‹ Théâtre Avec préfacesChapitre 62 sur 114 · scène'' V · texte numérisé non relu

scène'' V

Les Mêmes, GIlAiMEllOY.

CHAMEUOY.

Voici le billet, Monsieur.

PAUL

Monsieur, voici l'argent.

CHAMEROY.

Très bien! Ah! pardon, Monsieur, il y a erreur... les intérêts...

PAUL

Les intérêts étaient, je crois, de cinq pour cent...

CHAMEROY. *^

Par an !... Or, vous me payez trois mois plus tôt... c'est donc deux cents francs de moins que vous me devez et que je vous rends...

PAUL

Mais, Monsieur, c'est ma faute, si...

CHAMEROY.

Pardon, Monsieur, je ne suis pas un usurier...

PAUL

Au fait... j'agirais comme vous, Monsieur (a demi riant.) si j'avais des effets à recevoir au lieu d'avoir à en payer!.. J'accepte donc simplement ce que vous m'avez offert simplement et je vous prie seulement de me permettre de vous serrer la main.

CHAMEROY.

Très volontiers... (A part.) Charmant jeune homme!

PAUL, à part.

Famille de braves gens ! (Saluant.) Madame, mademoiselle ! (Il va pour se retirer.)

MADAME CHAMEROY, l'arrêtant.

Un moment encore, Monsieur, je vous prie ! (a son mari. Mon ami, Monsieur connaît beaucoup M. de Vérac!

CHAMEROY, vivement.

Ah!

MADAME CHAMEROY.

On lui a beaucoup parlé do la famille à laquelle il s'allie !

CHAMEROY.

Ah'

MADAME CHAMEROY.

On lui a dit que le père était commun, la mère avar.\ et la fille gauche.

CHAMEBOY, vivement.

Qui est-ce qui a dit que ma fille était gauche?

PAUL, tout confus.

Quoi! Monsieur!... c'est vous... qui...? Je n'ai pas dit que... Ah! c'est une trah*ison!

CHAMEROY.

Du tout! du tout! C'est un service que vous nous rendez !

PAUL, vivement.

Ce n'est pas M. de Vérac qui m'a parlé ainsi... Il me suffit de voir... ce que je vois pour me montrer l'ahsurdité de ce reproche, et je serais dôsolé ((u'nn mot Ht manquer un mariage aussi...

CHAMEROY.

Au contraire, c'est sur vous que je compte pour le laire réussir !

PAUL

Expliquez-vous.

CHAMEROY.

Savez-vous pourquoi M. de Vérac hésite ? Ce n'est pas parce que je suis commun, regardez-moi! ni parce que ma fille est gauche, vous la voyez... ni parce que ma femme est... car elle ne l'est pas ! Économe! oui ! Serrée!... peut-être!...

MADAME CHAMEROY

Gomment! serrée!

CHAMEROY.

Mais avare... non! Ce qu'on nous reproche, c'ert (\<' ressembler i\ des fourmis, d'avoir su amasser de l'argent, mais de ne pas savoir le dépenser. Je ne peux cependant

pas le manger, mon argent! Voyons! je vous prends pour juge!

PAUL

Moi?

CHAMEROY.

Oui, vous ! Vous êtes jeune ! vous êtes l'ami de M. de Vérac... vous savez...

PAUL, riant.

/ Je me récuse !> je me récuse ! Ah ! bon Dieu ! mon cher monsieur, vous ne savez pas a qui vous vj>us adressezJ C'est comme si la fourmi demandait conseil à la cigale V

CHAMEROY.

Mais...

PAUL, riant.

Mais je vous ferais frémir d'horreur... si je vous disais ce que je suis... ce que j'ai fait !

CHAMEROY.

Qu'avez-vous donc fait ?

PAUL

J'ai mangé cent mille livres de rente en six ans !

CHAMEROY.

Cent mille livres de rente, c'est-à-dire deux millions !

