SCENE II
PREMIER BOLRGEOIS
C'est curieux, tout de même, comme il y a des gens qui ont des idées! Du diable si je me serais jamais douté, moi, que le secret de Polichinelle pouvait être mis en exploitation! Au fait, pourquoi pas? 11 y a si longtemps qu'on en parle, de ce fameux secret ! Evidemment, ce n'est pas rien. Voyons un peu ce qu'en disent les journaux.
(Il lit dans un journ;il.;
a Inutile de nous appesantir sur l'objet de la Grande Société fondée parle seigneur Polichinelle, JVous croirions faire injure à l'intelligence de nos lecteurs en supposant seulement qu'ils ignorent de quoi il s'agit ici. Le secret de Polichinelle, tout le monde le connaît. »
DEUXIEME BOURGEOIS, qui vient de lire la même chose dans un autre journal.
Bien sûr. que tout le monde le connaît!
PREMIER BOURGEOIS
Eh ! monsieur, je ne dis pas le contraire !
DEUXIÈME BOURGEOIS
Par conséquent, vous le connaissez.
PREMIER BOURGEOIS
Comment donc ! Et vous aussi, n'est-ce pas?
DEUXIÈME BOURGEOIS
Dame ! je ne suis pas plus bêle qu'un autre.
ENSEMBLE, à part.
Je voudrais pourtant bien savoir ce que c'est.
(Ils reprennent cliacun unjojnial.) PREMIER BOURGEOIS, lisant.
« Les bénéfices d'une telle atîaire sont certains et ncalculables. Le secret de Polichinelle se trouvant partout, rien de plus facile que de le mettre en coupe réglée. Les études préparatoires ont, d'ailleurs, été faites avec la compétence voulue. On peut, dès aujourd'hui, en toute sécurité, affirmer que le rendement dépassera mille pour cent. Et encore faut-il dire qu'on sera obligé de modérer l'exploitation afin de ne pas amener l'encombrement, et, par suite, la dépréciation momentanée de la matière première. >
DEUXIÈME BOURGEOIS, qui vient de lire la même chose dans son journal.
Voilà qui est joliment raisonné ! Avez-vous remarqué, monsieur, comme les publicistes sont bien au courant
de tout et savent expliquer clairement les choses les plus techniques ?
PREMIER BOURGEOIS
Je Tai remarqué, monsieur. Cela m'étonne toujours. J'en suis fier pour notre époque.
DEUXIEME BOURGEOIS
Et non seulement ils sont au courant des choses ; mais ils le sont aussi des gens. Je suis sûr, par exemple, que nous allons trouver tout à l'heure dans nos feuilles les renseignements les plus circonstanciés sur le seigneur Polichinelle en personne.
l'REMIER BOURGEOIS
Je ne serais pas fâché d'en avoir.
DEUXIEME BOURGEOIS
Moi non plus. Car, enfin, ce n'est pas tout, que son secret soit célèbre et que son idée de l'exploiter soit bonne. Encore faut-il qu'on sache quelle individualité est à la tète d'une aussi grosse atîaire.
PREMIER BOURGEOIS
Cela va sans dire. Quoique, après tout, le patronage du gouvernement...
DEUXIEME BOURGEOIS
Je ne m y fie qu'à moitié, moi. monsieur.
PREMIER BOURGEOIS
Moi de même, au fond.
ENSEMBLE
II est certain que l'honorabilité personnelle d'un homme bien coté en Bourse offrirait à elle seule plus de surface.
PREMIER BOURGEOIS
Et vous n'avez aucune donnée sur le seigneur Polichinelle?
DEL'XIÉME BOURGEOIS
Aucune. C'est-à-dire, si. J'en ai une, mais très vague. J'ai été en relations, jadis, avec un certain Polichinelle, bon garçon et mauvais sujet. Il est vrai qu'alors j'étais tout enfant.
PREMIER BOURGEOIS
J'ai souvenir aussi du Polichinelle dont vous parlez. Mais, quand je l'ai fréquenté, j'étais enfant comme vous.
DEUXIEME BOURGEOIS
Il n'y a guère apparence que notre Polichinelle d'autrefois...
PREMIER BOURGEOIS
... Et le seigneur Polichinelle d'aujourd'hui...
ENSEMBLE
... Soient le même Polichinelle.
PREMIER BOURGEOIS
Mais voyons le journal.
DEUXIKME BOURGEOIS
Vous avez raison : c'est la loi et les prophètes.
70 THEATRE C IIIM E I'. IQUE
ENSEMBLE, lisant le mciiie article dans deux feuilles différentes.
a Quelques malveillants ont fait courir le bruit que le seigneur Polichinelle avait eu jadis des difficultés avec la justice. On a insinué des histoires de commissaire battu, de potence même. »
PREMIER BOURGEOIS
Tiens ! Tiens ! J'ai en effet un souvenir de ca.
DEUXIÈME BOURGEOIS
Je crois bien me rappeler aussi. . .
ENSEMBLE
Mais voyons le journal. Lui seul nous dira...
(Ils continuent à lire.)
« Nos lecteurs ont certainement réfuté d'eux-mêmes ces odieuses calomnies. Le nom de Polichinelle, on le sait, est extrêmement répandu. »
PREMIER BOURGEOIS
Parbleu !
DEUXIEME BOURGEOIS
S'il est répandu ! Je vous crois !
ENSEMBLE
Tout le monde a rencontré, dans la vie, des Polichinelles. (A part, avec un clin dœil égrillard. j Même daUS dcS tiroirS.. .
Ainsi!
(Us continuent à lire.)
« C'est un homonyme qui a commis jadis quelques excentricités, d'ailleurs sans grande importance, fras-
LE SECRET DE rOLICIIIXELLE 71
({ues de jeunesse, rien de plus. Mais, fussent-elles plus graves, ces irrégularités, dont un autre seul fut coupable, ne sauraient en quoi que ce soit porter atteinte à l'illustre blason du seigneur Polichinelle, aussi renommé à l'étranger qu'en France. Personne n'ignore, en effet, que le seigneur Polichinelle est d'une famille ancienne, honorée dans l'Europe entière, et dont les trois branches sont représentées, à l'heure actuelle, par lord Punch à Londres, par le marquis Pulcinella à Naples, et par le seigneur Polichinelle à Paris. »
PRExMIER liOURGEOIS
Personne ne l'ignore, certes,
DEUXIÈME BOURGEOIS
Comment pourrait-on l'ignorer?
ENSEMBLE, à pari .
Dire que je ne m'en doutais pas !... Mais quoi ! On s'instruit tous les jours avec nos admirables publicistes. Ce sont de vrais dictionnaires. Tout, tout, ils savent tout!
(ils continuent à lire.)
« A ce propos, nous croyons de notre devoir de révéler à nos lecteurs un secret presque aussi important, quoique beaucoup moins connu, que le secret même de Polichinelle : c'est que la Grande Société en formation est lancée à la fois par les trois maisons de Londres, de Naples et de Paris. Il y a là trois garanties pour une, et dont on voulait faire la surprise aux souscripteurs après l'émission seulement. Mais nous n'avons
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pu résister au désir d'en réserver la primeur à nos lecteurs qui sont nos amis. »
PREMIER BOURGEOIS
Vous voyez si mon journal est un bon journal.
DEUXIÈME BOURGEOIS
Et le mien donc !
ENSEMBLE
Et cela, évidemment, sans s'être entendus, puis qu'ils se font concurrence. Faut-il que l'affaire soit bonne !