MA HT HE
ilegarde-mui cotte mine-là!
SUZANNE
Eh bien?
MARTHE
Kli bien, je suis laide : voilà!
SUZANNE
Laide!... oses-tu dire...!
MARTHE, montrant sa figure.
Ce n'est pas moi qui le dis, c'est elle.
SUZANNE
Tu n'en parlerais pas si gaiement, si tu le croyais.
MARTHE
J'en parle gaiement, parce que cela m*enchante.
SUZANNE
Oh! par exemple!
MARTHE
C'est si commode! Quel est le plus beau rôle du monde? C'est d'être garçon et jeune. Eh bien, une fille laide, c'est un garçon. Elle fait tout ce qu'elle veut. Estce que si j'étais jolie, je pourrais prendre notre cousin par-dessous le bras, et aller avec lui en promenade? On dirait tout de suite : «Ah! deux amoureux! » Tandis que quand on nous rencontre, que dit-on? « Un frère et sa sœur! n Une laide est toujours une sœur. Mais quand on est jolie, que d'inconvénients!
SUZANNE
Je ne l'aurais pas cru.
MARTHE
Entendons-nous : pour une demoiselle du monde, riche, fiancée à un homme riche comme elle, la beauté n'est qu'une dot de plus; mais pour une fille pauvre, sans mari, que sa pauvreté force à s'aventurer dans la rue, une jolie mine est un péril de tous les instants. Eh bien, ma petite Suzanne, tu es trop jolie pour être pauvre.
SUZANNE
.Je suis jolie... vrai? Eh bien, j'en suis bien aise.
MARTHE
Il réussit bien, mon sermon!
SUZANNE
Ah çà! mais où est donc ce grand péril?
M A U T li i. .
Il csl... (Après ua silence.) Suzaiine, tu as été élevée en Amérique?
SUZANNE
ïii le sais bien.
MARTUE.
Est-ce que dans ce pays-là on ne te suivait pas dans la rue?
SUZANNE
Les gens qui allaient du même côté que moi, oui.
MARTUE.
Ah!... Il est impossible que quelque beau jeune homme, te voyant si jolie, n'ait pas pensé à te le dire.
SUZANNE, éclatant de rire.
Ah! quelle idée!
MARTHE
Gomment! On ne l'a jamais fait de déclaration?
SUZANNE
Jamais!
MARTHE
Jamais, dans tes voyages, dans tes courses à travers New-York, aucun homme, en te voyant seule, ne t'a embarrassée par un propos blessant?
SUZANNE
Un homme manquer de respect à une femme! Mais tous ceux qui passent et qui ont des femmes, des filles ou des sœurs, accourraient à l'instant pour le punir les défendre.
MARTHE
Ils accourraient tous en masse... comme cela? (in devrait bien profiter du libre-échange pour impori' cette habitude en France; il est vrai que cela ne prcn drait pas.
SUZANNE
Je me rappelle pourtant...
MARTHE
J'étais bien sûre qu'il y avait un « pourtant »...
SUZANNE
C'était à un cours de botanique ; nous n'étions guère que quatre ou cinq femmes sur trois cents personnes.
MARTHE
Et le reste, qu'était-ce?
SUZANNE, riant.
Des hommes!... Est-ce qu'il y a un autre genre que le genre masculin et le genre féminin?
MARTHE
Tu étais assise au milieu de trois cents hommes?
SUZANNE
Sans doute, puisque nous écoutions la même leçon. Tout à coup, pendant que je prenais des notes, je vois passer par-dessus mon épaule, et tomber sur ma manche, un petit papier plié en forme de lettre.
MARTHE
Un billet doux ! -
SUZANNE
Je le croirais assez.
Importation française!... Et que dirent les quakers?
SUZANNE
il y eut une grande rumeur dans l'assemblée.
MARTHE
Et que fis-tu?
SUZANNE
Moi, je continuai à écrire. Puis, quand le professeur eut fini, je levai le bras comme cela... et je soufflai sur le papier comme si c'était un petit insecte!... Tout le
monde se mit à rire, à applaudir, et le jeune homme fut obligé de sortir au milieu des huées!... Voilà.
MARTHE
C'est charmant! Mais ce n'est pas Parisien. A Paris, sais-tu l'accueil qu'on fait aux jolies femmes?...
SUZANNE
Qu'esl-ce qu'il a donc de si redoutable? Tout le monde m'accueille à bras ouverts.