PAUL

Juste !

Et on ne vous a pas fait interdire ?

PAUL

Je n'avais pas de parents!

CHAMEROY.

Et vous parlez d'un tel malheur en riant ?

PAUL

Pourquoi voulez-vous que je pleure? Je me suis royalement amusé pendant six ans ! Je ne me suis rien refusé ! Je ne regrette rien.

2i0 COMEDIES EN IN A( TE.

* CHAMEROV.

Mais comment avez-vous pu dépenser deux millions ?

PAUL

Je pourrais vous dire que c'est à doter des rosières, mais vous ne le croiriez peut-être pas!... Ce qui ma perdu, c'est l'amour du beau !... C'est si cher, le beau!... le vrai beau !...

MADAME CUAMEROY, à saillie.

Henriette, va me chercher ma tapisserie !... •

PAUL

Restez, restez, Mademoiselle, (a Madame chameroy.) Ce dont je parle, ce sont les beaux tableaux! les belles statues, les belles chasses, les belles fêtes] Toujours table ouverte... et bourse ouverte aussi ! J'ai beaucoup prêté... et un peu donné... Dieu me garde de me travestir à vos yeux en saint Vincent de Paul, mais je crois n'avoir jamais rencontré un brave homme dans l'embarras, sans lui tendre la main et le tirer de peine.

ClIAMEROY.

Vous voilà bien avancé! Vous êtes pauvre, à votre tour!... c'est-à-dire dépendant de tout le monde...

PAUL, vivement.

Je ne dépends de personne !... je n'ai besoin de personne et je ne demande rien à personne !... Oh î permettez, Monsieur!... j'esp«''re n'avoir jamais été fier feint que j'ai été riche... mais, depuis (jue je ne le suis plus... c'est différent!... Je veux bien ressembler à la cigale, l'été, quand elle chante ; mais l'hiver, quand elle mendie. . . Jamais I

MADAME CHAMEHOV.

Mais comment faites-vous?

CHAMEROV, liuvitanl k s'asseoir.

Oui, comment avez-vous fait ?

PAUL^ gaiement et s'asseyant.

Ça vous intéresse? — C'est bien simple : arrivé à mes derniers mille francs, je me suis arrêté net. J'ai fait une vente générale qui m'a rapporté deux cent vingt mille francs.

on AME ROY.

Sans les frais...

PAUL

Sans les frais!... Alors j'ai établi mon budget comme un livre de banquier. D'abord, plus d'appartement!... je loge à mon cercle... 5 francs par jour pour une chambre... Déjeuner, deux œufs et une tasse de thé, 2 francs; dîner, 7 francs, soit li francs par jour, soit 420 francs par mois, soit 5 040 francs par an. Plus, dépenses imprévues... faux frais...

CIIAMEROY.

Soit 6,000 francs.

PAUL

Soit 6,000 francs. Reste donc encore 5,000 francs qui me suffisent pour tenir encore ma place, ma petite place dans le monde de l'élégance et du goût. Je ne fais plus faire qu'un habit par an, mais c'est toujours Arohnson qui me fenvoie. Je ne fume plus qu'un cigare par jour, mais c'est un pur habana. Je n'ai plus de chevaux, mais j'ai un parapluie...

CHAMEROY.

Un objet d'art, sans doute?

PAUL, lui donnant son parapluie.

Voyez!... Je ne peux plus donner, mais je fais donner. Je ne peux plus acheter, mais je regarde acheter. Oui! quand il y a quelque belle collection à l'Hôtel des Ventes» j'y cours!... et si un tableau me plaît... je le pousse... en dedans. Enfin, car il faut avoir plus d'une corde à son arc;... je me suis décidé à embrasser une profession.

ClIAMEROY.

Une profession! A la bonne heure! La(|iielle?

PAUL

J'ai pris un cabinet...

CH ami: ROY.

D'affaires...

MADAMK ClIAMEROY.

D'affaires?...

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