autre monde!...
MADAME CHAMEROY.
Enfin, nous verrons bien, puisqu'il vient aujourd'hui !
HENRIETTE
En ôtes-vous sûrs!... Viendra- t-il?
MADAME GHAMEROY.
M™° de Torcy, sa cousine et notre voisine de carn pagne, me l'a dit, et elle doit nous écrire ce matin, pou bien nous fixer l'heure.