MARTHE
A bras ouverts! précisément!... Des gens t'accueillant comme cela... ah! tu n'en manqueras pas!... Il y a dans tout Français un vieux fond de troubadour... qui fait que, dès qu'un homme se trouve seul avec une femme jolie, pauvre et libre... il n'a que deux pensées : la première, de rarranger un peu sa cravate et de passer la main dans ses cheveux; la seconde de se dire : « Ah çà! il s'agit de faire la cour à cette petite damiMàl »
SUZANNE
Mais je n'en reviens pas!... Qui t'a appris ces secrets?
MARTHE
Mon talisman! Toujours le même! Gomme on ne regarde jamais une femme laide, elle a tout le temps de regarder les autres. C'est ce que j'ai fait, et j'ai vu... Ainsi te voilà, toi, mademoiselle Suzanne Villeneuve, institutrice; tu vas demander conseil à un avocat, à un médecin, à un savant; à ta première visite, il te fait des compliments; à la seconde, il l'appelle ma jolie cliente; et, à la troisième, selon la date de son extrait de naiîr sance, il te glisse un billet doux, te prend la taille ou sa jette à tes genoux... Les hommes de l'Empire se jettent encore à genoux, quitte à ne pas se relever.
Oui... de vieux fous dont tout le monde se moque,
MARTHE
Du tout! Ce sont les mœurs nationales! Tu vas en solliciteuse dans un ministère : tu ne trouves que des protecteurs, des apostilleurs... Au bout de deux jours, les surnuméraires te serrent la main, le chef de bureau t'embrasse... sur le front...
SUZANNE
Gomment... il m'embrasse?
MARTHE
Un chef de bureau!... Veux-tu pas qu'il se contente des appointements de son inférieur? Puis il te conduit chez le ministre!
SUZANNE
Quoi?... Est-ce que les ministres aussi?...
MARTHE
Oh! non! non!... C'est bien différent! Les ministres sont bien au-dessus de ces petites faiblesses ! Leur fonction est comme un sacerdoce. Ils se respectent! ils te respectent!... et tu n'as rien à craindre d'eux!... Mais, excepté eux, et les sénateurs peut-être, tous, vieux ou jeunes, beaux ou laids, riches ou pauvres, employés ou rentiers, industriels ou artistes, civils ou militaires; tous troubadours! troubadours! troubadours!... et mendiants; car ils demandent toujours! Troubadours et usuriers, car ils prêtent toujours à la petite semaine... deux cents pour cent d'intérêt, payables en... Pas un qui aime avec désintéressement... pas même un capitaine!
SUZANNE, troublée.
Un capitaine!
MARTHE
Eh bien, oui! car, puisque le mot est lâché, il faut bien que j'arrive au but enfin! T'imagines-tu que, si M. de Brignoles grimpe si lestement et si souvent nos
quatre étages, ce soit pour l'amour de la sculpture sur oies est amoureu:
SUZANNE, souriant.
bois?... M. de Brignoles est amoureux de toi!
Je le sais bien.
MARTUE.
Tu le sais?
SUZANNE
Sans doute, puisqu'il me l'a dit.
MARTHE
Et toi?
SUZANNE
Moi? Je l'aime aussi...
MARTHE
Et tu le lui as dit aussi?
SUZANNE
Sans doute, puisqu'il me l'a demandé.
MARTHE, à part.
Elle a des réponses qui vous renversent!.., (Haat.) Tn as donc parlé à ton père?
SUZANNE
Non, pas encore! C'est mon secret... j'ai le droit de ., taire; c'est le secret d'un autre, je n'ai pas le droit de le dire.
MARTHE
Tu n'as pas parlé àton père de l'amour de M. de Brignoles?
SUZANNE
Il n'y a rien de mal!... J'en parlerai quand il sera temps.
Et quand sera-t-il temps?
SUZANNE
Quand notre mariage sera fixé.
MARTHE, stupéfaite.
Votre mariage! Tu crois que M. de Brignoles veut t'épouser?
SUZANNE
Sans doute!... puisqu'il m'a dit qu'il m'aimait.
MARTHE
Hein?... Elle est inouïe!... Voilà tes preuves?
SUZANNE
Quand un homme de cœur a dit à une jeune fille : « Je vous aime! » et qu'elle lui a répondu : « Je vous aime aussi! » c'est fini! ils sont mariés!
MARTHE
Ils sont mariés!... mariés! Ah bien! si tous ceux qui se sont dit cela étaient... On voit bien que tu reviens de l'autre monde! Ah çà! comment cela se passe-t-il donc en Amérique?
SUZANNE
C'est tout simple, on parle au gouverneur...
MARTHE
Qu'est-ce que c'est que cela, le gouverneur?
SUZANNE
C'est le nom qu'on donne aux pères.
