HENRI, VIOLANTE, LA MARQUISE, ISABELLE
LA MARQUISE
C'est à M^"' Isabelle Tordova que j'ai l'honneur de
parler?
ISABELLE, tremblante.
Oui, madame la marquise.
Pourrais-je voir madame votre mère, Mademoiselle?
ISABELLE
Ma mère est absente, Madame.
LA MARQUISE
11 n'importe! C'est devant vous et c'est de vous que je venais lui parler. Ce que je lui aurais dit, je puis donc vous le dire, et si ma présence ne vous est pas importune...
ISABELLE
Madame!... (EUe fait un signe k Violante, qui approche un siège pour la marquise et sort. Isabelle eu prend un auprès de la' marquise.) HENRI, à part.
Quel est son projet?... Ah! quel qu'il soit, ma résolution est prise. (Il s'assied à gauche.)
LA MARQUISE
Mademoiselle, vous aimez mon fils?...
ISABELLE, se levant, et après un moment de silence.
Oui, Madame, depuis trois ans! (Eiie se rassied.)
LA MARQUISE
Mon fils VOUS aime?..
HENRI, vivement.
Oui, ma mère, et pour toujours!
27c COMEDIES EN UN ACTE.
LA MA ROUI si:.
Veuillez ne pas m 'interrompre, Henri... Madenioiscl!vous ôtes sans fortune, et mon fils est un des plus rich héritiers de Madrid... Vous ôtes la fille...
ISABELLE, avec fierté.
Du colonel Tordova, Madame!
LA MARQUISE
Qui, aujourd'hui, sert vaillamment l'Espagne en Ain rique,je le saisi... Mais mon fils est le marquis de Urrea/ Mademoiselle... vous ne pouvez pas être sa femme.
HENRI, avec impétuosité, et se levant.
Elle le sera cependant!
LA MARQUISE
Mon fils !
HENRI
Ah! ma mère! que la mémoire de l'amour que vuus inspira mon père protège votre fils auprès de vous! car, je vous l'ai dit ce matin, et je vous le répète, si vous ôt sans pitié pour moi... eh bien! je me souviendrai qi. j'ai bientôt vingt-cinq ans, que dans quelques mois 'y
serai mon maître... (Mouvement dlsabelle.)
LA MARQUISE, se levant.
Oui, Mademoiselle, il me l'a dit; et voilà ce qui m" mène auprès de vous ; oui, mon fils m'a déclaré que, -i je lui refusais mon consentement, il me cnnir-nmlnii la loi à la main, de le lui accorder.
ISABELLi:, vivement.
Croyez, Madame...
LA MARQUISE
Je viens vous interroger. Mademoiselle : ôtes-vous décidée à permettre que Henri m'impose la volent»' de 1 i loi? Si votre résolution est prise, dites-le-moi, et à l'in tant, pour m'épargner, àmoi, une insulte, et. à mon fils, ce que je regarde comme un crime... je signe!
ISABELLE
Quoi, Madame, vous voulez?...
UENRI.
Ma mère!...
LA MARQUISE
Prononcez, Mademoiselle ! Voulez-vous entrer dans ma famille malgré moi? Vous êtes libre.
ISABELLE, d'une voix tremblante.
Madame la marquise, j'aime Henri de toutes les forces de mon âme, et Dieu sait si j'ai jamais aimé en lui autre chose que lui-môme, mais, je ne serai jamais cause qu'un fils outrage sa mère. Vous ne signerez pas, Madame la marquise.
HENRI
Isabelle !
LA MARQUISE, avec joie.
Ainsi, vous me promettez que jamais?...
ISABELLE
Non, Madame, jamais!
LA MARQUISE, avec effusion.
Eh bien !... eh bien ! venez, Isabelle, venez, ma fille !
(Elle Tembrasse.)
HENRI
Ma mère!
LA MARQUISE, à Henri.
J'étais bien sûre, ingrat, qu'elle vaudrait mieux que
loi!
ISABELLE
Que dites-vous ?
LA MARQUISE
Je dis... je dis... que je suis la plus heureuse des inères... je dis que ce dernier trait achève de me désarmer...
ISABELLE
Comment, Madame?... Mais c'est un rêve!... qu'ai-je fait pour tant de bonheur?
LA MARQUISE
Ce que vous avez fait?... ce qu'elle a fait?... J'ai lonirtemps déploré l'amour de mon fils pour vous comme un malheur, et, il y a un mois encore, j'étais résolue à opposer une invincible résistance à votre union, quand tout à coup un témoignage aussi étrange qu'irrésistible a commencé à m'éclairer.
