‹ Théâtre chimérique; vingt-sept actes de pantomimeChapitre 25 sur 122 · SCENE YI · texte numérisé non relu

SCENE YI

PREMIER BOURGEOIS

A la bonne heure I Voilà une presse qui honore le pays.

DEUXIÈME BOURGEOIS

J'en suis fier pour mon époque.

PREMIER BOURGEOIS

Cela fait plaisir à constater, que tout le monde soit d'accord pour une affaire de cette importance.

DEUXIÈME BOURGEOIS

Et, notez-le bien, monsieur, sans que personne se soit donné le mot pour cela.

PREMIER BOURGEOIS

Voilà qui rend la chose significative.

DEUXIÈME BOURGEOIS

On peut le dire.

ENSEMBLE

Ce qui me ravit le plus, c'est que tout cela se sera fait sans réclame.

l'REMIER BOURGEOIS

Vous allez souscrire, n'est-ce pas?

DEUXIÈME BOURGEOIS

Bien sûr. Et vous?

PREMIER BOURGEOIS

Ah! fichtre, oui !

ENSEMBLE

Dame ! je ne suis pas plus bête qu'un autre.

PREMIER I^'TERMÈDE PHILOSOPHIQUE

« Ce cliien est à moi, » disaient ces pauvres enfants.

(Pascal. )

LA V1.\XDE

J'étais un bœuf au pâturage. Après avoir longtemps travaillé pour l'homme, tiré la charrue, traîné la voiture pleine de gerbes, l'homme m'a donné, en récompense, six mois d'engraissement et l'abattoir. Mais je ne lui en veux pas. J'ai connu les longues joies du repos, succédant au labeur, les bonnes ventrées d'herbe, les longues rêveries à Tombre en ruminant, tandis que dans mes yeux vagues se reflétait le vol des nuages voyageurs. Au suc des plantes, au lent humer du grand air balsamique et salin, aux fraîcheurs du sommeil dans la rosée, aux chauds baisers du midi qui changeait en coulées d'argent les pendeloques baveuses de mon mufle, aux digestions calmes et aux insoucieuses paresses, ma chair lamentable a refleuri et je suis devenu

cette belle viande rouge, grasse, pulpeuse, réservoir de force et de vie pour celui qui va me manger.

LE PAIN

Je serai ton compagnon dans son estomac. Me reconnais-tu? Moi, je te reconnais. Sous une forme nouvelle, je suis ton vieil ami le blé. C'était pour préparer le lit où l'on me sème, que tu labourais la terre. Quand j'y avais germé, et quand, sortis d'elle, mes brins d'émeraude filée s'étaient mués en tiges d'or, c'est toi qui me charriais jusqu'à la grange. Là, j'ai dormi longtemps, avec tous mes bons souvenirs d'aurores mouillées, de couchants en pourpre, de soleils en fournaise. Moulu pour être farine, pétri pour être pâte, cuit pour être pain, je n'ai rien oublié de ces bons souvenirs. Ils sont toujours en moi. et celui qui va repaître son corps du mien se repaîtra de mes souvenirs aussi, et, sous mon espèce, communiera sans le savoir avec la terre qui m'a porté dans son sein et avec le ciel qui m'a nourri de ses baisers.

LE VIN

Crois-tu donc que, sous mon espèce, à moi, il ne communiera pas aussi avec cette terre et avec le ciel? Ah ! mes souvenirs sont plus nombreux encore que les tiens. Tu n'as vécu, toi, qu'une année à peine, et la moitié du temps sous terre. Moi, je ne suis pas seulement le raisin d'un automne ; je suis la fleur d'une vigne qui a vu passer des générations d'années. En moi revivent combien de printemps aux bourgeons gemmés, combien d'étés à l'âme de feu, combien de vendanges

îgayées par les danses dans la cuve qui bouillonne, par es chansons autour des tonneaux en perce 1 Et la 5ueur des gas qui m'ont piétiné, et celle des filles qui n'ont cueilli de leurs mains caressantes, porté sur eurs reins onduleux, mordu entre leurs lèvres gourmandes ! C'est tout cela que je vais verser dans celui qui s'apprête à me boire ; c'est de tout cela que je uis fumant et rouge et que je ferai son sang fumant et 'ouge comme moi.