MARTHE
J'aime assez ce mot de gouverneur : cela représente l'autorité, la discipline...
SUZANNE
Mais pas du tout!... Ce ne sont môme pas les pères qui marient leurs filles.
MARTHE
Qui est-ce qui les marie donc, alors?
SUZANNE
Elles-mêmes.
MARTHE
Elles-mêmes? Mais, enfin, ce gouverneur, il faut pourtant lui demander son consentement.
SUZANNE
Oh oui! après.
MARTHE
Après quoi? Après le mariage?
SUZANNE, très simplement.
Non, après que la jeune fille a fait son choix.
C'est la jeune fille qui choisit?
SUZANNE
Gela me paraît assez juste, puisque c'est elle qui s'engage.
MARTHE
Oui! mais c'est le gouverneur qui donne la dot.
SUZANNE
Une dot?... Qui lui demande une dot?
MARTHE
Gomment! en Amérique, les jeunes filles?... .
SUZANNE
En Amérique... les jeunes filles ne sont pas forcées d'acheter... leur mari; un honnête homme les tron\ toujours assez richement dotées, quand elles lui apportent en mariage un cœur droit et une vie sans tache. Mais, ici, je ne peux pas m'empôcher de rougir quand j'entends parler mariage!... On se croirait à un marché!... Toujours ce mot humiliant : « Combien at-elle? » Elle a... elle a ce qu'elle cstl
MARTHE
Chère enfant I Ainsi tu crois que ta pauvreté n'empochera pas M. de Brignolcs...?
L'AGRÉMENT DÉTRE LAIDE. 247
SUZANNE
Qu'importe ma pauvreté, et quel pourrait être son dessein, s'il ne voulait pas m'épouser?
Son dessein? son dessein? Et sa mère?
SUZANNE
Oh! sa mère, c'est différent! Je suis sûre que ce mariage est son seul désir.
MARTHE
Hein?
SUZANNE
Elle me Ta dit de mille façons.
MARTHE
Elle te l'a dit ?
SUZANNE
Pas en paroles, si tu veux, mais en faits. Pourquoi m'attire-t-elle sans cesse chez elle ?
MARTHE
Pourquoi ?
SUZANNE
Pourquoi me réunit-elle toujours à son fils?
MARTHE
Pourquoi ?
SUZANNE
Pourquoi me mêle-t-elle à tout ce qui l'intéresse?... Est-ce qu'on peut agir ainsi avec une autre femme que celle qu'on veut appeler sa fille ?... Mais qu'as-tu donc, Marthe?... Qu'as-tu?... tu pleures?
Oui, je pleure! (L'embrassant.) Oh! Suzauhe, que tu me fais mal !
SUZANNE
Mais dis-moi donc...
MARTHE, avec force et à part.
Non, c'est impossible ! non ! je ne veux pas croire 1 . . . Une femme !... une mère! ce serait trop affreux! Mais, pour lui, c'est différent!... et mon devoir est de le démasquer... de l'éclairer!... Suzanne, M, de Brignoles ne t'épousera pas...
SUZANNK.
Paul, ne pas m'aimer!
MARTHE
Oh! je ne dis pas qu'il ne t'aime pas... Je crois, au contraire, qu'il est épris de toi comme un fou.
SUZANNE
Eh bien ! alors, que voudrait-il faire de moi?
MARTHE
Ce qu'il veut faire do toi!... Oh!... je ne peux pas... je ne dois pas!... Sache seulement que les hommes sont une nation abominable I
PRÉFACE
Les circonstances où cette petite pièce fut composée expliquent le ton de l'ouvrage et le caractère du personnage principal.
Le 26 juin i848, au plus fort de la bataille, sur l'ordre du général Gavaignac, M. de Girardin fut arrêté, et son journal, la Presse, suspendu, à cause d'un article qui encourageait la révolte.
M. de Girardin était un homme courageux; son arrestation l'émut cependant beaucoup ; il crut que l'état de siège donnait au gouvernement provisoire le droit de le faire fusiller et qu'on allait user de ce droit. Il écrivit une lettre où il exprimait ses craintes, et offrait l'aide de sa plume au gouvernement. On répondit à ses craintes par une dénégation un peu ironique, et à ses offres par un refus un peu dédaigneux. Il en conçut un mortel ressentiment, et, à peine rendu à la liberté, à peine le veto sur son journal levé, il entreprit contre le général Gavaignac une campagne terrible, et dont se souviennent encore ceux qui ont assisté aux crises redoutables qui se sont succédé de juin à octobre 18i8.