ISABELLE
Quel témoignage?
Celui... je vais bien vous surprendre... celui du plus mauvais sujet de Madrid, de notre jeune parent don Guillen.
HENRI
Guillen!
LA MARQUISE
C'est lui dont la voix s'est élevée la première pour oUf « Vous repoussez cette jeune fille, mo dit-il avec énergivous ne savez donc pas que, sans elle, Henri ne vaudni peut-être pas mieux que moi?... Je le perdais, elle 1
sauvé! ')
IJENRl, viv.inent.
C'est vrai!
LA MARQUISE
*< (Jui lui a donné, ajouta-t-il, la force de marcher su les traces de son père? c'est elleî... (jui l'a fait rougir «i m'iinitor? c'est elle! Je voudrais la haïr... eh bien! je 1 1 respecte et je la vénère I... »
HENRI
Dravc (liiillen!
LA MARQUISE
Un tel éloge me fit une impression profonde. Alors, j'observai Henri plus attentivement; je remarquai que, chaque fois qu'il vous quittait, ses sentiments étaient plus nobles, plus élevés; je le vis devenir sous vos regards le fils que je rêvais. Dès ce moment, mon cœur fut vaincu... je vous aimai, je vous bénis!
Et tu ne me l'as pas dit?
LA MARQUISE
Ah! je n'étais pas seule, je ne le suis pas encore; don Aguilar, le chef de la famille... mon frère, me répètent sans cesse : « Attendez! attendez! vous verrez ce que deviendra toute cette vertu à la première épreuve ! » Eh bien! cette épreuve! je viens de la tenter ; je puis leur dire maintenant: Voilà ce qu'elle a fait!... Et s'ils résistent encore, je leur résisterai à mon tour. Je passe dans votre camp, et nous combattrons ensemble.
■ HENRI, lui baisant les mains.
0 ma mère! ma bonne mère!
LA MARQUISE, souriant.
C'est cela... baisez-moi les mains... Ah! vous me le devez bien! (a Isabelle.) Avez-vous entendu avec quel accent de colère il me parlait tout à l'heure?... (Riant.) Il me détestait! (Mouvement de Henri.) Je tc pardonne... Voyons, mes enfants, portons un grand coup !
HENRI et ISABELLE.
Lequel?
LA MARQUISE, à Isabelle.
Votre père, après sa belle défense de Bogota, n'a-t-il pas reçu l'ordre de Saint-Jacques?
HENRI
Oui... et avec cet ordre, une lettre du feu roi qui l'appelait un héroïque honnête homme.
280 COMEDIES EN l^N ACTE.
LA MARQUISE, k Isabelle.
Eh bien! venez ce soir chez moi, à une réunion do famille.
ISABKLLE, avec crainte.
Chez vous I
LA MAROUISE.
N'ayez pas peur! Je serai là! Apportez cette lettre. .1 suis d'une maison où l'honneur passe môme avant 1. rang, et quand don Aguilar, quand mon frère verront le nom de votre père ainsi vénéré, leur fierté satisfail' fera taire leur orgueil blessé.
UKXRI.
C'est cela! ce soir, la présentation... demain, le contrat.
LA MARQUISE
Oh! n'allons pas si vite! la partie est bien loin encoid'être gagnée!
11 EN RI, avec bonheur.
Ce soir! ce soir! pourvu que je ne meure pas d'ici là :
ISABELLE, allant à lui et lui mettant la main sur la bouche-
Voulez-vous vous taire !
HENRI
Soyez tranquille... je n'en pense pas un mot! Allon>. je vais convier Guillen.
LA MARQUISK.
Tu lui dois bien cela! 11 y a huit jours, le commandeur lui a proposé de payer ses dettes s'il voulait n plus me vanter Isabelle!... 11 a refuse»!
Ah! c'est sublimel
LA MARQUISK, .1 Isabelle.
.\llons, à ce soir! et surtout... faites-vous bien belle C'est une bataille rangée que nous aurons à soutenir... A
ce soir!
LE PAMPPILET. 281
HENRI, au milieu, leur pressant les mains.
Ma mère !... Isabelle !... comment vous dire?...
LA MARQUISE
Tiens, tu ne nous diras jamais rien de mieux que cela.
Viens! (a Isabelle.) A 06 SOlr! (Elle sort avec Henri.)