LE SANG

Ne sois pas si orgueilleux ! Pour me faire fumant et rouge, et vivant, il m'a fallu des souvenirs et des communions en nombre encore plus grand que tu ne penses. C'est de pain et de viande et de vin quotidiens lue j'existe, et de tous les aliments qui ont nourri les aïeux de l'homme en qui je roule. Que sont tes souvenirs de quelques saisons, et la communion avec eux, auprès de la vie immémoriale qu'ont vécue tant d'anjètres, communiant avec tes pareils depuis qui sait quand? Et c'est avec tous leurs souvenirs, abolis en apparence, mais subsistant au fond et au tréfond de moi, dans les limbes de l'inconscient perdurable, que je communie sans cesse et sans pouvoir m'en douter et sans pouvoir non plus m'en affranchir. Toi, ce pain et cette viande, vous allez ajouter quelques atomes de vie et de souvenirs obscurs aux millions de milliards d'autres atomes non moins obscurs dont je me compose. Vous n'êtes que des gouttes d'eau dans cet océan que je suis, océan limité si l'on songe au corps qui me contient, océan infini si l'on veut essayer de compter

82 THÉÂTRE CIIIJIERIQUE

ce que contient mon être depuis l'insaisissable origine de tout être.

Voilà bien de la philosophie, et je crois que l'on s'égare à remonter si haut. Certes, la possibilité seule d'exprimer de telles idées doit rendre fier le cerveau qui se sert de moi pour leur donner une forme ; mais cependant...

L'IDÉE

Tu es par trop prétentieux, mon cher. A l'entendre, on croirait que la forme donnée à l'idée est tout, et que l'idée elle-même n'est rien. Il me semble que...

Voyez-vous, cette vaniteuse ! Elle a l'air de me mépriser, elle qui en effet, sans moi, ne serait rien, rien, rien.

L'IDÉE

Ah 1 c'est trop fort! Moi qui, seule, fais qu'un penseur est original !

Il n'y a personne .qui soit original. Tout a été dit, n'est-ce pas?

L'IDÉE

Alors, de quoi te vantes-tu aujourd'hui ?

D'avoir tout dit, justement, et de pouvoir tout redire sous une forme nouvelle.

L'IDÉE

Mais qui t"a inventé, toi?

LE xMOT

Est-ce qu'on sait?

L'IDÉE

Enfant de tout le monde !

Gueuse que j'habille !

LE CERVEAU

Paix-là ! Vous êtes tous deux mes serviteurs. A quoi bon vous disputer une prééminence qui n'appartient qu'à moi, votre maître ? Oubliez-vous donc que le peuple de vos semblables, idées et mots, mots et idées, dépendent de ma volonté souveraine? Silence, esclaves !

LE SAXG

Silence, esclave toi-même, qui dépends de moi ; et n'oublie pas que je dépends aussi de ceux-là auxquels tu ne fais pas attention, de ce pain, de cette viande et de ce vin, et de tous les aliments qui ont nourri tous les atomes roulant en moi ! Et même ces mots et ces idées, de quel droit oses-tu les dire tiens? Est-ce toi qui les as forgés, ces mots, que l'idée appelle si justement enfaiîts de tout le monde? Est-ce toi qui les as formulées, ces idées que le mot traite, avec raison, de gueuses habillées par lui ? Comme il a fallu des milliers de milliards de globules s'enfantant les uns des autres pour

me constituer, il a fallu des séries infinies de cerveaux pour concevoir la première idée et l'exprimer par le premier mot. Et, depuis, combien de souvenirs et d'atavismes complexes, avant d'arriver à ce peuple de mots et d'idées dont tu te crois le maître aujourd'hui ! Pauvre misérable, sache que tu en es simplement l'usufruitier, le locataire, rien de plus. Cela t'appartient au même titre que l'air quand tu le respires.

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