Pendant plusieurs mois, au nom de la liberté, il poursuivit, accusa, dénonça, commenta, défigura tous les actes et toutes les paroles du général ; il l'attaqua jusque dans son père, mettant en lumière une parole regrettable du vieux conventionnel, et la jetant à la face de son fils ! G'était toute l'ardeur d'un détective jointe à l'acharnement d'un sauvage lancé à la poursuite de ses ennemis. Jamais M. de Girardin ne montra une telle puissance de talent et une telle puissance de haine.
252 COMEDIES EN î:N ACTE.
Le général Gavaignac excitait, dans toutes les classes élevées de la société, un enthousiasme presque général. On l'adorait comme un sauveur, on l'admirait comme un grand stratégiste. Les attaques de M. de Girardin contre lui soulevèrent chez nous tous une indignation indescriptible. Telle fuL la mienne, que, sous le coup de mon émotion, j'écrivis, en un jour, le plan et la scène capitale du Vamphkt. La pièce n'ayant pas été jouée sur le moment, comme je le désirais, mon premier feu de colère se calma, et je me mis à creuser mon sujet, pour donner à l'ouvrage un caractère plus général et plus purement littéraire. Ma première étude porta sur le rôle de Glavijo. Pour en faire un personnage vrai, je demandai aux amis de M. de (1 rardin quelques renseignements précis, qui me furent précieux. C'était un homme bien étrange, que M. de Girardin. Tourmenté tour à tour, et même à la fois, du besoin de faire du bien et du besoin de faire du mal, capable d'élan, d'enthousiasme, mais capable aussi de^ plus tortueux calculs. Une plume terrible, qu'on pouvait comparer à un stylet, à un poignard, à une flèche empoisonnée, et qui semblait parfois l'arme raén de la liberté.
H était placé très haut par Lamartine et très admiré par ~ femme. Elle y avait quelque mérite, car il n'était pas tendre pour elle, «telle était trop fine et trop élevée de sentiments pour ne pas le juger. Mais, n'importe, l'admiration pour l'homme surnageait toujours. On m'en a conté deux preuves bien singulières. Un de ses amis la trouva un jour très agitée, très émue des événements publics et, tout à coup, levant le doigt vers le ciel, elle dit : « Il n'y a que cdui qui est là-haut ([ui peut nous sauver. » Là-haut, ce n'était pas le ciel, Celui, n'était pas Dieu. Elle désignait le cabinet de travail de M. de Girard in. 'qui était au-dessu< de sa tète. Pendant sa guerre avec Gavaignac, elle prit violemment parti pour son mari, et composa, contre le général, une pièce de vers qui fit grand tapage. Elle était dans tout le fen de la composition, quand sa porte s'ouvre et son mari para « AUez-vous-en ! s'écria-t-cUe, vous allez m'vtermon inspiration .' Tel était l'homme singulier que je pris, non pour modèle, c i ce n'était pas un portrait, mais pour type. Je lui empruntai sou fameux casier. Il avait, en elTet, comme un préfet de po-
lice, une série de documents sur tous les hommes marquants, où il entassait leurs actes et leurs paroles ; c'était son arsenal d'armes de guerre, c'était son ma{iasin de haine.
J'utilisai surtout une confidence très caractéristique. Eugène Sue me raconta qu'arrivant un jour chez Girardin, il le trouva dans son cabinet, marchant à grands pas, la tête un peu basse, poussant de sourds rugissements, comme une bête fauve dans sa cage. Il était sous le coup de je ne sais quelle amère mésaventure politique ou judiciaire. C'est avec ce souvenir que j'a écrit mon monologue. J'ai tâché d'y peindre cette créature tourmentée, dont tonte la vie ne fut qu'une lutte entre ses bons et ses mauvais instincts. M. Geffroy, qui a joué Clavijo avec un si grand talent, me disait: « Ce monologue-là est tout uii rôle ! » M. Régnier prêta à Gidllcn sa fantaisie charmante, et la dernière scène produisit un grand effet.
En relisant la pièce à trente ans de distance, j'y trouve bien çà et là un ton un peu trop effervescent, un peu déclamatoire; mais je l'y laisse; c'est la date de l'ouvrage et de ma disposition morale à ce moment.
Un fait assez singulier se produisit le lendemain de la première représentation. Je n'avais eu, dans le rôle du pamphlétaire, qu'un seul personnage en vue; deux journalistes voulurent s'y reconnaître. Ils attaquèrent violemment la pièce; il se fit autour d'elle un certain tapage ; ce qui me dicta comme préface les vers suivants, adressés à mon pclit-fils qui venait de naître.
A MAURICE DESVALLIERES-LEGOUVÉ