ACTE I, SCÈNE II
De là, j'ai visité le père de La Place;
Sa tête se soutient 1 Pour la centième fois,
Il m'a fait le récit de ses anciens exploits;
Il m'a conté comment, dans les champs de la Brie,
Il a perdu sa jambe et sauvé la patrie;
Russes, Anglais, Prussiens, lui seul a tout vaincu.
En sortant, j'ai laissé sur sa table un écu.
VINCENT
Et la mère Toussaint?
Entièrement guérie.
Elle marche!
VINCENT
Tant mieux!... Ensuite, je vous prie?
BÉATRIX
Ensuite, j'ai passé chez madame Gervais.
Cette famille est pauvre, et ne se plaint jamais !
Au père j'ai donné vos vieilles redingotes,
A la mère une robe; avec vos deux culottes
J'ai fait pour les enfans de petits pantalons
Assez propres encor, seulement un peu longs.
Après quoi, j'ai couru chez la petite veuve.
Où ma pitié fut mise à la plus rude épreuve.
Ah ! pourquoi nos moyens ne sont-ils pas plus grands ?
VINCENT
Qu'avez-vous fait pour elle?
BÉATRIX
Il me restait deux francs.
VINCENT
Deux francs ! . . .
BÉATRIX
Cette visite a fini ma journée.
Voilà, monsieur, quelle est ma petite tournée; A plusieurs malheureux j'ai pu donner du pain, Et je rentre chez nous bourse vide et cœur plein.
VINCENT
Je reconnais bien là votre heureux caractère.
BÉATRIX
A propos ! on prétend que monsieur le vicaire Doit arriver ce soir.
VINCENT
Ce soir? c'est... fort douteux.
BÉATRIX
Dans la forêt voisine on les a vus tous deux!
Mystérieusement .
A leur égard je viens d'obtenir des lumières
De quelqu'un du pays... Les mœurs les plus sévères!
Bien que très jeune encor chacun d'eux est cité
Pour sa piété vive et pour sa pureté.
De leur entrée ici, mon Dieu, que je suis aise!
L'un vous soulagera d'un fardeau qui vous pèse.
Des soins du presbytère; et moi, de mon côté,
Je trouverai dans l'autre une société.
VINCENT
Mais ne faites donc pas de châteaux en Espagne; Sait-on de quelle humeur sera votre compagne?
BÉATRIX
Non; mais quelle que soit son humeur, je saurai Me faire aimer bientôt.